CE
COCHON DE MORIN
à M. Oudinot
1
-
Ca, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer
ces quatre mots, "ce cochon de Morin". Pourquoi, diable,
n'ai-je jamais entendu parler de Morin sans qu'on le traitât
de "cochon" ?
Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux
de chat-huant. - Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu
es de La Rochelle ?
J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se
frotta les mains et commença son récit.
- Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin
de mercerie sur le quai de La Rochelle ?
- Oui, parfaitement.
- Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à
Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte
de renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un
commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met
le feu dans le sang. Tous les soirs, des spectacles, des frôlements
de femmes, une continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On
ne voit plus que danseuses en maillot, actrices décolletées,
jambes rondes, épaules grasses, tout cela presque à
portée de la main, sans qu'on ose ou qu'on puisse y toucher.
C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à
quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va le coeur encore tout
secoué, l'âme émoustillée, avec une espèce
de démangeaison de baisers qui vous chatouillent les lèvres.
Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour
La Rochelle par l'express de 8h40 du soir, et il se promenait plein
de regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de
fer d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune
femme qui embrassait une vieille dame. Elle avait relevé sa
voilette, et Morin, ravi, murmura : "Bigre, la belle personne
!"
Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans
la salle d'attente, et Morin la suivit ; puis elle passa sur le quai,
et Morin la suivit encore ; puis elle monta dans un wagon vide, et
Morin la suivit toujours.
Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla ;
le train partit. Ils étaient seuls.
Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à
vingt ans ; elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle
roula autour de ses jambes une couverture de voyage, et s'étendit
sur les banquettes pour dormir.
Morin se demandait : "Qui est-ce ?". Et mille suppositions,
mille projets lui traversaient l'esprit. Il se disait : "On raconte
tant d'aventures de chemin de fer. C'en est une peut-être qui
se présente pour moi. Qui sait ? une bonne fortune est si vite
arrivée. Il me suffirait peut-être d'être audacieux.
N'est-ce pas Danton qui disait : "De l'audace, de l'audace, et
toujours de l'audace". Si ce n'est pas Danton, c'est Mirabeau.
Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le hic.
Oh ! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes ! Je parie
qu'on passe tous les jours, sans s'en douter, à côté
d'occasions magnifiques. Il lui suffirait d'un geste pourtant pour
m'indiquer qu'elle ne demande pas mieux...".
Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe.
Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque ; des petits
services qu'il lui rendrait ; une conversation vive, galante, finissait
par une déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.
La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours,
tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt
le soleil lança son premier rayon, un long rayon clair venu
de l'horizon, sur le doux visage de la dormeuse.
Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin
et sourit. Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai.
Morin tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là,
c'était bien une invitation discrète, le signal rêvé
qu'il attendait. Il voulait dire, ce sourire : "êtes-vous
bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard, d'être
resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis
hier soir.
"Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante ? Et vous demeurez
comme ça toute une nuit en tête à tête avec
une jolie femme sans rien oser, grand sot."
Elle souriait toujours en le regardant ; elle commençait même
à rire ; et il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance,
un compliment, quelque chose à dire enfin, n'importe quoi.
Mais il ne trouvait rien, rien. Alors, saisi d'une audace de poltron,
il pensa :"Tant pis, je risque tout" ; et brusquement, sans
crier "gare", il s'avança, les mains tendues, les
lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras,
il l'embrassa.
D'un bond elle fut debout, criant :"Au secours", hurlant
d'épouvante. Et elle ouvrit la portière ; elle agita
ses bras dehors, folle de peur, essayant de sauter, tandis que Morin
éperdu, persuadé qu'elle allait se précipiter
sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant : "Madame...
oh ! ... Madame".
Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés
se précipitèrent aux signaux désespérés
de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en balbutiant : "Cet
homme a voulu... a voulu... me... me..." Et elle s'évanouit.
On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent
arrêta Morin.
Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle
fit sa déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre
mercier ne put regagner son domicile que le soir, sous le coup d'une
poursuite judiciaire pour outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public.
2
J'étais
alors rédacteur en chef du Fanal des Charentes, et je voyais
Morin, chaque soir, au café du Commerce.
Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant
que faire. Je ne lui cachai pas mon opinion : "Tu n'es qu'un
cochon. On ne se conduit pas comme ça".
Il pleurait ; sa femme l'avait battu ; et il voyait son commerce ruiné,
son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés,
ne le saluant plus. Il finit par me faire pitié, et j'appelai
mon collaborateur Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil,
pour prendre ses avis.
Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était
de mes amis. Je renvoyais Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.
