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PREMIERE PARTIE
I
Le Rêve est une seconde vie.
Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne
qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du
sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement nébuleux
saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant
précis où le moi, sous une autre forme continue l'oeuvre
de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à
peu et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles
figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes.
Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait
jouer ces apparitions bizarres; - le monde des Esprits s'ouvre pour
nous.
Swedenborg appelait ces visions Memorabilia; il les devait à
la rêverie plus souvent qu'au sommeil. L'Ane d'or d'Apulée,
la Divine Comédie du Dante, sont les modèles poétiques
de ces études de l'âme humaine. Je vais essayer, à
leur exemple, de transcrire les impressions d'une longue maladie qui
s'est passée tout entière dans les mystères de
mon esprit; - et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie,
car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis
senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité
doublées; il me semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination
m'apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes
appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues?...
Cette Vita nuova a eu pour moi deux phases. Voici les notes qui se rapportent
à la première. - Une dame que j'avais aimée longtemps
et que j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour
moi. Peu importe les circonstances de cet événement qui
devait avoir une si grande influence sur ma vie. Chacun peut chercher
dans ses souvenirs l'émotion la plus navrante, le coup le plus
terrible frappé sur l'âme par le destin; il faut alors
se résoudre à mourir ou à vivre: - je dirai plus
tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle
que j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le
pardon, il ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires;
j'affectai la joie et l'insouciance, je courus le monde, follement épris
de la variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes
et les moeurs bizarres des populations lointaines, il me semblait que
je déplaçais ainsi les conditions du bien et du mal; les
termes, pour ainsi dire, de ce qui est sentiment pour nous autres Français.
- Quelle folie, me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une
femme qui ne vous aime plus. Ceci est la faute de mes lectures; j'ai
pris au sérieux les inventions des poètes, et je me suis
fait une Laure ou une Béatrix d'une personne ordinaire de notre
siècle... Passons à d'autres intrigues, et celle-là
sera vite oubliée. - L'étourdissement d'un joyeux carnaval
dans une ville d'Italie chassa toutes mes idées mélancoliques.
J'étais si heureux du soulagement que j'éprouvais, que
je faisais part de ma joie à tous mes amis, et dans mes lettres,
je leur donnais pour l'état constant de mon esprit, ce qui n'était
que surexcitation fiévreuse.
Un jour, arriva dans la ville une femme d'une grande renommée
qui me prit en amitié et qui, habituée à plaire
et à éblouir, m'entraîna sans peine dans le cercle
de ses admirateurs. Après une soirée où elle avait
été à la fois naturelle et pleine d'un charme dont
tous éprouvaient l'atteinte, je me sentis épris d'elle
à ce point que je ne voulus pas tarder un instant à lui
écrire. J'étais si heureux de sentir mon coeur capable
d'un amour nouveau!... J'empruntais, dans cet enthousiasme factice,
les formules mêmes qui, si peu de temps auparavant, m'avaient
servi pour peindre un amour véritable et longtemps éprouvé.
La lettre partie, j'aurais voulu la retenir, et j'allai rêver
dans la solitude à ce qui me semblait une profanation de mes
souvenirs.
Le soir rendit à mon nouvel amour tout le prestige de la veille.
La dame se montra sensible à ce que je lui avais écrit,
tout en manifestant quelque étonnement de ma ferveur soudaine.
J'avais franchi, en un jour, plusieurs degrés des sentiments
que l'on peut concevoir pour une femme avec apparence de sincérité.
Elle m'avoua que je l'étonnais tout en la rendant fière.
J'essayai de la convaincre; mais quoi que je voulusse lui dire, je ne
pus ensuite retrouver dans nos entretiens le diapason de mon style,
de sorte que je fus réduit à lui avouer, avec larmes,
que je m'étais trompé moi-même en l'abusant. Mes
confidences attendries eurent pourtant quelque charme, et une amitié
plus forte dans sa douceur succéda à de vaines protestations
de tendresse.
II
Plus tard, je la rencontrai dans
une autre ville où se trouvait la dame que j'aimais toujours
sans espoir. Un hasard les fit connaître l'une à l'autre,
et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir à
mon égard celle qui m'avait exilé de son coeur. De sorte
qu'un jour, me trouvant dans une société dont elle faisait
partie, je la vis venir à moi et me tendre la main. Comment interpréter
cette démarche et le regard profond et triste dont elle accompagna
son salut? J'y crus voir le pardon du passé; l'accent divin de
la pitié donnait aux simples paroles qu'elle m'adressa une valeur
inexprimable, comme si quelque chose de la religion se mêlait
aux douceurs d'un amour jusque-là profane, et lui imprimait le
caractère de l'éternité.
Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris,
mais je pris aussitôt la résolution de n'y rester que peu
de jours et de revenir près de mes deux amies. La joie et l'impatience
me donnèrent alors une sorte d'étourdissement qui se compliquait
du soin des affaires que j'avais à terminer. Un soir, vers minuit,
je remontais un faubourg où se trouvait ma demeure, lorsque,
levant les yeux par hasard, je remarquai le numéro d'une maison
éclairé par un réverbère. Ce nombre était
celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis
devant moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait
avoir les traits d'Aurélia. Je me dis: c'est sa mort ou la mienne
qui m'est annoncée! Mais je ne sais pourquoi j'en restai à
la dernière supposition, et je me frappai de cette idée,
que ce devait être le lendemain à la même heure.
Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée.
J'errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles,
dont les unes étaient consacrées à l'étude,
d'autres à la conversation ou aux discussions philosophiques.
Je m'arrêtai avec intérêt dans une des premières,
où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes
anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs
grecs et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière
à la déesse Mnémosine. - Je passai dans une autre
salle où avaient lieu des conférences philosophiques.
J'y pris part quelque temps, puis j'en sortis pour chercher ma chambre
dans une sorte d'hôtellerie aux escaliers immenses, pleine de
voyageurs affairés.
Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et en traversant
une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle étrange.
Un être d'une grandeur démesurée, - homme ou femme,
je ne sais, - voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et
semblait se débattre parmi des nuages épais. Manquant
d'haleine et de force, il tomba enfin au milieu de la cour obscure,
accrochant et froissant ses ailes le long des toits et des balustres.
Je pus le contempler un instant. Il était coloré de teintes
vermeilles, et ses ailes brillaient de mille reflets changeants. Vêtu
d'une robe longue à plis antiques, il ressemblait à l'Ange
de la Mélancolie, d'Albrecht Dürer. Je ne pus m'empêcher
de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut.
Le jour suivant, je me hâtai d'aller voir tous mes amis. Je leur
faisais mentalement mes adieux, et sans leur rien dire de ce qui m'occupait
l'esprit, je dissertais chaleureusement sur des sujets mystiques; je
les étonnais par une éloquence particulière, il
me semblait que je savais tout, et que les mystères du monde
se révélaient à moi dans ces heures suprêmes.
