Théophile
Gautier (1845)
Salon 1845
Principes de lédition :
Cette transcription du Salon de 1845 est loeuvre de Valérie
Pythoud qui a préparé un
Mémoire de maîtrise sur ce texte, sous la direction de
François Brunet, de lUniversité
Paul Valéry (Montpellier III).
Lorthographe dépoque est conservée ; on
ne sétonnera donc pas des terminaisons
ans ou ens, là où aujourdhui nous mettons
ants et ents ; nous avons aussi conservé
les graphies maitre, fusin, horison, ame, grace (lusage de laccent
circonflexe est plutôt
parcimonieux dans ce texte) , les traits dunion dans tout-à-fait
et moyen-âge, les formes
juxta-posé, contre-basse, grifonage, chuchotter, sanglotter,
gauffré et gauffrure,
iératique, agathe, nayade, syphon, payen, dyptique, tryptique
etc. qui sont dans
loriginal et qui sont fautives. Mais seules les évidentes
erreurs typographiques (lettres
sautées) ont été corrigées. En revanche,
nous laissons le barbarisme hight life (8e
article).
Nous corrigeons aussi les noms propres défigurés : ainsi,
nous transcrivons Flandrin, là
où on trouve constamment écrit Flandin (dans le 4e article),
Amaury-Duval là où lon
trouve Amaury Duval..
SALON de 1845
Feuilleton de la PRESSE
DU 11 MARS 1845.
__________
SALON DE 1845.
(1er article.)
Le Jury Tableaux refusés.
Le salon va souvrir le 15 de ce mois. Nous ne savons
encore de
lexposition que ces vagues rumeurs datelier que chacun
colporte, et nous
ne pouvons dire si dans son ensemble elle est inférieure ou
supérieure à
lexposition précédente. Si nous commençons
dès aujourdhui notre
revue, cest quon ne saurait trop se hâter de stigmatiser
les actions
honteuses et niaises qui déshonorent également ceux
qui les commettent et
le pays qui les souffre. Le jury a fait cette année
ce quil fait tous les
ans. Il est ennuyeux de dire toujours la même chose,
mais puisque cest
toujours la même chose, il faut bien dire toujours la même
chose. Quon
nous permette demprunter cette phrase amphigouriquement naïve
au Don
Juan de Molière ; nous demandons pardon au public de cette
éternelle
Théophile Gautier Salon (1845) 4
rabâcherie : Quil sen prenne à ces
messieurs.
Ils ont refusé à Delacroix lEducation de la Vierge
et une Madeleine ;
une Cléopâtre à M. Théodore Chassériau
; à Riesener, une Nativité de
Marie et des pastels charmans ; à Paul Huet, deux paysages
qui
peuvent être comptés au nombre de ses meilleurs ;
à M. Lévêque, une
statue, etc., etc.
Cela nest-il pas manquer à la décence publique,
insulter au bon sens
général, donner un ridicule à la France ?
Comment ! vous refusez
dadmettre un tableau de M. Eugène Delacroix ! Doù
sortez-vous ? où
passez-vous votre vie, pour être si étrangers à
tout ce qui sest fait depuis
vingt ans ? Vous ne respirez donc pas lair qui remplit
nos poumons ?
Quelque sorcier malfaisant vous a donc tenus prisonniers dans
une
bouteille de verre, au fond de quelque laboratoire poudreux et rempli
de
toiles daraignée ? On ne peut expliquer autrement
labsurdité dun
semblable refus.
Eh bien ! puisque vous ne paraissez pas le savoir, mes chers
messieurs,
nous vous apprendrons une chose, cest que M. Eugène Delacroix
est un
des plus fiers peintres de lécole française, quil
est lhonneur et la gloire
dun grand pays, quil a eu et quil a une puissante
influence sur lart de
son temps, et quil figurera dans ce Louvre doù
vous le repoussez, à côté
de Rubens, du Tintoret, de Titien, de Murillo, et soutiendra sans
pâlir le
voisinage des plus ardentes peintures. Cette Education de la
Vierge,
cette Madeleine, honorées de vos boules noires, seront suspendues
au plus
beau jour, parmi les chefs-doeuvre, pour servir de modèle
aux jeunes
peintres de lavenir. Si M. Eugène Delacroix daignait
vous donner des
leçons, vous devriez vous estimer trop heureux de les recevoir,
bien loin
de vous arroger le droit de porter un jugement sur une de ses toiles.
Qui
de vous peut dire à un homme de cette force quil sest
trompé ? Ses
erreurs même ne valent-elles pas mieux que vos chefs-doeuvre
? Sil
tombe, cest de haut, et votre plus long essor nest jamais
arrivé au niveau
de ses chutes. Il lui plairait de prendre un charbon et den
crayonner un
panneau en quatre coups, quil faudrait recevoir ce griffonage
si son nom
était au bas ; dans ce trait où vous ne voyez
rien, loeil intelligent
découvre un poème. Quand un artiste aussi fin,
aussi nerveux, aussi
impressionnable que M. Delacroix envoie une peinture au Salon, cest
quil y a quelque chose dans cette peinture. Ce qui le
satisfait, lui, peut
bien vous satisfaire, vous. Ne soyez pas plus délicats
quil ne lest sur sa
gloire.
