Mon
cher abbé,
Voici mon mariage avec ta cousine rompu, et de la façon la
plus bête, pour une mauvaise plaisanterie que j'ai faite presque
involontairement à ma fiancée.
J'ai recours à toi, mon vieux camarade, dans l'embarras où
je me trouve ; car tu peux me tirer d'affaire. Je t'en serai reconnaissant
jusqu'à la mort.
Tu connais Gilberte, ou plutôt tu crois la connaître ;
mais connaît-on jamais les femmes ? Toutes leurs opinions, leurs
croyances, leurs idées sont à surprises. Tout cela est
plein de détours, de retours, d'imprévu, de raisonnements
insaisissables, de logique à rebours, d'entêtements qui
semblent définitifs et qui cèdent parce qu'un petit
oiseau est venu se poser sur le bord d'une fenêtre.
Je n'ai pas à t'apprendre que ta cousine est religieuse à
l'extrême, élevée par les Dames blanches ou noires
de Nancy.
Cela, tu le sais mieux que moi. Ce que tu ignores, sans doute, c'est
qu'elle est exaltée en tout comme en dévotion. Sa tête
s'envole à la façon d'une feuille cabriolant dans le
vent, et elle est femme, ou plutôt jeune fille, plus qu'aucune
autre, tout de suite attendrie ou fâchée, partant au
galop pour l'affection comme pour la haine, et revenant de la même
façon ; et jolie... comme tu sais ; et charmeuse plus qu'on
ne peut dire... et comme tu ne sauras jamais.
Donc, nous étions fiancés ; je l'adorais comme je l'adore
encore. Elle semblait m'aimer.
Un soir je reçus une dépêche qui m'appelait à
Cologne pour une consultation suivie peut-être d'une opération
grave et difficile. Comme je devais partir le lendemain, je courus
faire mes adieux à Gilberte et dire pourquoi je ne dînerais
point chez mes futurs beaux-parents le mercredi, mais seulement le
vendredi, jour de mon retour. Oh ! prends garde aux vendredis : je
t'assure qu'ils sont funestes !
Quand je parlai de mon départ, je vis une larme dans ses yeux
; mais quand j'annonçai ma prochaine revenue, elle battit aussitôt
des mains et s'écria : "Quel bonheur ! vous me rapporterez
quelque chose ; presque rien, un simple souvenir, mais un souvenir
choisi pour moi. Il faut découvrir ce qui me fera le plus de
plaisir, entendez-vous ? Je verrai si vous avez de l'imagination."
Elle réfléchit quelques secondes, puis ajouta : "Je
vous défends d'y mettre plus de vingt francs. Je veux être
touchée par l'intention, par l'invention, monsieur, non par
le prix." Puis, après un nouveau silence, elle dit à
mi-voix, les yeux baissés : "Si cela ne vous coûte
rien, comme argent, et si c'est bien ingénieux, bien délicat,
je vous... je vous embrasserai."
J'étais
à Cologne le lendemain. Il s'agissait d'un accident affreux
qui mettait au désespoir une famille entière. Une amputation
était urgente. On me logea, on m'enferma presque ; je ne vis
que des gens en larmes qui m'assourdissaient ; j'opérai un
moribond qui faillit trépasser entre mes mains ; je restai
deux nuits près de lui ; puis, quand j'aperçus une chance
de salut, je me fis conduire à la gare.
Or je m'étais trompé, j'avais une heure à perdre.
J'errais par les rues en songeant encore à mon pauvre malade
quand un individu m'aborda.
Je ne sais pas l'allemand ; il ignorait le français ; enfin
je compris qu'il me proposait des reliques. Le souvenir de Gilberte
me traversa le coeur ; je connaissais sa dévotion fanatique.
Voilà mon cadeau trouvé. Je suivis l'homme dans un magasin
d'objets de sainteté, et je pris un "bétit morceau
d'un os des once mille fierges".
La prétendue relique était enfermée dans une
charmante boîte en vieil argent qui décida mon choix.
Je mis l'objet dans ma poche et je montai dans mon wagon.
En rentrant chez moi, je voulus examiner de nouveau mon achat. Je
le pris... La boîte s'était ouverte, la relique était
perdue ! J'eus beau fouiller ma poche, la retourner ; le petit os,
gros comme la moitié d'une épingle, avait disparu.
Je n'ai, tu le sais, mon cher abbé, qu'une foi moyenne,, tu
as la grandeur d'âme, l'amitié, de tolérer ma
froideur, et de me laisser libre, attendant l'avenir, dis-tu ; mais
je suis absolument incrédule aux reliques des brocanteurs en
piété, et tu partages mes doutes absolus à cet
égard. Donc, la perte de cette parcelle de carcasse de mouton
ne me désola point, et je me procurai, sans peine, un fragment
analogue que je collai soigneusement dans l'intérieur de mon
bijou.
Et j'allai chez ma fiancée.
Dès qu'elle me vit entrer, elle s'élança devant
moi, anxieuse et souriante : "Qu'est-ce que vous m'avez rapporté
?"
Je fis semblant d'avoir oublié ; elle ne me crut pas. Je me
laissai prier, supplier mêmes et, quand je la sentais éperdue
de curiosité, je lui offris le saint médaillon. Elle
demeura saisie de joie. "Une relique ! Oh ! une relique !"
et elle baisait passionnément la boîte. J'eus honte de
ma supercherie.