Le soir, lorsque l'heure fatale semblait s'approcher je dissertais avec
deux amis, à la table d'un cercle, sur la peinture et sur la
musique, définissant à mon point de vue la génération
des couleurs et le sens des nombres. L'un d'eux, nommé Paul ***,
voulut me reconduire chez moi, mais je lui dis que je ne rentrais pas.
"Où vas-tu? me dit-il. - Vers l'Orient!" Et pendant
qu'il m'accompagnait, je me mis à chercher dans le ciel une Etoile,
que je croyais connaître, comme si elle avait quelque influence
sur ma destinée. L'ayant trouvée, je continuai ma marche
en suivant les rues dans la direction desquelles elle était visible,
marchant pour ainsi dire au-devant de mon destin, et voulant apercevoir
l'étoile jusqu'au moment où la mort devait me frapper.
Arrivé cependant au confluent de trois rues, je ne voulus pas
aller plus loin. Il me semblait que mon ami déployait une force
surhumaine pour me faire changer de place; il grandissait à mes
yeux et prenait les traits d'un apôtre. Je croyais voir le lieu
où nous étions s'élever, et perdre les formes que
lui donnait sa configuration urbaine; - sur une colline, entourée
de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de deux Esprits
et comme une tentation biblique. - "Non! disais-je, je n'appartiens
pas à ton ciel. Dans cette étoile sont ceux qui m'attendent.
Ils sont antérieurs à la révélation que
tu as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime
leur appartient, et c'est là que nous devons nous retrouver!"
III
Ici a commencé pour moi ce
que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle.
A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, - et cela,
sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la
mémoire perdit les plus légers détails de ce qui
m'arrivait. Seulement mes actions, insensées en apparence, étaient
soumises à ce que l'on appelle illusion, selon la raison humaine...
Cette idée m'est revenue bien des fois que dans certains moments
graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s'incarnait tout
à coup en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait
d'agir sur nous, sans que cette personne en eût la connaissance
ou en gardât le souvenir.
Mon ami m'avait quitté, voyant ses efforts inutiles, et me croyant
sans doute en proie à quelque idée fixe que la marche
calmerait. Me trouvant seul, je me levai avec effort et me remis en
route dans la direction de l'étoile sur laquelle je ne cessais
de fixer les yeux. Je chantais en marchant un hymne mystérieux
dont je croyais me souvenir comme l'ayant entendu dans quelque autre
existence, et qui me remplissait d'une joie ineffable. En même
temps, je quittais mes habits terrestres et je les dispersais autour
de moi. La route semblait s'élever toujours et l'étoile
s'agrandir. Puis, je restai les bras étendus, attendant le moment
où l'âme allait se séparer du corps, attirée
magnétiquement dans le rayon de l'étoile. Alors je sentis
un frisson; le regret de la terre et de ceux que j'y aimais me saisit
au coeur, et je suppliai si ardemment en moi-même l'Esprit qui
m'attirait à lui, qu'il me sembla que je redescendais parmi les
hommes. Une ronde de nuit m'entourait; - j'avais alors l'idée
que j'étais devenu très grand, - et que tout inondé
de forces électriques, j'allais renverser tout ce qui m'approchait.
Il y avait quelque chose de comique dans le soin que je prenais de ménager
les forces et la vie des soldats qui m'avaient recueilli.
Si je ne pensais que la mission d'un écrivain est d'analyser
sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances
de la vie, et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m'arrêterais
ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai
ensuite dans une série de visions insensées peut-être,
ou vulgairement maladives... Etendu sur un lit de camp, je crus voir
le ciel se dévoiler et s'ouvrir en mille aspects de magnificences
inouïes. Le destin de l'Ame délivrée semblait se
révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir
voulu reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre
que j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans
l'infini, comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute
d'un corps. Chaque région peuplée de figures radieuses,
se colorait, se mouvait et se fondait tour à tour, et une divinité,
toujours la même, rejetait en souriant les masques furtifs de
ses diverses incarnations, et se réfugiait enfin, insaisissable,
dans les mystiques splendeurs du ciel d'Asie.
Cette vision céleste, par un de ces phénomènes
que tout le monde a pu éprouver dans certains rêves, ne
me laissait pas étranger à ce qui se passait autour de
moi. Couché sur un lit de camp, j'entendais que les soldats s'entretenaient
d'un inconnu arrêté comme moi et dont la voix avait retenti
dans la même salle. Par un singulier effet de vibration, il me
semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon
âme se dédoublait pour ainsi dire, - distinctement partagée
entre la vision et la réalité. Un instant j'eus l'idée
de me retourner avec effort vers celui dont il était question,
puis je frémis en me rappelant une tradition bien connue en Allemagne,
qui dit que chaque homme a un double, et que lorsqu'il le voit, la mort
est proche. - Je fermai les yeux et j'entrai dans un état d'esprit
confus où les figures fantasques ou réelles qui m'entouraient
se brisaient en mille apparences fugitives. Un instant je vis près
de moi deux de mes amis qui me réclamaient, les soldats me désignèrent;
puis la porte s'ouvrit, et quelqu'un de ma taille, dont je ne voyais
pas la figure, sortit avec mes amis que je rappelais en vain. "Mais
on se trompe! m'écriais-je; c'est moi qu'ils sont venus chercher
et c'est un autre qui sort!" Je fis tant de bruit, que l'on me
mit au cachot.
J'y restai plusieurs heures dans une sorte d'abrutissement; enfin, les
deux amis que j'avais cru voir déjà vinrent me chercher
avec une voiture. Je leur racontai tout ce qui s'était passé,
mais ils nièrent être venus dans la nuit. Je dînai
avec eux assez tranquillement, mais à mesure que la nuit approchait
il me sembla que j'avais à redouter l'heure même qui la
veille avait risqué de m'être fatale. Je demandai à
l'un d'eux une bague orientale qu'il avait au doigt et que je regardais
comme un ancien talisman, et prenant un foulard, je la nouai autour
de mon col, en ayant soin de tourner le chaton, composé d'une
turquoise, sur un point de la nuque où je sentais une douleur.
Selon moi, ce point était celui par où l'âme risquerait
de sortir au moment où un certain rayon, parti de l'étoile
que j'avais vue la veille, coïnciderait relativement à moi
avec le zénith. Soit par hasard, soit par l'effet de ma forte
préoccupation, je tombai comme foudroyé, à la même
heure que la veille. On me mit sur un lit, et pendant longtemps je perdis
le sens et la liaison des images qui s'offrirent à moi.
Cet état dura plusieurs jours. Je fus transporté dans
une maison de santé. Beaucoup de parents et d'amis me visitèrent
sans que j'en eusse la connaissance. La seule différence pour
moi de la veille au sommeil était que, dans la première,
tout se transfigurait à mes yeux; chaque personne qui m'approchait
semblait changée, les objets matériels avaient comme une
pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de la lumière,
les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière
à m'entretenir dans une série constante d'impressions
qui se liaient entre elles, et dont le rêve, plus dégagé
des éléments extérieurs, continuait la probabilité.