J'appris que la femme outragée était une jeune fille,
Mlle Henriette Bonnell, qui venait de prendre à Paris ses brevets
d'institutrice et qui, n'ayant plus ni père ni mère,
passait ses vacances chez son oncle et sa tante, braves petits bourgeois
de Mauzé.
Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait
porté plainte. Le ministère public consentait à
laisser tomber l'affaire si cette plainte était retirée.
Voilà ce qu'il fallait obtenir.
Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion
et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le
maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant
par la figure : "Vous venez voir ce cochon de Morin ? Tenez,
le voilà, le coco !"
Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai
la situation ; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission
était délicate ; cependant je l'acceptai. Le pauvre
diable ne cessait de répéter : "Je t'assure que
je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même. Je
te le jure !".
Je répondis : "C'est égal, tu n'es qu'un cochon".
Et je pris mille francs qu'il m'abandonna pour les employer comme
je le jugerais convenable.
Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison
des parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à
la condition qu'on partirait immédiatement, car il avait, le
lendemain dans l'après-midi, une affaire urgente à La
Rochelle.
Et deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie
maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était
elle assurément. Je dis tout bas à Rivet : "Sacrebleu,
je commence à comprendre Morin".
L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du Fanal,
un fervent coreligionnaire politique qui nous reçut à
bras ouverts, nous félicita, nous congratula, nous serra les
mains, enthousiasmé d'avoir chez lui les deux rédacteurs
de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille : "Je crois que
nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin".
La nièce s'était éloignée ; et j'abordai
la question délicate. J'agitai le spectre du scandale ; je
fis valoir la dépréciation inévitable que subirait
la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire, car
on ne croirait jamais à un simple baiser.
Le bonhomme semblait indécis ; mais il ne pouvait rien décider
sans sa femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout
à coup il poussa un cri de triomphe : "Tenez, j'ai une
idée excellente. je vous tiens, je vous garde. Vous allez dîner
et coucher ici tous les deux ; et, quand ma femme sera revenue, j'espère
que nous nous entendrons".
Rivet résistait ; mais le désir de tirer d'affaire ce
cochon de Morin le décida, et nous acceptâmes l'invitation.
L'oncle se leva radieux, appela sa nièce, et nous proposa une
promenade dans sa propriété, en proclamant : "A
ce soir les affaires sérieuses".
Rivet et lui se mirent à parler politique. Quant à moi,
je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière,
à côté de la jeune fille. Elle était vraiment
charmante, charmante !
Avec des précautions infinies, je commençai à
lui parler de son aventure pour tâcher de m'en faire une alliée.
Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde ; elle m'écoutait
de l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup.
Je lui disais : "Songez donc, Mademoiselle, à tous les
ennuis que vous aurez. Il vous faudra comparaître devant le
tribunal, affronter les regards malicieux, parler en face de tout
ce monde, raconter publiquement cette triste scène du wagon.
Voyons, entre nous, n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire,
de remettre à sa place ce polisson sans appeler les employés
; et de changer simplement de voiture ?".
Elle se mit à rire. "C'est vrai ce que vous dites ! mais
que voulez-vous ? J'ai eu peur : et quand on a peur, on ne raisonne
plus. Après avoir compris la situation, j'ai bien regretté
mes cris ; mais il était trop tard. Songez aussi que cet imbécile
s'est jeté sur moi comme un furieux, sans prononcer un mot,
avec une figure de fou. Je ne savais même pas ce qu'il me voulait".
Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée.
Je me disais : "Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends
que ce cochon de Morin se soit trompé".
Je repris en badinant : "Voyons, Mademoiselle, avouez qu'il était
excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi
belle personne que vous sans éprouver le désir absolument
légitime de l'embrasser".
Elle rit plus fort, toutes les dents au vent : "Entre le désir
et l'action, Monsieur, il y a place pour le respect".
La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai
brusquement : "Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant,
qu'est-ce que vous feriez ?".
Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis
elle dit tranquillement : "Oh, vous, ce n'est pas la même
chose".
Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même
chose, puisqu'on m'appelait dans toute la province "le beau Labarbe".
J'avais trente ans, alors, mais je demandai : "Pourquoi ça
?".
Elle haussa les épaules, et répondit : "Tiens !
parce que vous n'êtes pas aussi bête que lui". Puis
elle ajouta, en me regardant en dessous : "Ni aussi laid".
Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter,
je lui avais planté un baiser sur la joue. Elle sauta de côté,
mais trop tard. Puis elle dit : "Eh bien ! vous n'êtes
pas gêné non plus, vous. Mais ne recommencez pas ce jeu-là."