Cet homme que vous gourmandez et que vous mettez en pénitence
comme
un écolier qui na pas bien réussi son oeil au
pointillé, a produit depuis
Théophile Gautier Salon (1845) 5
vingt ans une foule de chefs-doeuvre qui remplissent les palais,
les églises,
les monuments publics et les musées. La salle du Trône
de la chambre
des députés a été couverte par lui de
peintures murales qui le disputent aux
plus splendides fresques vénitiennes, et que les peintres étrangers
viennent
étudier avec amour et respect. Il a fait, daprès
le Dante, à la Bibliothèque
de la chambre des pairs, lElysée des Poètes, que
signeraient les maîtres
dItalie et de Flandre. Le musée du Luxembourg
compte entre ses plus
fins joyaux quatre toiles de lui : le Massacre de Scio, la Barque
du Dante,
la Noce juive et les Femmes dAlger, quon peut égaler
aux Paul-Véronèse
les plus fins, les plus argentés. Saint Denis du St-Sacrement
possède
une Pieta de sa main dune désolation et dun désespoir
que ne
dépasseraient pas les plus sombres Espagnols. Le Passage
du Pont de
Taillebourg est dans contredit la plus belle page du musée
de Versailles
pour lénergie du dessin, la férocité de
la touche et la fureur de
lexécution : la toile hurle et saigne. M. le duc
dOrléans, ce prince si
regrettable, sétait fait une galerie charmante avec les
tableaux refusés de
M. Delacroix.
Nous ne parlons ici que de ses peintures en quelque sorte officielles.
Que
serait-ce, si nous rappelions toutes les oeuvres si diverses et pourtant
toujours si reconnaissables de ce grand artiste ! Le Sardanapale,
couché sur son lit supporté par des éléphans,
et dont la tête fière, quoique
efféminée, respire la dédaigneuse mélancolie
des poèmes de lord Byron ;
la Liberté de Juillet, le Massacre de lévêque
de Liège, cette mêlée
étincelante et sombre, merveille de composition et de mouvement
; le
Christ au jardin des Oliviers, dun effet si triste et si douloureux
; le
Giaour et le Tasse dans la prison des fous. Cette terrible
Barque de
Don Juan, plus effrayante et plus vraie que la Méduse de Géricault
; le
Triomphe de Trajan, la Médée et toutes ces peintures
où rayonnent lor et
lazur du ciel dAfrique ; le Choc de Cavaliers maures,
les
Convulsionnaires de Tanger, le Kaïd marocain, tout une oeuvre
immense
et variée, profondément humaine, mêlée
à tous les événemens, à toutes les
fièvres, à toutes les aspirations de ce temps-ci, prenant
assez de la
circonstance pour exciter lintérêt du moment, mais
toujours fidèle aux
lois éternelles de lart.
Sérieusement, est-ce à un artiste de ce rang, à
un artiste dun talent avéré,
prouvé, évident, incontestable, après tant de
gages donnés, tant de nobles
efforts, tant dapplaudissemens du public délite,
tant déloges de la part
de la critique quon peut aller refuser deux tableaux sur quatre
? Que
signifie cet odieux enfantillage ? Pourquoi pas tous les quatre ?
M. E.
Delacroix sest donc absenté complétement de ces
deux malheureuses
toiles ? il ny a donc rien mis de lui, ni dessin, ni couleur,
ni intention ?
Théophile Gautier Salon (1845) 6
Cest étrange ! Ayez au moins la logique de labsurde.
Si M. Delacroix
est digne dêtre reçu deux fois, il est digne dêtre
reçu quatre fois. Il
fallait, puisque vous le haïssez de cette haine des hiboux pour
la lumière,
le mettre franchement et courageusement à la porte.
Nest-il pas scandaleux quun peintre, dont les oeuvres
ont excité depuis
vingt ans une si vive attention, qui a reçu des médailles
dor, qui a été
décoré de la main du roi, à qui la direction
des Beaux-Arts a confié les
travaux les plus importans, soit encore soumis à cet examen
sans
conscience et sans dignité, comme un élève à
qui son maitre signe une
carte pour aller travailler au Musée !
Comment dailleurs expliquer les charmans caprices de ces messieurs
?
Vous proscrivez Delacroix ; vous le trouvez romantique, sauvage,
exorbitant ; il vit, il remue, il a une fougue inquiétante,
une verve
vagabonde, une exécution fantasque et désordonnée,
qui le rendent, selon
vous, dangereux à voir, et ne permettent pas, sans risque pour
la
tranquillité publique, daccrocher, avec deux mille autres,
ses toiles le long
dun mur tendu de percaline verte ! Cest très
bien ! Mais alors, sous
quel prétexte renvoyez-vous la Cléopâtre de M.