Mais une inquiétude l'effleura, qui devint aussitôt une
crainte horrible ; et, me fixant au fond des yeux :
"Etes-vous bien sûr qu'elle soit authentique ?
- Absolument certain.
- Comment cela ?"
J'étais pris. Avouer que j'avais acheté cet ossement
à un marchand courant les rues, c'était me perdre. Que
dire ? Une idée folle me traversa l'esprit ; je répondis
à voix basse, d'un ton mystérieux :
"Je l'ai volée pour vous."
Elle me contempla avec ses grands yeux émerveillés et
ravis. "Oh ! vous l'avez volée. Où ça ?
- Dans la cathédrale, dans la châsse même des onze
mille vierges." Son coeur battait ; elle défaillait de
bonheur ; elle murmura :
" Oh ! vous avez fait cela... pour moi. Racontez... dites-moi
tout !"
C'était fini, je ne pouvais plus reculer. J'inventai une histoire
fantastique avec des détails précis et surprenants.
J'avais donné cent francs au gardien de l'édifice pour
le visiter seul ; la châsse était en réparation,
mais je tombais juste à l'heure du déjeuner des ouvriers
et du clergé, en enlevant un panneau que je recollai ensuite
soigneusement, j'avais pu saisir un petit os (oh ! si petit) au milieu
d'une quantité d'autres (je dis une quantité en songeant
à ce que doivent produire les débris des onze mille
squelettes de vierges). Puis je m'étais rendu chez un orfèvre
et j'avais acheté un bijou digne de la relique.
Je n'étais pas fâché de lui faire savoir que le
médaillon m'avait coûté cinq cents francs.
Mais elle ne songeait guère à cela, elle m'écoutait
frémissante, en extase. Elle murmura : "Comme je vous
aime !" et se laissa tomber dans mes bras.
Remarque ceci : J'avais commis pour elle, un sacrilège. J'avais
volé ; j'avais violé une église, violé
un châsse- violé et volé des reliques sacrées.
Elle m'adorait pour cela ; me trouvait tendre, parfait, divin. Telle
est la femme, mon cher abbé, toute la femme.
Pendant deux mois, je fus le plus admirable des fiancés. Elle
avait organisé dans sa chambre une sorte de chapelle magnifique
pour y placer cette parcelle de côtelette qui m'avait fait accomplir,
croyait-elle, ce divin crime d'amour, et elle s'exaltait là,
devant, soir et matin.
Je l'avais priée du secret, par crainte, disais-je, de me voir
arrêté, condamné, livré à l'Allemagne.
Elle m'avait tenu parole.
Or, voilà qu'au commencement de l'été, un désir
fou lui vint de voir le lieu de mon exploit. Elle pria tant et si
bien son père (sans lui avouer sa raison secrète) qu'il
l'emmena à Cologne en me cachant cette excursion, selon le
désir de sa fille.
Je n'ai pas besoin de te dire que je n'ai pas vu la cathédrale
à l'intérieur. J'ignore où est le tombeau (S'il
y a tombeau ?) des onze mille vierges. Il paraît que ce sépulcre
est inabordable, hélas !
Je reçus, huit jours après, dix lignes me rendant ma
parole ; plus une lettre explicative du père, confident tardif.
A l'aspect de la châsse, elle avait compris soudain ma supercherie,
mon mensonge et, en même temps, ma réelle innocence.
Ayant demandé au gardien des reliques si aucun vol n'avait
été commis, l'homme s'était mis à rire
en démontrant l'impossibilité d'un semblable attentat.
Mais du moment que je n'avais pas fracturé un lieu sacré
et plongé ma main profane au milieu de restes vénérables,
je n'étais plus digne de ma blonde et délicate fiancée.
On me défendit l'entrée de la maison. J'eus beau prier,
supplier, rien ne put attendrir la belle dévote.
Je fus malade de chagrin.
Or, la semaine dernière, sa cousine, qui est aussi la tienne,
Mme d'Arville, me fit prier de la venir trouver.
Voici les conditions de mon pardon. Il faut que j'apporte une relique,
une vraie, authentique, certifiée par Notre Saint-Père
le Pape, d'une vierge et martyre quelconque.
Je deviens fou d'embarras et d'inquiétude.
J'irai à Rome s'il le faut. Mais je ne puis me présenter
au Pape à l'improviste et lui raconter ma sotte aventure. Et
puis je doute qu'on confie aux particuliers des reliques véritables.
Ne pourrais-tu me recommander à quelque monsignor, ou seulement
à quelque prélat français, propriétaire
de fragments d'une sainte ? Toi-même, n'aurais-tu pas en tes
collections le précieux objet réclamé ?
Sauve-moi, mon cher abbé, et je te promets de me convertir
dix ans plus tôt !
Mme d'Arville, qui prend la chose au sérieux, m'a dit : "Cette
pauvre Gilberte ne se mariera jamais."
Mon bon camarade, laisseras-tu ta cousine mourir victime d'une stupide
fumisterie ? Je t'en supplie, fais qu'elle ne soit pas la onze mille
et unième.
Pardonne, je suis indigne ; mais je t'embrasse et je t'aime de tout
coeur.
Ton vieil ami,
Henri
Pontal.
17
octobre 1882