IV
Un soir, je crus avec certitude
être transporté sur les bords du Rhin. En face de moi se
trouvaient des rocs sinistres dont la perspective s'ébauchait
dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un rayon du soleil
couchant traversait gaiement les contrevents verts que festonnait la
vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure connue, celle
d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus d'un siècle.
Les tableaux ébauchés étaient suspendus çà
et là; l'un d'eux représentait la fée célèbre
de ce rivage. Une vieille servante, que j'appelai Marguerite et qu'il
me semblait connaître depuis l'enfance, me dit: "N'allez-vous
pas vous mettre sur le lit? car vous venez de loin, et votre oncle rentrera
tard; on vous réveillera pour souper." Je m'étendis
sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes
fleurs rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée
au mur, et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme
une personne. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul
était dans cet oiseau; mais je ne m'étonnais pas plus
de son langage et de sa forme que de me voir transporté comme
d'un siècle en arrière. L'oiseau me parlait de personnes
de ma famille vivantes ou mortes en divers temps, comme si elles existaient
simultanément, et me dit: "Vous voyez que votre oncle avait
eu soin de faire son portrait d'avance... maintenant, elle est avec
nous." Je portai les yeux sur une toile qui représentait
une femme en costume ancien à l'allemande, penchée sur
le bord du fleuve, et les yeux attirés vers une touffe de myosotis.
- Cependant la nuit s'épaississait peu à peu, et les aspects,
les sons et le sentiment des lieux se confondaient dans mon esprit somnolent;
je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe. Je me sentais
emporté sans souffrance par un courant de métal fondu,
et mille fleuves pareils, dont les teintes indiquaient les différences
chimiques, sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les
veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau. Tous coulaient, circulaient
et vibraient ainsi, et j'eus le sentiment que ces courants étaient
composés d'âmes vivantes, à l'état moléculaire,
que la rapidité de ce voyage m'empêchait seule de distinguer.
Une clarté blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans
ces conduits, et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole,
un horizon nouveau où se traçaient des îles entourées
de flots lumineux. Je me trouvai sur une côte éclairée
de ce jour sans soleil, et je vis un vieillard qui cultivait la terre.
Je le reconnus pour le même qui m'avait parlé par la voix
de l'oiseau, et soit qu'il me parlât, soit que je le comprisse
en moi-même, il devenait clair pour moi que les aïeux prenaient
la forme de certains animaux pour nous visiter sur la terre, et qu'ils
assistaient ainsi, muets observateurs, aux phases de notre existence.
Le vieillard quitta son travail et m'accompagna jusqu'à une maison
qui s'élevait près de là. Le paysage qui nous entourait
me rappelait celui d'un pays de la Flandre française où
mes parents avaient vécu et où se trouvent leurs tombes:
le champ entouré de bosquets à la lisière du bois,
le lac voisin, la rivière et le lavoir, le village et sa rue
qui monte, les collines de grès sombre et leurs touffes de genêts
et de bruyères, image rajeunie des lieux que j'avais aimés.
Seulement la maison où j'entrai ne m'était point connue.
Je compris qu'elle avait existé dans je ne sais quel temps, et
qu'en ce monde que je visitais alors, le fantôme des choses accompagnait
celui du corps.
J'entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient
réunies. Partout je retrouvais des figures connues. Les traits
des parents morts que j'avais pleurés se trouvaient reproduits
dans d'autres qui, vêtus de costumes plus anciens, me faisaient
le même accueil paternel. Ils paraissaient s'être assemblés
pour un banquet de famille. Un de ces parents vint à moi et m'embrassa
tendrement. Il portait un costume ancien dont les couleurs semblaient
pâlies, et sa figure souriante, sous ses cheveux poudrés,
avait quelque ressemblance avec la mienne. Il me semblait plus précisément
vivant que les autres, et pour ainsi dire en rapport plus volontaire
avec mon esprit. - C'était mon oncle. Il me fit placer près
de lui, et une sorte de communication s'établit entre nous; car
je ne puis dire que j'entendisse sa voix; seulement, à mesure
que ma pensée se portait sur un point, l'explication m'en devenait
claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes
yeux comme des peintures animées.
- Cela est donc vrai, disais-je avec ravissement, nous sommes immortels
et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité.
Quel bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera
toujours autour de nous!... J'étais bien fatigué de la
vie!
- Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens
encore au monde d'en haut et tu as à supporter de rudes années
d'épreuves. Le séjour qui t'enchante a lui-même
ses douleurs, ses luttes et ses dangers. La terre où nous avons
vécu est toujours le théâtre où se nouent
et se dénouent nos destinées; nous sommes les rayons du
feu central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli...
- Eh quoi! dis-je, la terre pourrait mourir, et nous serions envahis
par le néant?
- Le néant, dit-il, n'existe pas dans le sens qu'on l'entend;
mais la terre est elle-même un corps matériel dont la somme
des esprits est l'âme. La matière ne peut pas plus périr
que l'esprit, mais elle peut se modifier selon le bien et selon le mal.
Notre passé et notre avenir sont solidaires. Nous vivons dans
notre race et notre race vit en nous.
Cette idée me devint aussitôt sensible et, comme si les
murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il
me semblait voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes
en qui j'étais et qui étaient moi-même; les costumes
de tous les peuples, les images de tous les pays apparaissaient distinctement
à la fois, comme si mes facultés d'attention s'étaient
multipliées sans se confondre, par un phénomène
d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle
d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement s'accrut
en voyant que cette immense énumération se composait seulement
des personnes qui se trouvaient dans la salle et dont j'avais vu les
images se diviser et se combiner en mille aspects fugitifs.
- Nous sommes sept, dis-je à mon oncle.
- C'est en effet, dit-il, le nombre typique de chaque famille humaine,
et, par extension, sept fois sept, (Note 1) et davantage.
Je ne puis espérer de faire comprendre cette réponse,
qui pour moi-même est restée très obscure. La métaphysique
ne me fournit pas de termes pour la perception qui me vint alors du
rapport de ce nombre de personnes avec l'harmonie générale.
On conçoit bien dans le père et la mère l'analogie
des forces électriques de la nature; mais comment établir
les centres individuels émanés d'eux, - dont ils émanent
comme une figure animique collective, dont la combinaison serait à
la fois multiple et bornée? Autant vaudrait demander compte à
la fleur du nombre de ses pétales ou des divisions de sa corolle...,
au sol des figures qu'il trace au soleil, des couleurs qu'il produit.
V
Tout changeait de forme autour de
moi. L'esprit avec qui je m'entretenais n'avait plus le même aspect.