Je pris un air humble et je dis à mi-voix : "Oh ! Mademoiselle,
quant à moi, si j'ai un désir au coeur, c'est de passer
devant un tribunal pour la même cause que Morin".
Elle demanda à son tour : "Pourquoi ça ?".
Je la regardai au fond des yeux sérieusement. "Parce que
vous êtes une des plus belles créatures qui soient ;
parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, que
d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait, après vous
avoir vue : "Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive,
mais il a de la chance tout de même".
Elle se remit à rire de tout son coeur.
"Etes-vous drôle ?". Elle n'avait pas fini le mot
drôle que je la tenais à pleins bras et je lui jetais
des baisers voraces partout où je trouvais une place, dans
les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la bouche parfois, sur
les joues, par toute la tête, dont elle découvrait toujours
malgré elle un coin pour garantir les autres.
A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. "Vous
êtes un grossier, Monsieur, et vous me faites repentir de vous
avoir écouté".
Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant : "Pardon, pardon,
Mademoiselle. Je vous ai blessée ; j'ai été brutal
! Ne m'en voulez pas. Si vous saviez ?...". Je cherchais vainement
une excuse.
Elle prononça, au bout d'un moment : "Je n'ai rien à
savoir, Monsieur".
Mais j'avais trouvé ; je m'écriai : "Mademoiselle,
voici un an que je vous aime !".
Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris : "Oui,
Mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me
moque bien de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les
tribunaux. Je vous ai vue ici, l'an passé ; vous étiez
là-bas devant la grille. J'ai reçu une secousse en vous
apercevant et votre image ne m'a plus quitté. Croyez-moi ou
ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvée adorable
; votre souvenir me possédait ; j'ai voulu vous revoir ; j'ai
saisi le prétexte de cette bête de Morin ; et me voici.
Les circonstances m'ont fait passer les bornes ; pardonnez-moi, je
vous en supplie, pardonnez-moi".
Elle guettait la vérité dans mon regard, prête
à sourire de nouveau ; et elle murmura : "Blagueur !".
Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même
que j'étais sincère) : "Je vous jure que je ne
mens pas".
Elle dit simplement : "Allons donc !".
Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu
dans les allées tournantes ; et je lui fis une vraie déclaration,
longue, douce, en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait
cela comme une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir
ce qu'elle en devait croire.
Je finissais par me sentir troublé, par penser ce que je disais
; j'étais pâle, oppressé, frissonnant ; et, doucement,
je lui pris la taille.
Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille.
Elle semblait morte, tant elle restait rêveuse.
Puis sa main rencontra la mienne et la serra ; je pressai lentement
sa taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante
; elle ne remuait plus du tout ; j'effleurais sa joue de ma bouche
; et tout à coup mes lèvres, sans chercher, trouvèrent
les siennes. Ce fut un long, long baiser ; et il aurait encore duré
longtemps ; si je n'avais entendu "hum, hum" à quelques
pas derrière moi.
Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus
Rivet qui me rejoignait.
Il se campa au milieu du chemin, et, sans rire : "Eh bien ! c'est
comme ça que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin ?".
Je répondis avec fatuité : "On fait ce qu'on peut,
mon cher. Et l'oncle ? Qu'en as-tu obtenu ? Moi, je réponds
de la nièce".
Rivet déclara : "J'ai été moins heureux
avec l'oncle".
Et je lui pris le bras pour rentrer.
3
Le
dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais
à côté d'elle et ma main sans cesse rencontrait
sa main sous la nappe ; mon pied pressait son pied ; nos regards se
joignaient, se mêlaient.
On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme
toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serrée
contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres
aux siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres
les suivaient gravement sur le sable des chemins.
On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe
apporta une dépêche de la tante annonçant qu'elle
ne reviendrait que le lendemain matin, à sept heures, par le
premier train.
L'oncle dit : "Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres
à ces messieurs". On serra la main du bonhomme et on monta.
Elle nous conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me
souffla dans l'oreille : "Pas de danger qu'elle nous ait menés
chez toi d'abord". Puis elle me guida vers mon lit. Dès
qu'elle fut seule avec moi, je la saisis de nouveau dans mes bras
tâchant d'affoler sa raison et de culbuter sa résistance.
Mais, quand elle se sentit tout près de défaillir, elle
s'enfuit.
Je me glissai entre mes draps, très contrarié, très
agié, et très penaud, sachant bien que je ne dormirais
guère, cherchant quelle maladresse j'avais pu commettre, quand
on heurta doucement ma porte.
Je demandai : "Qui est là ?".
Une voix légère répondit : "Moi".
Je me vêtis à la hâte ; j'ouvris ; elle entra.
"J'ai oublié, dit-elle, de vous demander ce que vous prenez
le matin : du chocolat, du thé, ou du café ?".
Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant
de caresses, bégayant : "Je prends... je prends... je
prends...". Mais elle me glissa entre les bras, souffla ma lumière,
et disparut.
Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes,
n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le
corridor, à moitié fou, mon bougeoir à la main.
Qu'allais-je faire ? Je ne raisonnais plus ; je voulais la trouver
; je la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir
à rien. Puis, je pensai brusquement : "Mais si j'entre
chez l'oncle ? que dirais-je ?... ". Et je demeurai immobile,
le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de plusieurs secondes,
la réponse me vint : "Parbleu ! je dirai que je cherchais
la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente".
Et je me mis à inspecter les portes m'efforçant de découvrir
la sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard,
je pris une clef que je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette,
assise dans son lit, effarée, me regardait.
Alors je poussai doucement le verrou ; et, m'approchant sur la pointe
des pieds, je lui dis : "J'ai oublié, Mademoiselle, de
vous demander quelque chose à lire". Elle se débattait
; mais j'ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n'en dirai
pas le titre. C'était vraiment le plus merveilleux des romans,
et le plus divin des poèmes.
Une fois tournée la première page, elle me le laissa
parcourir à mon gré ; et j'en feuilletai tant de chapitres
que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout.
Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à
pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m'arrêta, et
une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez : "Tu n'as
donc pas fini d'arranger l'affaire de ce cochon de Morin ?".
Dès sept heures du matin, elle m'apportait elle-même
une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat
à s'en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé,
grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des bords délicieux
de sa tasse.
A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il
semblait un peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère
dormi ; il me dit d'un ton maussade : "Si tu continues, tu sais,
tu finiras par gâter l'affaire de ce cochon de Morin".
A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves
gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux
pauvres du pays.
Alors, on voulut nous retenir à passer la journée. On
organiserait même une excursion pour aller visiter des ruines.
Henriette, derrière le dos de ses parents, me faisait des signes
de tête : "Oui, restez donc". J'acceptais, mais Rivet
s'acharna à s'en aller.
Je le pris à part ; je le priai, je le sollicitai ; je lui
disais : "Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi".
Mais il semblait exaspéré et me répétait
dans la figure : "J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire de
ce cochon de Morin".
Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus
durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là
pendant toute mon existence.
Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées
de main des adieux, je dis à Rivet : "Tu n'est qu'une
brute". Il répondit : "Mon petit, tu commençais
à m'agacer bougrement".
En arrivant aux bureaux du Fanal, j'aperçus une foule qui nous
attendait... On cria, dès qu'on nous vit : "Eh bien, avez-vous
arrangé l'affaire de ce cochon de Morin ?".
Tout La Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise
humeur s'était dissipée en route, eut grand'peine à
ne pas rire en déclarant : "Oui, c'est fait, grâce
à Labarbe".
Et nous allâmes chez Morin.
Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes
aux jambes et des compresses d'eau froide sur le crâne, défaillant
d'angoisse. Et il toussait sans cesse, d'une petit toux d'agonisant,
sans qu'on sût d'où lui était venu ce rhume. Sa
femme le regardait avec des yeux de tigresse prête à
le dévorer.
Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui
secouait les poignets et les genoux. Je dis : "C'est arrangé,
salaud, mais ne recommence pas".
Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles
d'un prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet,
embrassa même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans
son fauteuil.
Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion
avait été trop brutale.
On ne l'appelait plus dans toute la contrée que "ce cochon
de Morin", et cette épithète le traversait comme
un coup d'épée chaque fois qu'il l'entendait.
Quand un voyou dans la rue criait :"Cochon", il retournait
la tête par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries
horribles, lui demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon
: "Est-ce du tien ?".
Il mourut deux ans plus tard.
Quant à moi, me présentant à la députation,
en 1875, j'allai faire une visite intéressée au nouveau
notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une grande femme opulente et belle
me reçut.
- Vous ne me reconnaissez pas ? dit-elle.
Je balbutiai : - Mais... non... Madame.
- Henriette Bonnel.
- Ah ! - Et je me sentis devenir pâle.
Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.
Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit
les mains, les serrant à les broyer : "Voici longtemps,
cher monsieur, que je veux aller vous voir. Ma femme m'a tant parlé
de vous. Je sais... oui, je sais en quelle circonstance douloureuse
vous l'avez connue, je sais aussi comme vous avez été
parfait, plein de délicatesse, de tact, de dévouement
dans l'affaire...". Il hésita, puis prononça plus
bas, comme s'il eût articulé un mot grossier : "...
Dans l'affaire de ce cochon de Morin".
21
novembre 1882