Théodore Chassériau, un
jeune homme nourri des plus sévères études, chez
le maitre le plus austère
et le plus sobre de ce temps-ci ? Vous nacceptez pas
plus le dessin que
la couleur ; la passion vous choque, le style vous déplait
; vous naimez
rien de ce qui est beau dans un sens ou dans lautre ; vous nêtes
ni
classiques ni romantiques. Voici un tableau quavoueraient
les
Flamands ; en voilà un autre qui semble dessiné par
la main qui a tracé
tant de sveltes figures aux flancs des vases étrusques, et
vous les rejetez
tous deux ! Que faut-il donc pour vous plaire ? Hélas
! ce qui a tant de
succès aujourdhui partout, la médiocrité.
Ce tableau de la Mort de Cléopâtre, nous lavons
vu. Cest la composition
la plus simple, la plus grande, la plus antique quon puisse
rêver ; on se
croirait devant une fresque détachée des murs de Pompéi.
La reine est
retirée dans la chambre aux trésors, couchée
sur un petit lit, en compagnie
de deux suivantes qui regardent, avec un effroi mêlé
de douleur, laspic
noir et visqueux qui va verser le poison dans ce beau corps de marbre
vivace que les fatigues de la royauté et du plaisir nont
pu rayer dune
seule ride. Voilà le sujet neuf, risqué et subversif
que cet intelligent
aréopage a cru devoir repousser. Vous savez quel style,
quel dessin,
quelle science dattaches, quel sentiment des types, quelle énergie
violente, quoique domptée, possède le jeune peintre
du Christ au Jardin
des Oliviers, de la Chapelle de Sainte-Marie lEgyptienne à
St-Méry, et
cette toile est une des mieux réussies. Cette exclusion nempêche
pas M.
Théodore Chasseriau dêtre lespoir de la jeune
école et le peintre qui,
Théophile Gautier Salon (1845) 7
dans un avenir prochain, occupera la première place ; Cléopâtre
refusée ne
nuit en rien aux magnifiques cartons quil prépare pour
son gigantesque
travail au palais du quai dOrsay.
Tous les artistes se rappellent la Vénus corrigeant lAmour,
la Bacchante,
la Léda et la Petite Egyptienne de M. Riesener ; ce sont de
vraies
merveilles de couleur. A propos de ces chaudes peintures, les noms
de
Rubens, de Jordaens furent prononcés. Faire penser à
se si grands maitres
nest pas donné à tout le monde. M. Riesener applique
à des sujets
antiques une manière qui lui est propre. Il est amoureux de
la chair, et
personne na rendu mieux que lui le grain de lépiderme,
le frisson satiné
de la lumière sur les épaules, la transparence des veines,
le sang qui
circule, la moiteur de la peau, le velouté et la fleur de vie
des belles
carnations. Cest, en outre, un coloriste plein de recherche
et de
curiosité. Nul na plus étudié les rapports
des tons entiers, leurs
sympathies et leurs antipathies. Il connaît à fond le
bouquet des nuances et
sait tout ce quune teinte froide peut donner de valeur à
une teinte chaude.
Cest même peut-être là son défaut
; il pose mille demi-tons là où
suffirait une simple couleur locale ; ajoutez à cela une préoccupation
constante des reflets de clair-obscur, de lair ambiant, de lenveloppe
des
contours, ces difficiles parties de lart, poussées à
un si haut point par
Corrège et par Prudhon. Certes, le peintre qui
passe sa vie dans ces
études difficiles et flottantes quun rayon du jour suffit
à déranger, mérite
quon accueille favorablement le résultat de ses travaux,
surtout lorsque,
comme M. Riesener, il a déjà donné des preuves
de ce quil pouvait. Cest
donc une brutalité sans nom de la part du jury de navoir
pas admis la
Nativité de la Vierge, tableau dune couleur charmante
et dune grande
naïveté dattitude et de composition.
Nul talent contemporain na été à labri
de ces lâches outrages.
Decamps, Louis Boulanger, Tony Johannot, Amaury-Duval, Flandrin.
Gigoux, Cabat, Marilhat, Rousseau, Dupré, Corot, Etex, Barye,
Maindron,
Antonin Moine, Préault, nous passons et des meilleurs.
Il faudrait faire
pour cela une liste complète de toutes les gloires de lépoque
; sur
chaque joue illustre vous trouverez la marque dun soufflet du
jury, et
voici dix ans que cela dure, nest-il pas bientôt
temps den finir ?
Certes nous ne sommes pas dune humeur farouche et nous savons
que
dans toute institution humaine les abus sont inévitables.
Dans une
société bienveillante les abus servent même à
corriger ce que les lois et les
institutions auraient de trop rigoureux et de trop absolu ; mais ici
est le
plus triste emploi que puisse faire de son pouvoir un tribunal dont
nul ne
peut appeler autrement quà lopinion : la gérontocratie
cherchant à
comprimer la jeunesse qui voudrait prendre aussi sa place à
la gloire et au
Théophile Gautier Salon (1845) 8
soleil. Quoi de plus affligeant que lenvie sous des cheveux
qui
grisonnent, que des vieillards tâchant de reculer dun
an lavenir dun
jeune artiste !
Les noms de la plupart des membres du jury sont tout à fait
inconnus.
Quest-ce que MM. Lebas, Vaudoyer, Huvée, Debret, Achille
Leclerc,
architectes ? MM. Petitot, Ramey, Nanteuil, Dumont, sculpteurs ?