C'était un jeune homme qui désormais recevait plutôt
de moi les idées qu'il ne me les communiquait... Etais-je allé
trop loin dans ces hauteurs qui donnent le vertige? Il me sembla comprendre
que ces questions étaient obscures ou dangereuses, même
pour les esprits du monde que je percevais alors... Peut-être
aussi un pouvoir supérieur m'interdisait-il ces recherches. Je
me vis errant dans les rues d'une cité très populeuse
et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines
et dominée par un mont tout couvert d'habitations. A travers
le peuple de cette capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient
appartenir à une nation particulière; leur air vif, résolu,
l'accent énergique de leurs traits me faisaient songer aux races
indépendantes et guerrières des pays de montagnes ou de
certaines îles peu fréquentées par les étrangers;
toutefois c'est au milieu d'une grande ville et d'une population mélangée
et banale qu'ils savaient maintenir ainsi leur individualité
farouche. Qu'étaient donc ces hommes? Mon guide me fit gravir
des rues escarpées et bruyantes où retentissaient les
bruits divers de l'industrie. Nous montâmes encore par de longues
séries d'escaliers, au-delà desquels la vue se découvrit.
Çà et là, des terrasses revêtues de treillages,
des jardinets ménagés sur quelques espaces aplatis, des
toits des pavillons légèrement construits, peints et sculptés
avec une capricieuse patience; des perspectives reliées par de
longues traînées de verdures grimpantes séduisaient
l'oeil et plaisaient à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse,
d'une solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits
d'en bas, qui là n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent
parlé de nations proscrites, vivant dans l'ombre des nécropoles
et des catacombes; c'était ici le contraire sans doute. Une race
heureuse s'était créé cette retraite aimée
des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté. "Ce
sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette montagne qui
domine la ville où nous sommes en ce moment. Longtemps ils y
ont vécu simples de moeurs, aimants et justes, conservant les
vertus naturelles des premiers jours du monde. Le peuple environnant
les honorait et se modelait sur eux."
Du point où j'étais alors, je descendis, suivant mon guide,
dans une de ces hautes habitations dont les toits réunis présentaient
cet aspect étrange. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient
dans les couches successives des édifices de différents
âges. Ces fantômes de constructions en découvraient
toujours d'autres où se distinguait le goût particulier
de chaque siècle, et cela me représentait l'aspect des
fouilles que l'on fait dans les cités antiques, si ce n'est que
c'était aéré, vivant, traversé des mille
jeux de la lumière. Je me trouvai enfin dans une vaste chambre
où je vis un vieillard travaillant devant une table à
je ne sais quel ouvrage d'industrie. - Au moment où je franchissais
la porte, un homme vêtu de blanc, dont je distinguais mal la figure,
me menaça d'une arme qu'il tenait à la main; mais celui
qui m'accompagnait lui fit signe de s'éloigner. Il semblait qu'on
eût voulu m'empêcher de pénétrer le mystère
de ces retraites. Sans rien demander à mon guide, je compris
par intuition que ces hauteurs et en même temps ces profondeurs
étaient la retraite des habitants primitifs de la montagne. Bravant
toujours le flot envahissant des accumulations de races nouvelles, ils
vivaient là, simples de moeurs, aimants et justes, adroits, fermes
et ingénieux, - et pacifiquement vainqueurs des masses aveugles
qui avaient tant de fois envahi leur héritage. Eh quoi! ni corrompus,
ni détruits, ni esclaves; purs, quoique ayant vaincu l'ignorance;
conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté. - Un enfant
s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages et des pierres
gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme
âgée, mais belle encore, s'occupait des soins du ménage.
En ce moment plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme
revenant de leurs travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus
de blanc; mais il paraît que c'était une illusion de ma
vue; pour la rendre sensible, mon guide se mit à dessiner leur
costume qu'il teignit de couleurs vives, me faisant comprendre qu'ils
étaient ainsi en réalité. La blancheur qui m'étonnait
provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de
lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme.
Je sortis de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée
en parterre. Là se promenaient et jouaient des jeunes filles
et des enfants. Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les
autres, mais ils étaient agrémentés par des broderies
de couleur rose. Ces personnes étaient si belles, leurs traits
si gracieux, et l'éclat de leur âme transparaissait si
vivement à travers leurs formes délicates, qu'elles inspiraient
toutes une sorte d'amour sans préférence et sans désir,
résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse.
Je ne puis rendre le sentiment que j'éprouvai au milieu de ces
êtres charmants qui m'étaient chers sans que je les connusse.
C'était comme une famille primitive et céleste, dont les
yeux souriants cherchaient les miens avec une douce compassion. Je me
mis à pleurer à chaudes larmes, comme au souvenir d'un
paradis perdu. Là, je sentis amèrement que j'étais
un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri,
et je frémis à la pensée que je devais retourner
dans la vie. En vain, femmes et enfants se pressaient autour de moi
comme pour me retenir. Déjà leurs formes ravissantes se
fondaient en vapeurs confuses; ces beaux visages pâlissaient,
et ces traits accentués, ces yeux étincelants se perdaient
dans une ombre où luisait encore le dernier éclair du
sourire...
Telle fut cette vision ou tels furent du moins les détails principaux
dont j'ai gardé le souvenir. L'état cataleptique où
je m'étais trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué
scientifiquement, et les récits de ceux qui m'avaient vu ainsi
me causaient une sorte d'irritation quand je voyais qu'on attribuait
à l'aberration d'esprit les mouvements ou les paroles coïncidant
avec les diverses phases de ce qui constituait pour moi une série
d'événements logiques. J'aimais davantage ceux de mes
amis qui, par une patiente complaisance ou par suite d'idées
analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits des
choses que j'avais vues en esprit. L'un d'eux me dit en pleurant: "N'est-ce
pas que c'est vrai qu'il y a un Dieu? Oui!" lui dis-je avec enthousiasme.
Et nous nous embrassâmes comme deux frères de cette patrie
mystique que j'avais entrevue. - Quel bonheur je trouvai d'abord dans
cette conviction! Ainsi ce doute éternel de l'immortalité
de l'âme qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu
pour moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d'inquiétude.
Ceux que j'aimais, parents, amis me donnaient des signes certains de
leur existence éternelle, et je n'étais plus séparé
d'eux que par les heures du jour. J'attendais celles de la nuit dans
une douce mélancolie.
VI
Un rêve que je fis encore
me confirma dans cette pensée. Je me trouvai tout à coup
dans une salle qui faisait partie de la demeuré de mon aïeul.
Elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles luisaient
d'un poli merveilleux, les tapis et les rideaux étaient comme
remis à neuf, un jour trois fois plus brillant que le jour naturel
arrivait par la croisée et par la porte, et il y avait dans l'air
une fraîcheur et un parfum des premières matinées
tièdes du printemps. Trois femmes travaillaient dans cette pièce,
et représentaient, sans leur ressembler absolument, des parentes
et des amies de ma jeunesse. Il semblait que chacune eût les traits
de plusieurs de ces personnes. Les contours de leurs figures variaient
comme la flamme d'une lampe, et à tout moment quelque chose de
l'une passait dans l'autre; le sourire, la voix, la teinte des yeux,
de la chevelure, la taille, les gestes familiers s'échangeaient
comme si elles eussent vécu de la même vie, et chacune
était ainsi un composé de toutes, pareille à ces
types que les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser
une beauté complète.
