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62 - Le Cavalier poursuivi
Moi, poète, je vais du couchant à
laurore.
JULES DE SAINT-FÉLIX.
Und hurré ! hurré ! hop hop
hop !
BURGER.
Cest un fort beau cheval : une large poitrine,
Des jambes de gazelle, et dans chaque narine
Une fauve lueur,
La queue échevelée, une crinière folle
Qui se déroule au vent comme une banderole
Sur le col en sueur ;
Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme
la braise,
Quon prendrait pour deux trous au mur dune fournaise
Ou pour deux diamants,
Des yeux illuminés dune lumière rouge
Comme un soleil dans leau, qui frissonne et qui bouge
À tous les mouvements ;
Une croupe arrondie où des glands dorés
pendent,
Et de souples jarrets dont les muscles se tendent
Comme des arcs dacier ;
Un ongle plus poli que le jaspe ou lécaille.
Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,
Ô mon noble coursier !
Tu danses sur les blés comme une sauterelle,
À chacun de tes pieds est attachée une aile,
Ton galop, cest un vol,
Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine,
Loiseau reste en arrière, et lombre peut à
peine
Te suivre sur le sol.
La bride sur le col, va, marche, à
toi lespace !
Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe
Comme avec un rival ;
Va sans crainte ; le monde est grand, la terre est large,
Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge,
Hurrah ! mon bon cheval !
Hurrah ! des rocs aigus aux tranchantes arêtes,
Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes
Avec ton dur sabot ;
Brise cet horizon qui na pas une lieue
Et voudrait tenfermer dans sa muraille bleue
Comme on fait dun pied bot.
Chemins rompus, halliers, buissons, ronces,
broussailles
Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,
Grands fossés à franchir,
Ravins marécageux où le feu follet flambe,
Fondrières, rochers, rien nentrave ta jambe
Qui ne sait pas fléchir.
Oh ! comme les maisons, comme les arbres filent
!
Oh ! comme étrangement sur le ciel ils profilent
Leur contour incertain !
Essor prodigieux, le sol que ton pied foule
Se retire sous toi comme un ruban quon roule,
Et tout se fait lointain.
Vois là-bas, tout là-bas,
cette flèche déglise,
Qui pour te regarder lève sa tête grise
Par-dessus lhorizon,
Te montre au doigt, te nargue, et, comme des reproches,
À ton oreille fait tinter ses quatre cloches
Et galoper le son.
Hop ! hop ! mon andalous, mon noir,
plus vite encore !
Une course pareille à celle de Lénore !
Je suis content, cest bien.
Le clocher tout confus derrière un mont se cache,
Loiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache,
Et je nentends plus rien.
Mais, quoi donc ! tu faiblis. Çà
! veux-tu que je teigne
Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne ?
Allons, courage, allons !
Car nous sommes suivis, mon brave, dun Vampire,
Je sens, tiède à mon dos, le souffle quil aspire,
Il est sur nos talons.
Que derrière tes pas cette porte se
ferme,
Et nous sommes sauvés. Nous touchons presque au terme
;
Saute, vole, bondis !
Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre
Doù sexhale un parfum de fleurs, de femme et dambre,
Comme dun paradis !
Nas-tu pas vu son il luire à
la jalousie ?
Tout mon bonheur est là, toute ma poésie,
Mes souvenirs, ma foi,
Tout, avec mon amour ; cest ma pâle créole,
Le soleil de mon cur, mon âme, mon idole,
Ma Béatrix à moi.
Cen est fait, le voilà, mes prières
sont vaines;
II méteint les regards et mentrouvre les veines
De ses ongles de fer,
Courbe mon dos et met sur ma tête pendante
Une chape de plomb, comme aux damnés du Dante
Dans le neuvième enfer.
Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est
fidèle,
Tu dépasses le vent, le son et lhirondelle ;
Mais il court bien mieux, lui !
Et pourtant ce coureur, ce nest pas un arabe,
Un anglais de pur sang, ce nest quun vilain crabe
Aux pieds boiteux, lennui.
1826 1832.
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