M. Lebas est lauteur de Notre-Dame-de-Lorette ;
M. Huvée, de la Madeleine ;
M. Debret, des restaurations de Saint-Denis.
Ces ouvrages classent suffisamment leurs auteurs.
Pourquoi MM. Vernet, Delaroche, Ingres, David, laissent-ils le soin
de
juger de la peinture à ces inconnus ? à qui persuaderont-ils
quils sont
indignés de ces exécutions à mort, quand ils
se retirent philosophiquement
du jury, sous prétexte quils ne peuvent supporter de
pareilles
abominations ? Certes, cela est beaucoup plus commode.
Ce serait aux peintres qui ont dernièrement protesté
dans le jury et qui ont
fait mine de sen séparer, à faire une démarche
auprès de lautorité pour
mettre un terme à ces abus. Mais il y a fort à faire
auprès du gouvernement
qui a laissé sans réponse les réclamations faites
à diverses époques, et
notamment il y a deux ans.
Ne serait-il pas comique, si ce nétait aussi criant,
de voir cette minorité de
peintres protester inutilement au sujet du refus des peintures, quand
leurs
adversaires sont des architectes, des graveurs en médailles,
etc. ?
Supposez lAcadémie française abandonnant à
des géomètres ou à des
médecins, la faculté de juger du mérite douvrages
littéraires, et non pas de
les juger seulement, mais de leur permettre de vivre.
Lidée de donner ladmission demblée
aux artistes ayant obtenu des
médailles et des distinctions, offre cela de plausible que
ce sont justement
les artistes qui ont été le plus remarqués qui
ont la chance la plus contraire
relativement à leur réception au Salon. Un jury malveillant
laissera passer
sans difficulté un homme inconnu dont louvrage nest
que médiocre, et
suscitera des difficultés à un homme qui peut exciter
lenvie.
Ladjonction de ces médaillistes au jury serait aussi
une bonne mesure,
ainsi que celle de critiques, de gens du monde connus par leur goût
pour
les arts.
Sous la restauration on nentendait jamais parler de refus sévère.
Le jury
était composé dune manière plus libérale.
On objecte quil y avait moins
Théophile Gautier Salon (1845) 9
de morceaux présentés ; mais aurait-on par hasard le
projet détouffer les
peintres et den faire une St-Barthélémy ? Il vaudrait
mieux le dire
franchement que de les laisser senfoncer davance dans
les frais dargent
et dimagination que leur coûtent leurs ouvrages pour les
attendre au
moment du Salon avec le parti pris de supprimer leurs ouvrages.
Un homme chargé de travaux du gouvernement sera donc refusé
comme
un écolier qui débute. Il arrivera même, et rien
nest plus fréquent, que
lécolier sera admis et le maître refusé.
Ainsi le maitre qui délivre à son
élève un brevet de capacité pour être admis
aux concours des écoles ou à
copier au Musée royal, ne pourra obtenir pour lui-même
un brevet de
capacité pour pendre une toile ou deux au mur banal du Louvre
?
Si lon trouve les expositions trop fréquentes et trop
nombreuses, il serait
beaucoup plus simple de les espacer et de décider que chaque
peintre ne
pourra désormais y envoyer quun tableau. De cette façon
lartiste
choisirait du moins parmi ses oeuvres celle qui lui paraîtrait
la plus
importante et naurait pas le chagrin de voir accepter une bluette
insignifiante, lorsque son ouvrage sur lequel il compte serait éliminé.
Une chose singulière, ce sont les encouragemens que lon
donne aux
jeunes gens qui veulent suivre la carrière des arts.
Il y a des écoles, des
académies, des prix de Rome, toutes sortes dappâts
pour induire la
jeunesse en peinture ; et lorsque par de longs travaux les malheureux,
ainsi
détournés dautres professions, ont acquis au moins
une certaine habileté
pratique, à défaut de génie, on leur ferme toute
communication avec le
public !
Que voulez-vous que fasse un peintre dont le tableau na pas
eu le bonheur
dagréer à ces messieurs ? Quil expose
chez lui la toile rejetée ! Sil
nest pas célèbre dailleurs, qui prendra
la peine daller visiter louvrage
frappé de réprobation ? En supposant que quelques
amateurs sy
décident, comparativement au grand jour de lexposition
du Louvre, cest
toujours une espèce de huis-clos.
Les autres arts ont toute lannée et toute la ville
pour se produire. La
peinture na que trois mois et une galerie plus ou moins mal
éclairée. Ce
nest pas trop. Loeuvre du poète et du musicien
tirée à des milliers
dexemplaires va solliciter le lecteur au coin du feu, au détour
dun bois, à
Paris et à la campagne : le tableau est privé de ces
avantages ; il ne peut
pas aller trouver le spectateur, il faut que le spectateur aille à
lui.
On ne se figure pas à quel point le Salon préoccupe
les peintres et les
sculpteurs ; ils y pensent dix mois davance ; cest la
seule entrevue quils
aient avec cet être collectif si fin et si stupide, si grossier
et si délicat, si
Théophile Gautier Salon (1845) 10
inattentif et pourtant si perspicace, quon appelle le public.