La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse
que je reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance, et je ne
sais ce qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse.
Mais elle attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu
d'un petit habit brun de forme ancienne, entièrement tissu à
l'aiguille de fils ténus comme ceux des toiles d'araignées.
Il était coquet, gracieux et imprégné de douces
odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce vêtement
qui sortait de leurs doigts de fée, et je les remerciais en rougissant,
comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de grandes
belles dames. Alors l'une d'elles se leva et se dirigea vers le jardin.
Chacun sait que dans les rêves on ne voit jamais le soleil, bien
qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive.
Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis
dans un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux
chargés de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à
mesure que la dame qui me guidait s'avançait sous ces berceaux,
l'ombre des treillis croisés variait encore pour mes yeux ses
formes et ses vêtements. Elle en sortit enfin, et nous nous trouvâmes
dans un espace découvert. On y apercevait à peine la trace
d'anciennes allées qui l'avaient jadis coupé en croix.
La culture était négligée depuis longues années,
et des plants épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille,
de jasmin, de lierre, d'aristoloche étendaient entre des arbres
d'une croissance vigoureuse leurs longues traînées de lianes.
Des branches pliaient jusqu'à terre chargées de fruits,
et parmi des touffes d'herbes parasites s'épanouissaient quelques
fleurs de jardin revenues à l'état sauvage.
De loin en loin s'élevaient des massifs de peupliers, d'acacias
et de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par
le temps. J'aperçus devant moi un entassement de rochers couverts
de lierre d'où jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement
harmonieux résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi
voilée des larges feuilles de nénuphar.
La dame que je suivais, développant sa taille élancée
dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas
changeant, entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose
trémière, puis elle se mit à grandir sous un clair
rayon de lumière, de telle sorte que peu à peu le jardin
prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces
et les festons de ses vêtements; tandis que sa figure et ses bras
imprimaient leurs contours aux nuages pourprés du ciel. Je la
perdais ainsi de vue à mesure qu'elle se transfigurait, car elle
semblait s'évanouir dans sa propre grandeur. "Oh! ne fuis
pas! m'écriai-je... car la nature meurt avec toi!"
Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les
ronces, comme pour saisir l'ombre agrandie qui m'échappait, mais
je me heurtai à un pan de mur dégradé, au pied
duquel gisait un buste de femme. En le relevant, j'eus la persuasion
que c'était le sien... Je reconnus des traits chéris,
et portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin avait pris l'aspect
d'un cimetière. Des voix disaient: "L'Univers est dans la
nuit!"
VII
Ce rêve si heureux à
son début me jeta dans une grande perplexité. Que signifiait-il?
Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte.
Je n'eus d'abord que la nouvelle de sa maladie. Par suite de l'état
de mon esprit, je ne ressentis qu'un vague chagrin mêlé
d'espoir. Je croyais moi-même n'avoir que peu de temps à
vivre, et j'étais désormais assuré de l'existence
d'un monde où les coeurs aimants se retrouvent. D'ailleurs elle
m'appartenait bien plus dans sa mort que dans sa vie... Egoïste
pensée que ma raison devait payer plus tard par d'amers regrets.
Je ne voudrais pas abuser des pressentiments; le hasard fait d'étranges
choses; mais je fus alors vivement préoccupé d'un souvenir
de notre union trop rapide. Je lui avais donné une bague d'un
travail ancien dont le chaton était formé d'une opale
taillée en coeur. Comme cette bague était trop grande
pour son doigt, j'avais eu l'idée fatale de la faire couper pour
en diminuer l'anneau, je ne compris ma faute qu'en entendant le bruit
de la scie. Il me sembla voir couler du sang...
Les soins de l'art m'avaient rendu à la santé sans avoir
encore ramené dans mon esprit le cours régulier de la
raison humaine. La maison où je me trouvais, située sur
une hauteur, avait un vaste jardin planté d'arbres précieux.
L'air pur de la colline où elle était située, les
premières haleines du printemps, les douceurs d'une société
toute sympathique, m'apportaient de longs jours de calme.
Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité
de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La vue
qui s'étendait au-dessus de la plaine présentait du matin
au soir des horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient
à mon imagination. Je peuplais les coteaux et les nuages de figures
divines dont il me semblait voir distinctement les formes. - Je voulus
fixer davantage mes pensées favorites, et à l'aide de
charbons et de morceaux de briques que je ramassais, je couvris bientôt
les murs d'une série de fresques où se réalisaient
mes impressions. Une figure dominait toujours les autres: c'était
celle d'Aurélia, peinte sous les traits d'une divinité,
telle qu'elle m'était apparue dans mon rêve. Sous ses pieds
tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège. Je parvins
à colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des fleurs.
- Que de fois j'ai rêvé devant cette chère idole!
Je fis plus, je tentai de figurer avec de la terre le corps de celle
que j'aimais. Tous les matins mon travail était à refaire,
car les fous, jaloux de mon bonheur, se plaisaient à en détruire
l'image.
On me donna du papier, et pendant longtemps je m'appliquai à
représenter, par mille figures accompagnées de récits
de vers et d'inscriptions en toutes les langues connues, une sorte d'histoire
du monde mêlée de souvenirs d'étude et de fragments
de songes que ma préoccupation rendait plus sensible ou qui en
prolongeait la durée. Je ne m'arrêtais pas aux traditions
modernes de la création. Ma pensée remontait au-delà:
j'entrevoyais, comme en un souvenir, le premier pacte formé par
les génies au moyen de talismans. J'avais essayé de réunir
les pierres de la Table sacrée, et représenter à
l'entour les sept premiers Eloïm qui s'étaient partagé
le monde.
Ce système d'histoire, emprunté aux traditions orientales,
commençait par l'heureux accord des Puissances de la nature,
qui formulaient et organisaient l'univers. - Pendant la nuit qui précéda
mon travail, je m'étais cru transporté dans une planète
obscure où se débattaient les premiers germes de la création.
Du sein de l'argile encore molle s'élevaient des palmiers gigantesques,
des euphorbes vénéneux et des acanthes tortillées
autour des cactus; - les figures arides des rochers s'élançaient
comme des squelettes de cette ébauche de création, et
de hideux reptiles serpentaient, s'élargissaient ou s'arrondissaient
au milieu de l'inextricable réseau d'une végétation
sauvage. La pâle lumière des astres éclairait seule
les perspectives bleuâtres de cet étrange horizon; cependant
à mesure que ces créations se formaient, une étoile
plus lumineuse y puisait les germes de la clarté.
