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UN
DRAME VRAI
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Je disais l'autre
jour, à cette place, que l'école littéraire d'hier
se servait, pour ses romans, des aventures ou vérités
exceptionnelles rencontrées dans l'existence ; tandis que l'école
actuelle, ne se préoccupant que de la vraisemblance, établit
une sorte de moyenne, des événements ordinaires.
Voici qu'on me communique toute une histoire, arrivée, paraît-il,
et qui semble inventée par quelque romancier populaire ou quelque
dramatique en délire.
Elle est, en tout cas, saisissante, bien machinée et fort intéressante
en son étrangeté.
Dans une propriété
de campagne, mi-ferme et mi-château, vivait une famille possédant
une fille courtisée par deux jeunes gens, les deux frères.
Ils appartenaient à une ancienne et bonne maison, et vivaient
ensemble en une propriété voisine.
L'aîné fut préféré. Et le cadet, dont
un amour tumultueux bouleversait le coeur, devint sombre, rêveur,
errant. Il sortait des jours entiers ou bien s'enfermait en sa chambre,
et lisait ou méditait.
Plus l'heure du mariage avançait, plus il devenait ombrageux.
Une semaine environ avant la date fixée, le fiancé, qui
revenait un soir de sa visite quotidienne à la jeune fille, reçut
un coup de fusil à bout portant, au coin d'un bois. Des paysans,
qui le trouvèrent au jour levant, rapportèrent le corps
à son logis. Son frère s'abîma dans un désespoir
fougueux qui dura deux ans. On crut même qu'il se ferait prêtre
ou qu'il se tuerait.
Au bout de ces deux années de désespoir, il épousa
la fiancée de son frère.
Cependant on n'avait pas trouvé le meurtrier. Aucune trace certaine
n'existait ; et le seul objet révélateur était
un morceau de papier presque brûlé, noir de poudre, ayant
servi de bourre au fusil de l'assassin. Sur ce lambeau de papier, quelques
vers étaient imprimés, la fin d'une chanson, sans doute,
mais on ne put découvrir le livre dont cette feuille était
arrachée.
On soupçonna du meurtre un braconnier mal noté. Il fut
poursuivi, emprisonné, interrogé, harcelé ; mais
il n'avoua pas, et on l'acquitta, faute de preuves.
Telle est l'exposition
de ce drame. On croirait lire un horrible roman d'aventures. Tout y
est : l'amour des deux frères, la jalousie de l'un, la mort du
préféré, le crime au coin d'un bois, la justice
dépistée, le prévenu acquitté, et le fil
léger resté aux mains des juges, ce bout de papier noir
de poudre.
Et, maintenant, vingt ans s'écoulent. Le cadet, marié,
est heureux, riche et considéré ; il a trois filles. Une
d'elles va se marier à son tour. Elle épouse le fils d'un
ancien magistrat, un de ceux qui siégeaient autrefois lors de
l'assassinat du frère aîné.
Et voilà que le mariage a lieu, un grand mariage de campagne,
une noce. Les deux pères se serrent les mains, les jeunes gens
sont heureux. On dîne dans la longue salle du château ;
on boit, on plaisante, on rit, et, le dessert venu, quelqu'un propose
de chanter des chansons, comme on faisait au temps anciens.
L'idée plaît, et chacun chante.
Son tour venu, le père de la mariée cherche en sa tête
de vieux couplets qu'il fredonnait autrefois, et peu à peu il
les retrouve.
Ils font rire, on applaudit ; il continue, entonne le dernier ; puis,
lorsqu'il a fini, son voisin le magistrat lui demande : "Où
diable avez-vous trouvé cette chanson-là ? J'en connais
les derniers vers. Il me semble même qu'ils sont liés à
quelque grave circonstance de ma vie, mais je ne sais plus au juste
; je perds un peu la mémoire."
Et, le lendemain, les nouveaux mariés partent pour leur voyage
nuptial.
Cependant, l'obsession des souvenirs indécis, cette démangeaison
constante de retrouver une chose qui vous échappe sans cesse,
harcelait le père du jeune homme. Il fredonnait sans repos le
refrain qu'avait chanté son ami, et ne retrouvait toujours pas
d'où lui venaient ces vers qu'ils sentait pourtant gravés
depuis longtemps en sa tête, comme s'il avait eu un intérêt
sérieux à ne les point oublier.
Deux ans encore se passent. Et voilà qu'un jour, en feuilletant
de vieux papiers, il retrouve, copiées par lui, ces rimes qu'il
a tant cherchées.
C'étaient les vers restés lisibles sur la bourre du fusil
dont on s'était autrefois servi pour le meurtre.
Alors il recommence tout seul l'enquête. Il interroge avec astuce,
fouille dans les meubles de son ami, tant et si bien qu'il retrouve
le livre dont la feuille avait été arrachée.
C'est en ce coeur de père que se passe maintenant le drame. Son
fils est le gendre de celui qu'il soupçonne si violemment ; mais,
si celui qu'il soupçonne est coupable, il a tué son frère
pour lui voler sa fiancée ! Est-il un crime plus monstrueux ?
Le magistrat l'emporte sur le père. Le procès recommence.
L'assassin véritable est, en effet, le frère. On le condamne.
Voilà les
faits qu'on m'indique. On les affirme vrais. Les pourrions-nous employer
dans un livre sans avoir l'air d'imiter servilement MM. De Montépin
et du Boisgobey ?
Donc, en littérature comme dans la vie, l'axiome : "Toute
vérité n'est pas bonne à dire" me paraît
parfaitement applicable.
J'appuie sur cet exemple, qui me paraît frappant. Un roman fait
avec une donnée pareille laisserait tous les lecteurs incrédules,
et révolterait tous les vrais artistes.
6 août 1882
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