Théophile
Gautier 1811 - 1872
Jettatura / 1856 /
chapitre XIV
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XIV Vers deux heures de laprès-midi, une bande de touristes anglais, guidée par un cicerone, visitait les ruines de Pompeï?; la tribu insulaire, composée du père, de la mère, de trois grandes filles, de deux petits garçons et dun cousin, avait déjà parcouru dun il glauque et froid, où se lisait ce profond ennui qui caractérise la race britannique, lamphithéâtre, le théâtre de tragédie et de chant, si curieusement juxtaposés?; le quartier militaire, crayonné de caricatures par loisiveté du corps de garde?; le forum, surpris au milieu dune réparation?; la basilique, les temples de Vénus et de Jupiter, le Panthéon et les boutiques qui les bordent. Tous suivaient en silence dans leur Murray les explications bavardes du cicérone et jetaient à peine un regard sur les colonnes, les fragments de statues, les mosaïques, les fresques et les inscriptions. Ils arrivèrent enfin aux bains antiques, découverts en 1824, comme le guide le leur faisait remarquer. « Ici étaient les étuves, là le four à chauffer leau, plus loin la salle à température modérée?; » ces détails donnés en patois napolitain mélangé de quelques désinences anglaises paraissaient intéresser médiocrement les visiteurs, qui déjà opéraient une volte-face pour se retirer, lorsque miss Ethelwina, laînée des demoiselles, jeune personne aux cheveux blonds filasse, et à la peau truitée de taches de rousseur, fit deux pas en arrière, dun air moitié choqué, moitié effrayé, et sécria : « Un homme?! Ce sera sans doute quelque ouvrier des fouilles à qui lendroit aura paru propice pour faire la sieste?; il y a sous cette voûte de la fraîcheur et de lombre : nayez aucune crainte, mademoiselle, dit le guide en poussant du pied le corps étendu à terre. Holà?! réveille-toi, fainéant, et laisse passer Leurs Seigneuries. » Le prétendu dormeur ne bougea pas. « Ce nest pas un homme endormi, cest un mort, » dit un des jeunes garçons, qui, vu sa petite taille, démêlait mieux dans lombre laspect du cadavre. Le cicérone se baissa sur le corps et se releva brusquement, les traits bouleversés. « Un homme assassiné?! sécria-t-il. Oh?! cest vraiment désagréable de se trouver en présence de tels objets?; écartez-vous, Ethelwina, Kitty, Bess, dit mistress Bracebridge, il ne convient pas à de jeunes personnes bien élevées de regarder un spectacle si impropre. Il ny a donc pas de police dans ce pays-ci?! Le coroner aurait dû relever le corps. Un papier?! fit laconiquement le cousin, roide, long et embarrassé de sa personne comme le laird de Dumbidike de La Prison dÉdimbourg. En effet, dit le guide en prenant le billet placé sur la poitrine dAltavilla, un papier avec quelques lignes décriture. Lisez, » dirent en chur les insulaires, dont la curiosité était surexcitée. « Quon ne recherche ni ninquiète personne pour ma mort. Si lon trouve ce billet sur ma blessure, jaurai succombé dans un duel loyal. « Signé FELIPE, comte dALTAVILLA. » « Cétait un homme comme il faut?; quel dommage?! soupira mistress Bracebridge, que la qualité de comte du mort impressionnait. Et un joli garçon, murmura tout bas Ethelwina, la demoiselle aux taches de rousseur. Tu ne te plaindras plus, dit Bess à Kitty, du manque dimprévu dans les voyages : nous navons pas, il est vrai, été arrêtés par des brigands sur la route de Terracine à Fondi?; mais un jeune seigneur percé dun coup de stylet dans les ruines de Pompeï, voilà une aventure. Il y a sans doute là-dessous une rivalité damour?; au moins nous aurons quelque chose ditalien, de pittoresque et de romantique à raconter à nos amies. Je ferai de la scène un dessin sur mon album, et tu joindras au croquis des stances mystérieuses dans le goût de Byron. Cest égal, fit le guide, le coup est bien donné, de bas en haut, dans toutes les règles?; il ny a rien à dire. » Telle fut loraison funèbre du comte Altavilla. Quelques ouvriers, prévenus par le cicérone, allèrent