VIII
Puis, les monstres changeaient de
forme, et dépouillant leurs premières peaux, se dressaient
plus puissants sous des pattes gigantesques; l'énorme masse de
leurs corps brisait les branches et les herbages, et, dans le désordre
de la nature, ils se livraient des combats auxquels je prenais part
moi-même, car j'avais un corps aussi étrange que les leurs.
Tout à coup une singulière harmonie résonna dans
nos solitudes, et il semblait que les cris, les rugissements et les
sifflements confus des êtres primitifs se modulassent désormais
sur cet air divin. Les variations se succédaient à l'infini,
la planète s'éclairait peu à peu, des formes divines
se dessinaient sur la verdure et sur les profondeurs des bocages, et,
désormais domptés, tous les monstres que j'avais vus dépouillaient
leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes; d'autres revêtaient,
dans leurs transformations, la figure des bêtes sauvages, des
poissons et des oiseaux.
Qui donc avait fait ce miracle? Une déesse rayonnante guidait,
dans ces nouveaux avatars, l'évolution rapide des humains. Il
s'établit alors une distinction de races qui, partant de l'ordre
des oiseaux, comprenait aussi les bêtes, les poissons et les reptiles.
C'étaient les Dives, les Péris, les Ondins et les Salamandres;
chaque fois qu'un de ces êtres mourait, il renaissait aussitôt
sous une forme plus belle et chantait la gloire des dieux. - Cependant
l'un des Eloïm eut la pensée de créer une cinquième
race, composée des éléments de la terre, et qu'on
appela les Afrites. - Ce fut le signal d'une révolution complète
parmi les Esprits qui ne voulurent pas reconnaître les nouveaux
possesseurs du monde. Je ne sais combien de mille ans durèrent
ces combats qui ensanglantèrent le globe. Trois des Eloïm
avec les Esprits de leurs races furent enfin relégués
au midi de la terre, où ils fondèrent de vastes royaumes.
Ils avaient emporté les secrets de la divine cabale qui lie les
mondes, et prenaient leur force dans l'adoration de certains astres
auxquels ils correspondent toujours. Ces nécromans, bannis aux
confins de la terre, s'étaient entendus pour se transmettre la
puissance. Entouré de femmes et d'esclaves, chacun de leurs souverains
s'était assuré de pouvoir renaître sous la forme
d'un de ses enfants. Leur vie était de mille ans. De puissants
cabalistes les enfermaient, à l'approche de leur mort, dans des
sépulcres bien gardés où ils les nourrissaient
d'élixirs et de substances conservatrices. Longtemps encore ils
gardaient les apparences de la vie, puis, semblables à la chrysalide
qui file son cocon, ils s'endormaient quarante jours pour renaître
sous la forme d'un jeune enfant qu'on appelait plus tard à l'empire.
Cependant les forces vivifiantes de la terre s'épuisaient à
nourrir ces familles, dont le sang toujours le même inondait des
rejetons nouveaux. Dans de vastes souterrains, creusés sous les
hypogées et sous les pyramides, ils avaient accumulé tous
les trésors des races passées et certains talismans qui
les protégeaient contre la colère des dieux.
C'est dans le centre de l'Afrique, au-delà des montagnes de la
Lune et de l'antique Ethiopie, qu'avaient lieu ces étranges mystères:
longtemps j'y avais gémi dans la captivité ainsi qu'une
partie de la race humaine. Les bocages que j'avais vus si verts ne portaient
plus que de pâles fleurs et des feuillages flétris; un
soleil implacable dévorait ces contrées, et les faibles
enfants de ces éternelles dynasties semblaient accablés
du poids de la vie. Cette grandeur imposante et monotone, réglée
par l'étiquette et les cérémonies hiératiques,
pesait à tous sans que personne osât s'y soustraire. Les
vieillards languissaient sous le poids de leurs couronnes et de leurs
ornements impériaux, entre des médecins et des prêtres,
dont le savoir leur garantissait l'immortalité. Quant au peuple,
à tout jamais engrené dans les divisions des castes, il
ne pouvait compter ni sur la vie, ni sur la liberté. Au pied
des arbres frappés de mort et de stérilité, aux
bouches des sources taries, on voyait sur l'herbe brûlée
se flétrir des enfants et des jeunes femmes énervés
et sans couleur. La splendeur des chambres royales, la majesté
des portiques, l'éclat des vêtements et des parures n'étaient
qu'une faible consolation aux ennuis éternels de ces solitudes.
Bientôt les peuples furent décimés par des maladies,
les bêtes et les plantes moururent, et les immortels eux-mêmes,
dépérissaient sous leurs habits pompeux. - Un fléau
plus grand que les autres vint tout à coup rajeunir et sauver
le monde. La constellation d'Orion ouvrit au ciel les cataractes des
eaux; la terre, trop chargée par les glaces du pôle opposé,
fit un demi-tour sur elle-même, et les mers, surmontant leurs
rivages, refluèrent sur les plateaux de l'Afrique et de l'Asie;
l'inondation pénétra les sables, remplit les tombeaux
et les pyramides, et, pendant quarante jours, une arche mystérieuse
se promena sur les mers portant l'espoir d'une création nouvelle.
Trois des Eloïm s'étaient réfugiés sur la
cime la plus haute des montagnes d'Afrique. Un combat se livra entre
eux. Ici ma mémoire se trouble et je ne sais quel fut le résultat
de cette lutte suprême. Seulement je vois encore debout, sur un
pic baigné des eaux, une femme abandonnée par eux, qui
crie les cheveux épars, se débattant contre la mort. Ses
accents plaintifs dominaient le bruit des eaux... Fut-elle sauvée?
je l'ignore. Les dieux, ses frères, l'avaient condamnée;
mais au-dessus de sa tête brillait l'Etoile du soir, qui versait
sur son front des rayons enflammés.
L'hymne interrompu de la terre et des cieux retentit harmonieusement
pour consacrer l'accord des races nouvelles. Et pendant que les fils
de Noé travaillaient péniblement aux rayons d'un soleil
nouveau, les nécromans, blottis dans leurs demeures souterraines,
y gardaient toujours leurs trésors et se complaisaient dans le
silence et dans la nuit. Parfois ils sortaient timidement de leurs asiles
et venaient effrayer les vivants ou répandre parmi les méchants
les leçons funestes de leurs sciences.
Tels sont les souvenirs que je retraçais par une sorte de vague
intuition du passé: je frémissais en reproduisant les
traits hideux de ces races maudites. Partout mourait, pleurait ou languissait
l'image souffrante de la Mère éternelle. A travers les
vagues civilisations de l'Asie et de l'Afrique, on voyait se renouveler
toujours une scène sanglante d'orgie et de carnage que les mêmes
esprits reproduisaient sous des formes nouvelles.