Cest une
barbarie et une maladresse de priver les artistes de cette salutaire
entrevue.
Vos proscriptions aveugles ne font quexaspérer
lamour-propre des
victimes. Si vous vous imaginez les corriger par vos ostracismes,
vous
vous trompez étrangement : toute nature généreuse
et fière et quon
opprime sentête dans son défaut ; par le besoin
de réagir contre vos
stupides sentences, lun redouble de violence, et lautre
de rigidité.
Dès quun homme sait la grammaire et lorthographe
de son art, ne vaut-il
pas mieux le laisser se développer librement selon sa nature
? Nest-ce pas
un crime de lui enlever lenseignement de la foule, sans lequel
létude de
latelier est toujours incomplète ? Comment prendre le
sentiment de la
proportion et se rendre compte de la valeur des effets si lon
na pas offert
son oeuvre à lexamen du savant et de lignorant,
du philosophe et du
poète, de lhomme du monde et de la jolie femme ? Le bourgeois
à crâne
épais, avec son rude bon sens, est quelquefois aussi utile
à lartiste que le
théoricien nourri de Kreutzer et de Weinkelmann, que lamateur
armé de
son lorgnon et de sa loupe.
Les tableaux eux-mêmes se contrebalancent et se critiquent dans
leur
juxtà-position : la toile du coloriste conseille la toile du
dessinateur et
réciproquement : on apprend de tout le monde : de ses rivaux,
de son
maitre, de ses élèves, du soldat qui passe, de lenfant
qui sarrête tout
naïvement étonné. Et dailleurs, pourquoi
refuser une place à une
oeuvre consciencieuse sur cette muraille dune lieue de long,
où se
prélassent tant de citrons avec leur zeste en spirales, tant
de harengs
pendus à un clou, tant de caniches sentimentaux et de demoiselles
poitrinaires ? Ne faudrait-il pas aussi que le dernier tableau admis
fût
meilleur que le premier tableau refusé ?
THÉOPHILE GAUTIER
Feuilleton de la PRESSE .
DU 18 MARS 1845.
__________
SALON DE 1845.
(2e article)
__________
Horace Vernet. Eugène Delacroix. Théodore
Chasseriau
La première chose qui saisit invinciblement les yeux en entrant
dans le
Théophile Gautier Salon (1845) 11
salon carré, cest la Prise de la Smala, par M. Horace
Vernet.
Lactualité du sujet (comme on dit aujourdhui),
la dimension énorme du
cadre, arrêtent tout dabord lattention. Cette
immense toile couvre
entièrement tout un côté du salon, celui quoccupent,
dans le Musée
ancien, les Noces de Cana, qui ne sont auprès du tableau de
M. Horace
Vernet quun simple dessus de tabatière. Nous doutons
quil y ait au
monde un plus grand morceau de peinture. Les célèbres
repas de Paul
Véronèse, qui avaient jusquà présent
passé pour les plus vastes
compositions tracées par le pinceau, ont perdu leur suprématie
de
mètres et de centimètres. La proportion nest
pas un mérite, sans doute ;
mais elle vaut cependant quon en tienne compte, car ces machines
compliquées sont dune ordonnance difficile, et exigent
un génie
particulier.
M. Horace Vernet est peintre de race, et personne nest plus
heureusement
doué. Il a une facilité incroyable, une sûreté
de main, une prestesse de
touche, une aisance dexécution qui nappartiennent
quà lui. Il compose
dune façon spirituelle, dessine avec justesse, colorie
agréablement, et
possède au plus haut degré toutes les qualités
françaises, cest à dire quil
est ingénieux, clair et limpide ; aussi a-t-il toujours plu
et plaira-t-il
toujours au public, qui retrouve en lui tout ce quil aime et
rien de ce qui le
choque.
Nous autres Français, il faut lavouer, nous avons un
peu peur des qualités
robustes et violentes ; il ne faut rien pousser chez nous à
lexcès, ni le
dessin, ni la couleur ; lart sérieux et passionné
ne nous va pas ; il nous
faut en tout un juste milieu, et nous préférons la médiocrité
adroite au
génie gauche. Nous avons en outre la prétention de comprendre
sans
écouter, de voir sans regarder. Une oeuvre qui exige quelque
attention de la
part des spectateurs naura jamais de succès.
Par la nature même des sujets quil traite (et ce nest
pas nous qui le
blâmerons de sattacher à reproduire lhistoire
contemporaine), M. Horace
Vernet est tout de suite en communication avec son public.
Ses tableaux illustrent les bulletins, et chacun sait davance
ce quil veut
dire. Le texte de ses compositions est répandu à milliers
par cent
journaux : tout le monde a vu des chasseurs dAfrique et des
zouaves, et,
grace aux fréquentes apparitions des Arabes à Paris,
il nest pas de gamin
qui ne sache son Bédouin sur le bout du doigt. Il est tout
naturel que les
tableaux de M. Horace Vernet jouissent dune grande popularité
; les gens
les plus étrangers à la peinture peuvent constater lexactitude
de la
reproduction dun kepy, dune giberne, dune paire
de guêtre, ou dun
bournous, et comme ils trouvent toutes ces choses fidèlement
reproduites,
Théophile Gautier Salon (1845) 12
avec un certain aspect de trompe-loeil dans les batailles de
leur maitre
favori, ils les regardent comme le dernier mot de lart.