chercher la justice, et le corps du pauvre Altavilla fut reporté à son château, près de Salerne. Quant à M. dAspremont, il avait regagné sa voiture, les yeux ouverts comme un somnambule et ne voyant rien. On eût dit une statue qui marchait. Quoiquil eût éprouvé à la vue du cadavre cette horreur religieuse quinspire la mort, il ne se sentait pas coupable, et le remords nentrait pour rien dans son désespoir. Provoqué de manière à ne pouvoir refuser, il navait accepté ce duel quavec lespérance dy laisser une vie désormais odieuse. Doué dun regard funeste, il avait voulu un combat aveugle pour que la fatalité seule fût responsable. Sa main même navait pas frappé?; son ennemi sétait enferré?! Il plaignait le comte Altavilla comme sil eût été étranger à sa mort. « Cest mon stylet qui la tué, se disait-il, mais si je lavais regardé dans un bal, un lustre se fût détaché du plafond et lui eût fendu la tête. Je suis innocent comme la foudre, comme lavalanche, comme le mancenillier, comme toutes les forces destructives et inconscientes. Jamais ma volonté ne fut malfaisante, mon cur nest quamour et bienveillance, mais je sais que je suis nuisible. Le tonnerre ne sait pas quil tue?; moi, homme, créature intelligente, nai-je pas un devoir sévère à remplir vis-à-vis de moi-même?? je dois me citer à mon propre tribunal et minterroger. Puis-je rester sur cette terre où je ne cause que des malheurs?? Dieu me damnerait-il si je me tuais par amour pour mes semblables?? Question terrible et profonde que je nose résoudre?; il me semble que, dans la position où je suis, la mort volontaire est excusable. Mais si je me trompais?? pendant léternité, je serais privé de la vue dAlicia, qualors je pourrais regarder sans lui nuire, car les yeux de lâme nont pas le fascino. Cest une chance que je ne veux pas courir. » Une idée subite traversa le cerveau du malheureux jettatore et interrompit son monologue intérieur. Ses traits se détendirent?; la sérénité immuable qui suit les grandes résolutions dérida son front pâle : il avait pris un parti suprême : « Soyez condamnés, mes yeux, puisque vous êtes meurtriers?; mais, avant de vous fermer pour toujours, saturez-vous de lumière, contemplez le soleil, le ciel bleu, la mer immense, les chaînes azurées des montagnes, les arbres verdoyants, les horizons indéfinis, les colonnades des palais, la cabane du pêcheur, les îles lointaines du golfe, la voile blanche rasant labîme, le Vésuve, avec son aigrette de fumée?; regardez, pour vous en souvenir, tous ces aspects charmants que vous ne verrez plus?; étudiez chaque forme et chaque couleur, donnez-vous une dernière fête. Pour aujourdhui, funestes ou non, vous pouvez vous arrêter sur tout?; enivrez-vous du splendide spectacle de la création?! Allez, voyez, promenez-vous. Le rideau va tomber entre vous et le décor de lunivers?! » La voiture, en ce moment, longeait le rivage?; la baie radieuse étincelait, le ciel semblait taillé dans un seul saphir?; une splendeur de beauté revêtait toutes choses. Paul dit à Scazziga darrêter?; il descendit, sassit sur une roche et regarda longtemps, longtemps, longtemps, comme sil eût voulu accaparer linfini. Ses yeux se noyaient dans lespace et la lumière, se renversaient comme en extase, simprégnaient de lueurs, simbibaient de soleil?! La nuit qui allait suivre ne devait pas avoir daurore pour lui. Sarrachant à cette contemplation silencieuse, M. dAspremont remonta en voiture et se rendit chez miss Alicia Ward. Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la salle basse que nous avons déjà décrite. Paul se plaça en face delle, et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi quil le faisait depuis quil avait acquis la conscience de sa jettature. La beauté si parfaite dAlicia se spiritualisait par la souffrance : la femme avait presque disparu pour faire place à lange : ses chairs étaient transparentes, éthérées, lumineuses?; on apercevait lâme à travers comme une lueur sur une lampe dalbâtre. Ses yeux avaient linfini du ciel et la scintillation de létoile?; à peine si la vie menait sa signature rouge dans lincarnat de ses lèvres. Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant une rose, lorsquelle vit les regards de son fiancé lenvelopper dune longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux premiers jours, et elle tendit à M. dAspremont, qui la garda, sa petite main pâle et fluette. « Je ne vous fais donc plus peur?? dit-elle avec une douce moquerie à Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle. Oh?! laissez-moi vous regarder, répondit M. dAspremont dun ton de voix singulier en sagenouillant près du canapé?; laissez-moi menivrer de cette beauté ineffable?! » et il contemplait avidement les cheveux lustrés et noirs dAlicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses yeux dun bleu sombre comme lazur dune belle nuit, son nez dune coupe si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait faire un portrait de mémoire?; il se rassasiait de laspect adoré, il se faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les contours. Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle?; sa vie sexaltait et sévanouissait?; elle rougissait et pâlissait, devenait froide, puis brûlante. Une minute de plus, et lâme leût quittée. Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles dAlicia. « Maintenant mes yeux peuvent séteindre, je la verrai toujours dans mon cur, » dit Paul en se relevant. Le soir, après avoir assisté au coucher de soleil, le dernier quil dût contempler, M. dAspremont, en rentrant à lhôtel de Rome, se fit apporter un réchaud et du charbon. « Veut-il sasphyxier?? dit en lui-même Virgilio Falsacappa en ramenant à Paddy ce quil lui demandait de la part de son maître?; cest ce quil pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore?! » Le fiancé dAlicia ouvrit la fenêtre, contrairement à la conjecture de Falsacappa, alluma les charbons, y plongea la lame dun poignard et attendit que le fer devînt rouge. La mince lame, parmi les braises incandescentes, arriva bientôt au rouge blanc?; Paul, comme pour prendre congé de lui-même, saccouda sur la cheminée en face dun grand miroir où se projetait la clarté dun flambeau à plusieurs bougies?; il regarda cette espèce de spectre qui était lui, cette enveloppe de sa pensée quil ne devait plus apercevoir, avec une curiosité mélancolique : « Adieu, fantôme pâle et sinistre où la beauté se mêle à lhorreur, argile scellée au front dun cachet fatal, masque convulsé dune âme douce et tendre?! tu vas disparaître à jamais pour moi : vivant, je te plonge dans les ténèbres éternelles, et bientôt je taurai oublié comme le rêve dune nuit dorage. Tu auras beau dire, misérable corps, à ma volonté inflexible : ?Hubert, Hubert, mes pauvres yeux?!? tu ne lattendriraspoint. Allons, à luvre, victime et bourreau?! » Et il séloigna de la cheminée pour sasseoir sur le bord de son lit. Il aviva de son souffle les charbons du réchaud posé sur un guéridon voisin, et saisit par le manche la lame doù séchappaient en pétillant de blanches étincelles. À ce moment suprême, quelle que fût sa résolution, M. dAspremont sentit comme une défaillance : une sueur froide baigna ses tempes?; mais il domina bien vite cette hésitation purement physique et approcha de ses yeux le fer brûlant. Une douleur aiguë, lancinante, intolérable, faillit lui arracher un cri?; il lui sembla que deux jets de plomb fondu lui pénétraient par les prunelles jusquau fond du crâne?; il laissa échapper le poignard, qui roula par terre et fit une marque brune sur le parquet. Une ombre épaisse, opaque, auprès de laquelle la nuit la plus sombre est un jour splendide, lencapuchonnait de son voile noir?; il tourna la tête vers la cheminée sur laquelle devaient brûler encore les bougies?; il ne vit que des ténèbres denses, impénétrables, où ne tremblaient même pas ces vagues lueurs que les voyants perçoivent encore, les paupières fermées, lorsquils sont en face dune lumière. Le