Théophile
Gautier 1811 - 1872
Deux Acteurs pour un rôle
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I Un rendez-vous
au Jardin impérial Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles dimpatience?; son costume, dune élégance un peu théâtrale, consistait en une redingote de velours noir à brandebourgs dor bordée de fourrure, un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusquà mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans?; ses traits pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et lironie se blottissait dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche?; à lUniversité, dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à retordre aux philistins et brillé au premier rang des burschen et des renards. Le très court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait quil attendait quelquun ou plutôt quelquune, car le Jardin impérial de Vienne, au mois de novembre, nest guère propice aux rendez-vous daffaires. En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de lallée : une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont lhumidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles?; son teint, ordinairement dune blancheur de cire vierge, avait pris sous les morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à ravir à la statuette de la Frileuse?; un barbet noir laccompagnait, chaperon commode, sur lindulgence et la discrétion duquel on pouvait compter. Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du jeune homme, quil y a plus dune heure que je suis habillée et prête à sortir, et ma tante nen finissait pas avec ses sermons sur les dangers de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au bleu. Je suis sortie sous le prétexte dacheter des brodequins gris dont je nai nul besoin. Cest pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours?; aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre?; cétait bien la peine détudier si longtemps la théologie à Heidelberg?! Mes parents vous aimaient et nous serions mariés aujourdhui. Au lieu de nous voir à la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions assis côte à côte près dun beau poêle de Saxe, dans un parloir bien clos, causant de lavenir de nos enfants : ne serait-ce pas, Henrich, un sort bien heureux?? Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise?; mais, que veux-tu?! cest un ascendant invincible?; le théâtre mattire?; jen rêve le jour, jy pense la nuit?; je sens le désir de vivre dans la création des poètes, il me semble que jai vingt existences. Chaque rôle que je joue me fait une vie nouvelle?; toutes ces passions que jexprime, je les éprouve?; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor : quand on est tout cela, on ne peut que difficilement se résigner à lhumble condition de pasteur de village. Cest fort beau?; mais vous savez bien que mes parents ne voudront jamais dun comédien pour gendre. Non, certes, dun comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des directeurs et du public?; mais dun grand comédien couvert de gloire et dapplaudissements, plus payé quun ministre, si difficiles quils soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins étonnés et quun grand laquais galonné mabattra le marchepied, croyez-vous, Katy, quils me refuseront?? Je ne le crois pas Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez jamais là?? Vous avez du talent?; mais le talent ne suffit pas, il faut encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées?? Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez?; jai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon dernier rôle, quil ma accordé une gratification de deux mille thalers. Oui, reprit la jeune fille dun air sérieux, ce rôle de démon dans la pièce nouvelle?; je vous avoue, Henrich, que je naime pas voir un chrétien prendre le masque de lennemi du genre humain et prononcer des paroles blasphématoires. Lautre jour, jallai vous voir au théâtre de Carinthie, et à chaque instant je craignais quun véritable feu denfer ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon desprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et jai fait des rêves affreux. Chimères que tout cela, ma bonne Katy?; et dailleurs, cest demain la dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge qui te déplaît tant. Tant mieux?! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent lesprit, et jai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne le soit pas à votre salut?; jai peur aussi que vous ne preniez de mauvaises murs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je parierais que vous lavez perdue. Henrich se justifia en écartant les revers de son habit?; la petite croix brillait toujours sur sa poitrine. Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé pour la perfection de ses brodequins gris?; après avoir causé quelques instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main dHenrich. Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de sa maîtresse, à travers les souliers mignons et les gentils brodequins symétriquement rangés sur les tringles de cuivre de la devanture?; mais le brouillard avait étamé les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler quune silhouette confuse?; alors, prenant une héroïque résolution, il pirouetta sur ses talons et sen alla dun pas délibéré au gasthof de lAigle à deux têtes. II Le gasthof de lAigle
à deux têtes À travers lépais nuage de fumée qui vous prenait dabord à la gorge et aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de figures étranges. Cétaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau dAstrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires, caparaçonnés de dolmans et de passementeries?; des Bohèmes au teint cuivré, au front étroit, au profil busqué?; dhonnêtes Allemands en redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise?; toutes les populations imaginables. LOrient y était représenté par un gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre rouge et un bout dambre jaune. Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait : la boisson se composait de bière forte et dun mélange de vin rouge nouveau avec du vin blanc plus ancien?; la nourriture, de tranches de veau froid, de jambon ou de pâtisseries. Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même effet que le hachich et lopium sur les Orientaux?; les couples passaient et repassaient avec rapidité?; les femmes, presque évanouies de plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit dune valse de Lanner, balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs morlaques, accompagnés dun joueur de guzla, récitaient une espèce de complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton. Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine et de belle humeur. Tiens, cest Henrich?! sécria le plus âgé de la bande?; prenez garde à vous, mes amis : fnum habet in cornu. Sais-tu que tu avais vraiment lair diabolique lautre soir : tu me faisais presque peur. Et comment simaginer quHenrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si méchants et si sardoniques, et quil lui suffise dun geste pour faire courir le frisson dans toute la salle?? Eh?! pardieu?! cest pour cela quHenrich est un grand artiste, un sublime comédien. Il ny a pas de gloire à représenter un rôle qui serait dans votre caractère?; le triomphe, pour une coquette, est de jouer supérieurement les ingénues. Henrich sassit modestement, se fit servir un grand verre de vin mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce nétait de toutes parts quadmiration et compliments. Ah?! si le grand Wolfgang de Gthe tavait vu?! disait lun. Montre-nous tes pieds, disait lautre : je suis sûr que tu as lergot fourchu. Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient sérieusement Henrich, tout heureux davoir loccasion dexaminer de près un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu Henrich à lUniversité, et dont ils savaient à peine le nom, sapprochaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme sils eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés. Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à lenthousiasme général?; la tête renversée en arrière, il tambourinait distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de humph?! singulièrement dubitatif. Laspect de cet homme était des plus bizarres, quoiquil fût mis comme un honnête bourgeois de Vienne, jouissant dune fortune raisonnable?; ses yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents très blanches, très aiguës et très séparées, de laspect le plus cannibale et le plus féroce?; ses ongles longs, luisants et recourbés, prenaient de vagues apparences de griffes?; mais cette physionomie napparaissait que par éclairs rapides?; sous lil qui le regardait fixement, sa figure reprenait bien vite lapparence bourgeoise et débonnaire dun marchand viennois retiré du commerce, et lon sétonnait davoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si vulgaire et si triviale. Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme?; ce silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants compagnons laccablaient. Ce silence était celui dun vieux connaisseur exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux que cela dans son temps. Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste dHenrich, ne put supporter cette mine froide, et, sadressant à lhomme singulier, comme le prenant à témoin dune assertion quil avançait : Nest-ce pas, monsieur, quaucun acteur na mieux joué le rôle de Méphistophélès que mon camarade que voilà?? Humph?! dit linconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que jestime fort?; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore bien des choses. Et, se dressant tout à coup : Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich?? Il fit cette question dun ton si bizarre et si moqueur, que tous les assistants se sentirent passer un frisson dans le dos. Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu. Lautre soir, jétais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je nai pas été satisfait de votre rire?; cétait un rire despiègle, tout au plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich. Et là-dessus, comme pour lui donner lexemple, il lâcha un éclat de rire si aigu, si strident, si sardonique, que lorchestre et les valses sarrêtèrent à linstant même?; les vitres du gasthof tremblèrent. Linconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et convulsif quHenrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne pouvaient sempêcher dimiter. Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible, et linconnu nétait plus là. III Le théâtre
de la porte de Carinthie Sur la première banquette de lorchestre était assis linconnu du gasthof, et, à chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête, clignait les yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et donnait les signes de la plus vive impatience : « Mauvais?! mauvais?! » murmurait-il à demi-voix. Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières, applaudissaient et disaient : Voilà un monsieur bien difficile?! À la fin du premier acte, linconnu se leva, comme ayant pris une résolution subite, enjamba les timbales, la grosse caisse et le tamtam, et disparut par la petite porte qui conduit de lorchestre au théâtre. Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse, et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de voir, en se retournant, debout au milieu de létroit corridor, un personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et qui le regardait avec des yeux dont la transparence verdâtre avait dans lobscurité une profondeur inouïe?! des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient quelque chose de féroce à son sourire sardonique. Henrich ne put méconnaître linconnu du gasthof de lAigle à deux têtes, ou plutôt le diable en personne?; car cétait lui. Ah?! ah?! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable?! Vous avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je vais vous envoyer au second dessous. Henrich venait de reconnaître lange des ténèbres et il se sentit perdu?; portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le quittait jamais, il essaya dappeler au secours et de murmurer sa formule dexorcisme?; mais la terreur lui serrait trop violemment la gorge : il ne put pousser quun faible râle. Le diable appuya ses mains griffues sur les épaules dHenrich et le fit plonger de force dans le plancher?; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un comédien consommé. Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit dabord les auditeurs. Comme Henrich est en verve aujourdhui?! sécriait-on de toutes parts. Ce qui produisait surtout un grand effet, cétait ce ricanement aigre comme le grincement dune scie, ce rire de damné blasphémant les joies du paradis. Jamais acteur nétait arrivé à une telle puissance de sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse : on riait et on tremblait. Toute la salle haletait démotion, des étincelles phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur?; des traînées de flamme étincelaient à ses pieds?; les lumières du lustre pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres?; je ne sais quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle?; les spectateurs étaient comme en délire, et des tonnerres dapplaudissements frénétiques ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent substituait des vers de son invention à ceux du poète, substitution toujours heureuse et acceptée avec transport. Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une inquiétude extraordinaire?; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich?; elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination que donne lamour, cette seconde vue de lâme. La représentation sacheva dans des transports inimaginables. Le rideau baissé, le public demanda à grands cris que Méphistophélès reparût. On le chercha vainement?; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur quon avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute était tombé par une trappe. Henrich était sans connaissance : on lemporta chez lui, et, en le déshabillant, lon vit avec surprise quil avait aux épaules de profondes égratignures, comme si un tigre eût essayé de létouffer entre ses pattes. La petite croix dargent de Katy lavait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence, sétait contenté de le précipiter dans les caves du théâtre. La convalescence dHenrich fut longue : dès quil se porta mieux, le directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais Henrich le refusa?; car il ne se souciait nullement de risquer son salut une seconde fois, et savait, dailleurs, quil ne pourrait jamais égaler sa redoutable doublure. Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près dun poêle de Saxe, dans un parloir bien clos, ils causent de lavenir de leurs enfants. Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette merveilleuse soirée, et sétonnent du caprice dHenrich, qui a renoncé à la scène après un si grand triomphe. |