Nous navons aucun parti pris et nous ne prétendons pas
faire la leçon à
notre temps ; mais nous voudrions quune plus grande faveur sattachât
aux productions sérieuses où le style et la couleur
sont ardemment
poursuivis par des intelligences éprises du vrai beau.
La Smala fera au salon de 1845 un tapage qui détournera, nous
le
craignons bien, lattention publique doeuvres de plus haut
titre et de plus
longue portée.
La Prise de la Smala est traitée un peu à la manière
des panoramas et
gagnerait beaucoup à être appliquée intérieurement
à une rotonde avec un
jour pris de haut et les précautions doptique usitées
en pareil cas.
La composition se déroule dune manière transversale
et renferme une
foule de groupes plutôt juxta-posés que combinés
ensemble,
inconvénient inévitable dans une action multiple et
diffuse comme celle de
lattaque dun camp assailli à limproviste.
Nous ne demanderons pas à
M. Horace Vernet une concentration impossible ; mais pourtant il nous
semble quil y aurait eu moyen de mieux relier entre eux les
différens
épisode de cette vaste scène de désolation.
Laspect général du tableau est dune localité
dure et froide qui nindique
pas le climat torride de lAfrique. Nous savons bien que les
tons gris et
poudreux abondent dans les pays chauds et que le ciel y est souvent
dune
couleur terne et plombée ; mais on sent que cette terre est
calcinée à deux
mètres de profondeur et que ce ciel blanchit comme une voûte
de fournaise
chauffée à toute outrance. Marilhat, Decamps,
excellent à rendre ces
effets. Les terrains nont pas ces teintes fauves, mordorées,
ces nuances
de peau de lion, ce hâle de soleil qui distinguent les paysages
orientaux,
doù la végétation est presque toujours
absente.
Dans le lointain, sur des collines marbrées de rayures qui
semblent
produites par le feu, sémiettent les ruines blanches
dun vieux fort turc.
Le premier plan, vers le centre du tableau, est occupé par
une charge de
cavalerie à fond de train.
M. Horace Vernet est renommé à juste titre pour son
habileté à peindre les
chevaux ; il na eu quà suivre les exemples de son
père, un des premiers
qui ait osé sapercevoir que les chevaux réels
ne ressemblaient guère aux
grosses bêtes à croupe pommelée et à queue
nattée de rouge de Vander-
Meulen et de Charles Lebrun. Il sait à fond lanatomie
du cheval, ses
aspects, ses profils, ses raccourcis, ses allures, ses ports de tête,
et au
Théophile Gautier Salon (1845) 13
besoin lécuyer vient en aide au peintre.
Dans la Prise de la Smala, M. Horace Vernet a affronté une
difficulté très
grande : tout un rang de cavaliers fait face au spectateur, de sorte
que les
chevaux se présentent en raccourci complet. Ce mouvement est
bien
rendu. Nous ferons seulement observer à lartiste quil
a trop sacrifié à une
mode qui règne aujourdhui parmi les peintres de chevaux,
et qui consiste
à faire creuser beaucoup trop la ligne frontale par la protubérance
excessives des orbites et le renflement des naseaux. Velasquez, Van-Dyck,
ont dans les genets dEspagne, monture habituelle de leurs portraits
équestres, le défaut précisément contraire,
celui de faire des têtes busquées
à lexcès. Ces types différens sont donnés
sans doute par la nature, mais
beaucoup moins accusés.
Certes cétait un sujet splendide et magnifique pour un
coloriste que la
prise de la smala. Nous ne voulons point dire que M. Horace Vernet
lait
manqué. Il la entendu à sa manière, qui
en vaut bien une autre, mais qui
est bien plus propre à rendre les physionomies et les uniformes
des soldats
de nos armées que les types fiers et les costumes pittoresques
des Arabes
dAbd-el-Kader.
Nous aurions souhaité, au lieu de cette peinture un peu trop
fidèle au
bulletin, au plan topographique, et plus satisfaisant sous le rapport
de la
stratégie que sous celui de lart, une de ces éblouissantes
et farouches
mêlées, comme Salvator Rosa, Rubens, Gros, Delacroix
et Decamps
savent si bien les rendre ; nous aurions voulu un ruissellement dor
et de
pierreries, de velours miroitans, darmes étranges et
sauvages, des
cavales échevelées, fumantes, les prunelles et les narines
pleines de feu, se
cabrant et se renversant avec leurs cavaliers dans des groupes de
femmes
et denfans éperdus, des nègres nus combattant
des ongles et des dents, et
mordant au poitrail les montures des vainqueurs dans le suprême
effort de
lagonie et de la rage ; un fourmillement de corps de
toute couleur et de
tout costume, qui sétreignent, senlacent et se
déchirent ; puis la ravine
par où descendent à flots mugissans des torrens de boeufs
aux muffles
lustrés, aux yeux inquiets, étonnés ; et là-bas
les cous dautruches des
dromadaires qui se profilent bizarrement ; et les visages blafards
des
eunuques qui renferment les femmes dans les palanquins, et surtout,
amour et joie des coloristes, les coffres éventrés,
laissant couler sur le
sable leurs entrailles de soie bigarrées et tramées
dor, les caftans brodés
au coude, les ceintures de cachemire, les chemises lamées dargent,
les fez
bruissans de sequins ; les cassettes incrustées de nacre
ou de burgau,
doù séchappent des fils de perles qui ségrainent
; tout ce luxe oriental
surpris sur le fait, toute cette magnificence enfantine et charmante
des
peuples neufs !