La dernière se passait à Grenade, où le talisman
sacré s'écroulait sous les coups ennemis des chrétiens
et des Maures. Combien d'années encore le monde aura-t-il à
souffrir, car il faut que la vengeance de ces éternels ennemis
se renouvelle sous d'autres cieux! Ce sont les tronçons divisés
du serpent qui entoure la terre... Séparés par le fer,
ils se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par le sang des
hommes.
IX
Telles furent les images qui se
montrèrent tour à tour devant mes yeux. Peu à peu
le calme était rentré dans mon esprit, et je quittai cette
demeure qui était pour moi un paradis. Des circonstances fatales
préparèrent longtemps après une rechute qui renoua
la série interrompue de ces étranges rêveries. -
Je me promenais dans la campagne préoccupé d'un travail
qui se rattachait aux idées religieuses. En passant devant une
maison, j'entendis un oiseau qui parlait selon quelques mots qu'on lui
avait appris, mais dont le bavardage confus me parut avoir un sens;
il me rappela celui de la vision que j'ai racontée plus haut,
et je sentis un frémissement de mauvais augure. Quelques pas
plus loin, je rencontrai un ami que je n'avais pas vu depuis longtemps
et qui demeurait dans une maison voisine. Il voulut me faire voir sa
propriété, et, dans cette visite, il me fit monter sur
une terrasse élevée d'où l'on découvrait
un vaste horizon. C'était au coucher du soleil. En descendant
les marches d'un escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine
alla porter sur l'angle d'un meuble. J'eus assez de force pour me relever
et m'élançai jusqu'au milieu du jardin, me croyant frappé
à mort, mais voulant, avant de mourir, jeter un dernier regard
au soleil couchant. Au milieu des regrets qu'entraîne un tel moment,
je me sentais heureux de mourir ainsi, à cette heure, et au milieu
des arbres, des treilles et des fleurs d'automne. Ce ne fut cependant
qu'un évanouissement, après lequel j'eus encore la force
de regagner ma demeure pour me mettre au lit. La fièvre s'empara
de moi; en me rappelant de quel point j'étais tombé, je
me souvins que la vue que j'avais admirée donnait sur un cimetière,
celui même où se trouvait le tombeau d'Aurélia.
Je n'y pensai véritablement qu'alors, sans quoi je pourrais attribuer
ma chute à l'impression que cet aspect m'aurait fait éprouver.
- Cela même me donna l'idée d'une fatalité plus
précise. Je regrettai d'autant plus que la mort ne m'eût
pas réuni à elle. Puis, en y songeant, je me dis que je
n'en étais pas digne. Je me représentai amèrement
la vie que j'avais menée depuis sa mort, me reprochant, non de
l'avoir oubliée, ce qui n'était point arrivé, mais
d'avoir, en de faciles amours, fait outrage à sa mémoire.
L'idée me vint d'interroger le sommeil, mais son image, qui m'était
apparue souvent, ne revenait plus dans mes songes. Je n'eus d'abord
que des rêves confus, mêlés de scènes sanglantes.
Il semblait que toute une race fatale se fût déchaînée
au milieu du monde idéal que j'avais vu autrefois et dont elle
était la reine. Le même Esprit qui m'avait menacé,
- lorsque j'entrais dans la demeure de ces familles pures qui habitaient
les hauteurs de la Ville mystérieuse, - passa devant moi, non
plus dans ce costume blanc qu'il portait jadis, ainsi que ceux de sa
race, mais vêtu en prince d'Orient. Je m'élançai
vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement vers
moi. O terreur! ô colère! c'était mon visage, c'était
toute ma forme idéalisée et grandie... Alors je me souvins
de celui qui avait été arrêté la même
nuit que moi et que, selon ma pensée, on avait fait sortir sous
mon nom du corps de garde, lorsque deux amis étaient venus pour
me chercher. Il portait à la main une arme dont je distinguais
mal la forme, et l'un de ceux qui l'accompagnaient dit: "C'est
avec cela qu'il l'a frappé."
Je ne sais comment expliquer que dans mes idées les événements
terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela
est plus facile à sentir qu'à énoncer clairement
(Note 2) . Mais quel était donc cet Esprit qui était moi
et en dehors de moi. Etait-ce le Double des légendes, ou ce frère
mystique que les Orientaux appellent Ferouër? - N'avais-je pas
été frappé de l'histoire de ce chevalier qui combattit
toute une nuit dans une forêt contre un inconnu qui était
lui-même? Quoi qu'il en soit, je crois que l'imagination humaine
n'a rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les
autres, et je ne pouvais douter de ce que j'avais vu si distinctement.
Une idée terrible me vint: "L'homme est double", me
dis-je. - "Je sens deux hommes en moi", a écrit un
Père de l'Eglise. - Le concours de deux âmes a déposé
ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue
deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure.
Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et
celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis:
le bon et le mauvais génie. "Suis-je le bon? suis-je le
mauvais? me disais-je. En tout cas, l'autre m'est hostile... Qui sait
s'il n'y a pas telle circonstance ou tel âge où ces deux
esprits se séparent? Attachés au même corps tous
deux par une affinité matérielle, peut-être l'un
est-il promis à la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement
ou à la souffrance éternelle?" Un éclair fatal
traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia
n'était plus à moi!... Je croyais entendre parler d'une
cérémonie qui se passait ailleurs, et des apprêts
d'un mariage mystique qui était le mien, et où l'autre
allait profiter de l'erreur de mes amis et d'Aurélia elle-même.
Les personnes les plus chères qui venaient me voir et me consoler
me paraissaient en proie à l'incertitude, c'est-à-dire
que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi
à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre
comme frappée de mort à mon égard. Dans ce que
ces personnes me disaient, il y avait un sens double, bien que toutefois
elles ne s'en rendissent pas compte, puisqu'elles n'étaient pas
en esprit comme moi. Un instant même cette pensée me sembla
comique en songeant à Amphitryon et à Sosie. Mais si ce
symbole grotesque était autre chose, - si, comme dans d'autres
fables de l'antiquité, c'était la vérité
fatale sous un masque de folie. "Eh bien, me dis-je, luttons contre
l'esprit fatal, luttons contre le dieu lui-même avec les armes
de la tradition et de la science. Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la
nuit, j'existe, - et j'ai pour le vaincre tout le temps qu'il m'est
donné encore de vivre sur la terre."
X
Comment peindre l'étrange
désespoir où ces idées me réduisirent peu
à peu? Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde
des âmes, - pour Aurélia, c'était moi-même,
et l'esprit désolé qui vivifiait mon corps, affaibli,
dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais
destiné au désespoir ou au néant. J'employai toutes
les forces de ma volonté pour pénétrer encore le
mystère dont j'avais levé quelques voiles. Le rêve
se jouait parfois de mes efforts et n'amenait que des figures grimaçantes
et fugitives. Je ne puis donner ici qu'une idée assez bizarre
de ce qui résulta de cette contention d'esprit. Je me sentais
glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie.