sacrifice était consommé?! « Maintenant, dit Paul, noble et charmante créature, je pourrai devenir ton mari sans être un assassin. Tu ne dépériras plus héroïquement sous mon regard funeste : tu reprendras ta belle santé?; hélas?! je ne tapercevrai plus, mais ton image céleste rayonnera dun éclat immortel dans mon souvenir?; je te verrai avec lil de lâme, jentendrai ta voix plus harmonieuse que la plus suave musique, je sentirai lair déplacé par tes mouvements, je saisirai le frisson soyeux de ta robe, limperceptible craquement de ton brodequin, jaspirerai le parfum léger qui émane de toi et te fait comme une atmosphère. Quelquefois tu laisseras ta main entre les miennes pour me convaincre de ta présence, tu daigneras guider ton pauvre aveugle lorsque son pied hésitera sur son chemin obscur?; tu lui liras les poètes, tu lui raconteras les tableaux et les statues. Par ta parole, tu lui rendras lunivers évanoui?; tu seras sa seule pensée, son seul rêve?; privé de la distraction des choses et de léblouissement de la lumière, son âme volera vers toi dune aile infatigable?! « Je ne regrette rien, puisque tu es sauvée?; quai-je perdu, en effet?? le spectacle monotone des saisons et des jours, la vue des décorations plus ou moins pittoresques où se déroulent les cent actes divers de la triste comédie humaine. La terre, le ciel, les eaux, les montagnes, les arbres, lesfleurs : vaines apparences, redites fastidieuses, formes toujours les mêmes?! Quand on a lamour, on possède le vrai soleil, la clarté qui ne séteint pas?! » Ainsi parlait, dans son monologue intérieur, le malheureux Paul dAspremont, tout enfiévré dune exaltation lyrique où se mêlait parfois le délire de la souffrance. Peu à peu ses douleurs sapaisèrent?; il tomba dans ce sommeil noir, frère de la mort et consolateur comme elle. Le jour, en pénétrant dans la chambre, ne le réveilla pas. Midi et minuit devaient désormais, pour lui, avoir la même couleur?; mais les cloches tintant lAngelus à joyeuses volées bourdonnaient vaguement à travers son sommeil, et, peu à peu devenant plus distinctes, le tirèrent de son assoupissement. Il souleva ses paupières, et, avant que son âme endormie se fût souvenue, il eut une sensation horrible. Ses yeux souvraient sur le vide, sur le noir, sur le néant, comme si, enterré vivant, il se fût réveillé de léthargie dans un cercueil?; mais il se remit bien vite. Nen serait-il pas toujours ainsi?? ne devait-il point passer, chaque matin, des ténèbres du sommeil aux ténèbres de la veille?? Il chercha à tâtons le cordon de la sonnette. Paddy accourut. Comme il manifestait son étonnement de voir son maître se lever avec les mouvements incertains dun aveugle : « Jai commis limprudence de dormir la fenêtre ouverte, lui dit Paul, pour couper court à toute explication, et je crois que jai attrapé une goutte sereine, mais cela se passera?; conduis-moi à mon fauteuil et mets près de moi un verre deau fraîche. » Paddy, qui avait une discrétion toute anglaise, ne fit aucune remarque, exécuta les ordres de son maître et se retira. Resté seul, Paul trempa son mouchoir dans leau froide, et le tint sur ses yeux pour amortir lardeur causée par la brûlure. Laissons M. dAspremont dans son immobilité douloureuse et occupons-nous un peu des autres personnages de notre histoire. La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla sétait promptement répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus extravagantes les unes que les autres. Lhabileté du comte à lescrime était célèbre?; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de cette école napolitaine si redoutable sur le terrain?; il avait tué trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée était si bien établie en ce genre, quil ne se battait plus. Les duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si quelquun de ces rodomonts eût tué Altavilla, il neût pas manqué de se faire honneur dune telle victoire. Restait la supposition dun assassinat, quécartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On contesta dabord lauthenticité de lécriture?; mais la main du comte fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second stylet échappé sans doute de sa main défaillante : mais si le combat avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets quon reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara quil avait amené son maître à Pompeï, avec ordre de sen retourner si au bout dune heure il ne reparaissait pas?? Cétait à sy perdre. Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en mémoire lentretien mystérieux quAltavilla avait eu avec lui au sujet dAlicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque lutte horrible et désespérée où M. dAspremont devait se trouver mêlé volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle nhésitait pas à attribuer la mort du comte au vilain jettatore, et en cela sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. dAspremont avait fait sa visite à miss Ward à lheure accoutumée, et rien dans sa contenance ne trahissait lémotion dun drame terrible, il paraissait même plus calme quà lordinaire. Cette mort fut cachée à miss Ward, dont létat devenait inquiétant, sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de maladie bien caractérisée : cétait comme une sorte dévanouissement de la vie, de palpitation de lâme battant des ailes pour prendre son vol, de suffocation doiseau sous la machine pneumatique, plutôt quun mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel?; la beauté dAlicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour elle?; on se la figurait planant dans la lumière dor du Paradis, et le petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de lart gothique. M. dAspremont ne vint pas ce jour-là : pour cacher son sacrifice, il ne voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant dattribuer sa brusque cécité à une tout autre cause. Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche, guidé par son groom Paddy. La voiture sarrêta comme dhabitude à la porte en claire-voie. Laveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied, sengagea dans lallée connue. Vicè nétait pas accourue selon la coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de la porte?; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la respiration dune maison vivante ne parvenait à loreille attentive de Paul?; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans lhabitation, que lon eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre, même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle. Les branches quil ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir comme des bras suppliants et lempêcher daller plus loin. Les lauriers lui barraient le passage?; les rosiers saccrochaient à ses habits, les lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue muette : « Malheureux?! que viens-tu faire ici?? Ne force pas les obstacles que je toppose, va-ten?! » Mais Paul nécoutait pas et, tourmenté de pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de la maison. Déchiré et meurtri par les branches irritées, il arriva enfin au bout de lallée. Une bouffée dair libre le frappa au visage, et il continua sa route les mains tendues en avant. Il rencontra le mur et trouva la porte en tâtonnant. Il entra?; nulle voix amicale ne lui donna la bienvenue. Nentendant aucun son qui pût le guider, il resta quelques minutes hésitant sur le seuil. Une senteur déther, une exhalaison daromates, une odeur de cire en combustion, tous les vagues parfums de chambres mortuaires saisirent lodorat de laveugle pantelant dépouvante?; une idée affreuse se présenta à son esprit, et il pénétra dans la chambre. Après quelques pas, il heurta quelque chose qui tomba avec grand bruit?; il se baissa et reconnut au toucher que cétait un chandelier de métal pareil aux flambeaux déglise et portant un long cierge. Éperdu, il poursuivit sa route à travers lobscurité. Il lui sembla entendre une voix qui