Théophile Gautier Salon (1845) 14
Certainement, il y a de tout cela dans le tableau de M. Horace Vernet
; rien
ny manque, pas même les deux petites gazelles familières
qui senfuient
épouvantées de ce tintamarre ; pas même la vieille
négresse idiote, ne
comprenant rien à ce qui se passe, et continuant à jouer,
au milieu de la
fusillade, avec une écorce de pastèque enfilée
dans un roseau. Les croupes
des chevaux sont satinées et reluisent sous leur pommelage
bleuâtre ; les
femmes tendent leurs beaux bras tatoués dazur et chargés
de bracelets, ou
serrent leurs enfans qui crient sur leur gorge ensanglantée.
Les Arabes
ont bien le burnou blanc qui leur donne lair de fantômes,
et les longs
fusils historiés de corail ; mais le désordre,
la furie, le poudroiement
lumineux, la brume ardente de la bataille, le pinceau qui sécrase
sur une
veste raide de broderie ou sur une rugosité de terrain, le
caprice féroce qui
creuse et élargit les blessures à plaisir, tout ce qui
naît dun choc imprévu
de couleurs dans la fièvre de lexécution, tous
ces beaux hasards que les
grands maitres savent seuls conserver, vous le chercheriez en vain
dans la
Prise de la Smala.
Une touche nette, propre, sûre comme un paraphe, frappe chaque
détail, et
donne à lensemble un air ciré, brossé,
une apparence de tôle vernie ou de
papier peint désagréable à loeil.
Les corps sont minces et sans
épaisseur, et les accessoires traités trop uniformément.
Le même ton
qui sert à colorer le teint bazané dun Bédouin
sétale aux flancs dune
cruche dargile sans différence de valeur appréciable.
Nous ferons encore un reproche à M. Horace Vernet : cest
de navoir pas
pris son sujet assez au sérieux. Plusieurs de ces figures
sont
évidemment tracées avec une intention grotesque, enlaidies
ou
grimaçantes à dessein ; certains de ses Arabes sont
plus laids que des
Prussiens ou des Kalmoucks du Cirque-Olympique. La peur est exprimée
sur leurs traits dune façon qui frise la charge ; il
faut laisser cela aux
caricaturistes de profession. Nous avons vaincu les Arabes,
cest
glorieux pour nous, mais en fait de beauté, de tournure
et de caractère,
nous sommes beaucoup au-dessous deux.
Nous sommes étonné quun peintre ne se soit pas
senti ému de plus de
commisération pour ces belles figures, ces nobles draperies,
ces armes
richement ciselées, tout ce monde splendide et patriarchal
à la fois,
capitale errante de ce barbare aux sourcils noirs, aux yeux bleus,
qui, assis
sur un tapis de feutre, et tenant lorteil de son petit pied
dans sa main
délicate et blanche déjoue depuis tant dannées
lhabileté de la vieille
civilisation européenne !
De si beaux ennemis doivent être peints avec gravité
et respect. Il ny a
rien de gai dailleurs dans cette irruption soudaine et violente
dun
Théophile Gautier Salon (1845) 15
escadron de cavalerie au milieu dun camp rempli de femmes, denfans
et
de vieillards ! Tuons les Arabes, puisque nous sommes en guerre
avec
eux, mais ne les peignons pas faisant pour mourir des grimaces de
Bobèche ; ils défendent leur religion et leur patrie,
et ceux qui tombent
sous nos balles voient déjà de leurs yeux voilés
de sang sentrouvrir le
paradis de Mahomet avec les trois cercles de houris bleues, vertes
et
rouges, car ce sont des saints et des martyrs.
M. Horace Vernet na pas besoin, pour réussir, de cet
appel de mauvais
goût à la popularité ; quil se contente
décrire sur la toile, dun style vif,
exact et dégagé, lhistoire des hauts faits de
notre jeune armée dAfrique.
Ce gigantesque travail na pas empêché M. Horace
Vernet de trouver
encore du loisir pour peindre deux portraits : celui de M. le comte
Molé en
costume de grand-juge, ministre de la justice, et celui du frère
Philippe,
supérieur-général de linstitut des écoles
chrétiennes. Personne na poussé
plus loin la faculté de limprovisation pittoresque.
Ce quil y a de particulier dans les natures de ce genre, cest
que ces
oeuvres, faites si rapidement, ne portent aucune trace de précipitation.
