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56 - Élégie
IV
« Ma charmante, depuis »
Jai peur que votre amour
par le temps ne sefface.
RONSARD.
Aimée, aimée,
hélas! que jai grandpeur
Quun autre amour par cet amour pipeur
Naille gravant pendant ta longue absence
Quelque autre amant dedans ta souvenance !
PONTUS DE TYARD, Erreurs amoureuses.
Ma charmante, depuis ta visite imprévue
Deux mois se sont passés que je ne tai pas vue.
Deux mois entiers ! Sais-tu que cest bien long, deux mois ;
Assez pour moublier ? Jy songe quelquefois :
Pauvre fou que je suis davoir placé mon âme
Dans la tienne, et risqué sur lamour dune femme
Ma vie intérieure et mon contentement !
Et je dis à part moi : Peut-être en ce moment,
Pendant que je suis là, triste, moccupant delle
Et lui faisant ces vers, dun sourire infidèle
Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main
Quon ne livrait quà moi, lui dit-elle : « À
demain ! »
Jai beau me répéter que cest une chimère,
Cette pensée est là, sans cesse plus amère,
Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts,
Maccompagnant partout comme lombre le corps.
Car cest ainsi que vont en ce monde les choses :
Il se fait en un jour bien des métamorphoses ;
Lidole du matin nest pas celle du soir,
Et toute jeune fille est comme son miroir,
Qui reçoit chaque image et nen conserve aucune.
Puis un amour âgé de trois ans importune ;
Cest presque un mariage; un jour, avec lennui
Vient la réflexion ; lamour sen va. Celui
Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même,
Celui qui le premier vous avait dit: « Je taime! »
Nest plus pour vous quun nom dont le vain souvenir
Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir ;
Ce nom, qui résonnait naguère à votre oreille
Aussi doux que la voix du rossignol, néveille
Au fond de votre cur, de sa faute confus,
Quun sentiment cruel du bonheur quil na plus ;
Et comme pour deux noms lâme na pas de place,
Lancien est rejeté. Lettre à lettre il sefface
Ainsi que le ci-git dun tombeau sous les pas
De la foule qui chante et ne laperçoit pas.
Le cur qui naime plus a si peu de mémoire
!
On rougit de lamour dont on se faisait gloire,
Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point
De dire en le voyant : « Je ne le connais point. »
Quy faire ? Ramener son manteau sur sa plaie,
Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie,
Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux,
Et déchu du bonheur, déshérité des cieux,
Incapable à jamais dun élan grandiose,
De toute sa hauteur descendre dans la prose,
Comme laigle blessé qui, sanglant, sur le sol
Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.
Me défiant de moi, malade de labsence,
Ne vivant quà demi, voilà ce que je pense.
Si tu ne maimais plus, oh! ce serait ma mort :
Mais tu maimes toujours, nest-ce pas ? et jai tort
!
Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,
Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,
Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux,
Et, portant ta main blanche à ton front soucieux,
Tu te dis en toi-même : « Il ne vient pas ! »
tu pleures ;
Pleurer fait tant de bien ! et, pour tromper tes heures,
Tu relis tous ces vers où je me racontais
Jusquau moindre détail, sans fard, tel que jétais,
Tel que je ne suis plus et que je voudrais être,
Car je serais heureux ; mais lhomme nest pas maître
De faire revenir les fraîches passions
De lenfance du cur, et ces illusions
Si pénibles à perdre, et si vite perdues.
Lange du souvenir, les ailes étendues,
Remontant le passé, voltige autour de toi ;
Il te souffle à loreille une phrase de moi,
Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose
Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose
Mes baisers dautrefois, mes longs baisers damant,
Pour te les redonner, gardés fidèlement.
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