La terre, traversée de veines colorées de métaux
en fusion, comme je l'avais vue déjà, s'éclaircissait
peu à peu par l'épanouissement du feu central, dont la
blancheur se fondait avec les teintes cerise qui coloraient les flancs
de l'orbe intérieur. Je m'étonnais de temps en temps de
rencontrer de vastes flaques d'eau, suspendues comme le sont les nuages
dans l'air, et toutefois offrant une telle densité, qu'on pouvait
en détacher des flocons; mais il est clair qu'il s'agissait là
d'un liquide différent de l'eau terrestre, et qui était
sans doute l'évaporation de celui qui figurait la mer et les
fleuves pour le monde des esprits.
J'arrivai en vue d'une vaste plage montueuse et toute couverte d'une
espèce de roseaux de teinte verdâtre, jaunis aux extrémités
comme si les feux du soleil les eussent en partie desséchés,
- mais je n'ai pas vu de soleil plus que les autres fois. - Un château
dominait la côte que je me mis à gravir. Sur I 'autre versant,
je vis s'étendre une ville immense. Pendant que j'avais traversé
la montagne, la nuit était venue, et j'apercevais les lumières
des habitations et des rues. En descendant, je me trouvai dans un marché
où l'on vendait des fruits et des légumes pareils à
ceux du Midi.
Je descendis par un escalier obscur et me trouvai dans les rues. On
affichait l'ouverture d'un casino, et les détails de sa distribution
se trouvaient énoncés par articles. L'encadrement typographique
était fait de guirlandes de fleurs si bien représentées
et coloriées, qu'elles semblaient naturelles. - Une partie du
bâtiment était encore en construction. J'entrai dans un
atelier où je vis des ouvriers qui modelaient en glaise un animal
énorme de la forme d'un lama, mais qui paraissait devoir être
muni de grandes ailes. Ce monstre était comme traversé
d'un jet de feu qui l'animait peu à peu, de sorte qu'il se tordait,
pénétré par mille filets pourprés, formant
les veines et les artères et fécondant pour ainsi dire
l'inerte matière, qui se revêtait d'une végétation
instantanée d'appendices fibreux d'ailerons et de touffes laineuses.
Je m'arrêtai à contempler ce chef-d'oeuvre, où l'on
semblait avoir surpris les secrets de la création divine. "C'est
que nous avons ici, me dit-on, le feu primitif qui anima les premiers
êtres... Jadis il s'élançait jusqu'à la surface
de la terre, mais les sources se sont taries." Je vis aussi des
travaux d'orfèvrerie où l'on employait deux métaux
inconnus sur la terre; l'un rouge qui semblait correspondre au cinabre,
et l'autre bleu d'azur. Les ornements n'étaient ni martelés,
ni ciselés, mais se formaient, se coloraient et s'épanouissaient
comme les plantes métalliques qu'on fait naître de certaines
mixtions chimiques. "Ne créerait-t-on pas aussi des hommes?"
dis-je à l'un des travailleurs; mais il me répliqua: "Les
hommes viennent d'en haut et non d'en bas: pouvons-nous nous créer
nous-mêmes? Ici, l'on ne fait que formuler par les progrès
successifs de nos industries une matière plus subtile que celle
qui compose la croûte terrestre. Ces fleurs qui vous paraissent
naturelles, cet animal qui semblera vivre, ne seront que des produits
de l'art élevé au plus haut point de nos connaissances,
et chacun les jugera ainsi."
Telles sont à peu près les paroles, ou qui me furent dites,
ou dont je crus percevoir la signification. Je me mis à parcourir
les salles du casino et j'y vis une grande foule, dans laquelle je distinguai
quelques personnes qui m'étaient connues, les unes vivantes,
d'autres mortes en divers temps. Les premiers semblaient ne pas me voir,
tandis que les autres me répondaient sans avoir l'air de me connaître.
J'étais arrivé à la plus grande salle, qui était
toute tendue de velours ponceau à bandes d'or tramé, formant
de riches dessins. Au milieu se trouvait un sofa en forme de trône.
Quelques passants s'y asseyaient pour en éprouver l'élasticité;
mais, les préparatifs n'étant pas terminés, ils
se dirigeaient vers d'autres salles. On parlait d'un mariage et de l'époux
qui, disait-on, devait arriver pour annoncer le moment de la fête.
Aussitôt un transport insensé s'empara de moi. J'imaginai
que celui qu'on attendait était mon double qui devait épouser
Aurélia, et je fis un scandale qui sembla consterner l'assemblée.
Je me mis à parler avec violence, expliquant mes griefs et invoquant
le secours de ceux qui me connaissaient. Un vieillard me dit: "Mais
on ne se conduit pas ainsi, vous effrayez tout le monde." Alors
je m'écriai: "Je sais bien qu'il m'a frappé déjà
de ses armes, mais je l'attends sans crainte et je connais le signe
qui doit le vaincre."
En ce moment un des ouvriers de l'atelier que j'avais visité
en entrant parut tenant une longue barre, dont l'extrémité
se composait d'une boule rougie au feu. Je voulus m'élancer sur
lui, mais la boule qu'il tenait en arrêt menaçait toujours
ma tête. On semblait autour de moi me railler de mon impuissance...
Alors je me reculai jusqu'au trône, l'âme pleine d'un indicible
orgueil, et je levai le bras pour faire un signe qui me semblait avoir
une puissance magique. Le cri d'une femme, distinct et vibrant, empreint
d'une douleur déchirante, me réveilla en sursaut! Les
syllabes d'un mot inconnu que j'allais prononcer expiraient sur mes
lèvres... Je me précipitai à terre et je me mis
à prier avec ferveur en pleurant à chaudes larmes. - Mais
quelle était donc cette voix qui venait de résonner si
douloureusement dans la nuit?
Elle n'appartenait pas au rêve; c'était la voix d'une personne
vivante, et pourtant c'était pour moi la voix et l'accent d'Aurélia...
J'ouvris ma fenêtre; tout était tranquille, et le cri ne
se répéta plus. - Je m'informai au-dehors, personne n'avait
rien entendu. - Et cependant, je suis encore certain que le cri était
réel et que l'air des vivants en avait retenti... Sans doute,
on me dira que le hasard a pu faire qu'à ce moment-là
même une femme souffrante ait crié dans les environs de
ma demeure. - Mais selon ma pensée, les événements
terrestres étaient liés à ceux du monde invisible.
C'est un de ces rapports étranges dont je ne me rends pas compte
moi-même et qu'il est plus aisé d'indiquer que de définir...
Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique
où mon âme puisait la certitude d'une existence immortelle.
J'étais maudit peut-être pour avoir voulu percer un mystère
redoutable en offensant la loi divine; je ne devais plus attendre que
la colère et le mépris! Les ombres irritées fuyaient
en jetant des cris et traçant dans l'air des cercles fatals,
comme les oiseaux à l'approche d'un orage.
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