murmurait tout bas des prières?; il fit un pas encore, et ses mains rencontrèrent le bord dun lit?; il se pencha, et ses doigts tremblants effleurèrent dabord un corps immobile et droit sous une fine tunique, puis une couronne de roses et un visage pur et froid comme le marbre. Cétait Alicia allongée sur sa couche funèbre. « Morte?! sécria Paul avec un râle étranglé?! morte?! et cest moi qui lai tuée?! » Le commodore, glacé dhorreur, avait vu ce fantôme aux yeux éteints entrer en chancelant, errer au hasard et se heurter au lit de mort de sa nièce : il avait tout compris. La grandeur de ce sacrifice inutile fit jaillir deux larmes des yeux rougis du vieillard, qui croyait bien ne plus pouvoir pleurer. Paul se précipita à genoux près du lit et couvrit de baisers la main glacée dAlicia?; les sanglots secouaient son corps par saccades convulsives. Sa douleur attendrit même la féroce Vicè, qui se tenait silencieuse et sombre contre la muraille, veillant le dernier sommeil de sa maîtresse. Quand ces adieux muets furent terminés, M. dAspremont se releva et se dirigea vers la porte, roide, tout dune pièce, comme un automate mû par des ressorts?; ses yeux ouverts et fixes, aux prunelles atones, avaient une expression surnaturelle : quoique aveugles, on aurait dit quils voyaient. Il traversa le jardin dun pas lourd comme celui des apparitions de marbre, sortit dans la campagne et marcha devant lui, dérangeant les pierres du pied, trébuchant quelquefois, prêtant loreille comme pour saisir un bruit dans le lointain, mais avançant toujours. La grande voix de la mer résonnait de plus en plus distincte?; les vagues, soulevées par un vent dorage, se brisaient sur la rive avec des sanglots immenses, expression de douleurs inconnues, et gonflaient, sous les plis de lécume, leurs poitrines désespérées?; des millions de larmes amères ruisselaient sur les roches, et les goélands inquiets poussaient des cris plaintifs. Paul arriva bientôt au bord dune roche qui surplombait. Le fracas des flots, la pluie salée que la rafale arrachait aux vagues et lui jetait au visage auraient dû lavertir du danger?; il nen tint aucun compte?; un sourire étrange crispa ses lèvres pâles, et il continua sa marche sinistre, quoique sentant le vide sous son pied suspendu. Il tomba?; une vague monstrueuse le saisit, le tordit quelques instants dans sa volute et lengloutit. La tempête éclata alors avec furie : les lames assaillirent la plage en files pressées, comme des guerriers montant à lassaut, et lançant à cinquante pieds en lair des fumées décume?; les nuages noirs se lézardèrent comme des murailles denfer, laissant apercevoir par leurs fissures lardente fournaise des éclairs?; des lueurs sulfureuses, aveuglantes, illuminèrent létendue?; le sommet du Vésuve rougit, et un panache de vapeur sombre, que le vent rabattait, ondula au front du volcan. Les barques amarrées se choquèrent avec des bruits lugubres, et les cordages trop tendus se plaignirent douloureusement. Bientôt la pluie tomba en faisant siffler ses hachures comme des flèches, on eût dit que le chaos voulait reprendre la nature et en confondre de nouveau les éléments. Le corps de M. Paul dAspremont ne fut jamais retrouvé, quelques recherches que fît faire le commodore. Un cercueil de bois débène à fermoirs et à poignées dargent, doublé de satin capitonné, et tel enfin que celui dont miss Clarisse Harlowe recommande les détails avec une grâce si touchante « à monsieur le menuisier, » fut embarqué à bord dun yacht par les soins du commodore, et placé dans la sépulture de famille du cottage du Lincolnshire. Il contenait la dépouille terrestre dAlicia Ward, belle jusque dans la mort. Quant au commodore, un changement remarquable sest opéré dans sa personne. Son glorieux embonpoint a disparu. Il ne met plus de rhum dans son thé, mange du bout des dents, dit à peine deux paroles en un jour, le contraste de ses favoris blancs et de sa face cramoisie nexiste plus, le commodore est devenu pâle?! FIN |