Elles
donnent ce quelles ont tout de suite et dun seul coup.
Accordez six mois
pour la figure achevée en six jours, elle nen sera pas
meilleure et peut-être
elle sera pire.
En face de la Smala est placé lEmpereur de Maroc, dEugène
Delacroix,
comme tout exprès pour montrer à quel point peuvent
différer deux
peintres pleins de talent tous deux dans la représentation
de climats et de
personnages analogues.
M. Eugène Delacroix a fait, comme chacun sait, en 1832, un
voyage dans
le Maroc à la suite de lexpédition envoyée
par le roi. Le tableau quil
expose aujourdhui est probablement fait daprès
quelque dessin ou
quelque esquisse peinte sur les lieux et qui a aidé les souvenirs
si vifs,
quoique déjà lointains, de lartiste. Il représente
Muley-Abd-er-Rahman,
sultan de Maroc, sortant de son palais de Méquinez, entouré
de sa garde et
de ses principaux officiers.
A la droite de lempereur sont deux de ses ministres, son favori
Muchtar et
Amyn-Bias, administrateur de la douane. Le personnage le plus
en
avant et qui tourne le dos au spectateur est le kaïd Mohammed-Ben-Abou,
un chef militaire très considéré et dont le nom
a figuré dans la dernière
guerre et dans les négociations. Lempereur remarquablement
mulâtré
porte roulé autour du bras un chapelet de nacre ou comboloio
figurant par
ses grains les quatre-vingt-dix-neuf noms dAllah. Il est monté
sur un
barbe dune grande taille, comme le sont en général
les chevaux de cette
Théophile Gautier Salon (1845) 16
race ; à sa gauche se tient un page chargé dagiter
de temps en temps un
morceau détoffe pour écarter les insectes. Le
sultan seul est à cheval, les
soldats que lon voit au loin sous les armes sont des cavaliers
de lescorte
de lempereur qui ont mis pied à terre.
Cette scène dapparat est traitée par M.
Eugène Delacroix avec une
sérénité et un calme qui contrastent avec sa
turbulence ordinaire.
Le ciel est un des plus beaux que lon ait jamais peints. Il
est si difficile de
rendre cet azur du ciel de lOrient, fabuleux pour nous autres,
gens du
Nord, habitués aux brumes qui viennent du pôle.
Cest une intensité
bleue, une transparence de saphir traversé par le soleil, qui
diffère
complètement de ces couches plates de cobalt, doutre-mer
ou dindigo
dont on enlumine le haut des toiles qui ont la prétention de
représenter la
nature du Midi. Cela nous a rappelé la couleur du ciel le jour
où nous
passâmes devant le cap Spartel, tout près de Tanger.
Une ombre claire et fraiche, projetée par les murailles denticulées
du
palais, baigne une grande partie du tableau. M. Delacroix a su rendre
avec
un rare bonheur, malgré luniformité de la demi-teinte
générale, les valeurs
de tons diverses. Lombre est si limpide dans les pays
chauds que cest
presque du jour encore.
Un autre tableau, dun genre tout différent, les
Dernières paroles de
lempereur Marc-Aurèle, montre combien est souple et varié
le talent de
ce peintre, que vingt chefs-doeuvre nont pu mettre à
labri des
capricieuses rebuffades du jury. Lempereur, à
son lit de mort,
recommande son fils Commode à des sages, à des philosophes
stoïciens
comme lui. Ces graves personnages, à chevelures incultes,
à mines
refrognées, le coude sur le genou, la main noyée dans
un flot de barbe
blanche ou grise, jettent des regards inquiets et pensifs sur le jeune
Commode, qui écoute patiemment les remontrances et les conseils
de son
père, auxquels il aurait déjà échappé
sil nétait retenu par un bras quil
tâche vainement de dégager des mains de son père.
La poitrine, la tête
et la robe de pourpre du jeune César sont dune beauté
de couleur à faire
envie aux Flamands et aux Vénitiens. La figure de Marc-Aurèle,
malade il
est vrai et presque mourant, nous a paru dune décomposition
trop
précoce ; les tons verts et jaunes qui martellent sa face lui
donnent une
apparence tout à fait cadavérique. Quelques draperies
sont peut-être
trop chiffonnées, surtout pour des draperies antiques ; quelques
attitudes
manquent de noblesse, mais partout brille une touche ferme et magistrale,
une localité solide et puissante qui font du Marc-Aurèle
un des bons
morceaux de lexposition, quoique nous préférerions
voir M. Eugène
Delacroix traiter des thèmes du moyen-âge et de lOrient.
Théophile Gautier Salon (1845) 17
La Madeleine dans le Désert, ce sujet tant de fois traité,
fait voir que rien
nest usé pour le talent, et que le vieux est toujours
neuf.
La Sibylle, montrant du doigt, dans la forêt ténébreuse,
le rameau dor,
conquête des grands coeurs et des favoris des dieux, est une
figure de la
tournure la plus fière et la plus énergique, du geste
le plus noble et le plus
puissant.
Nous navons, grace au jury, si indulgent pour les médiocrités
les plus
plates, quune toile de M. Théodore Chasseriau,
le portrait équestre
dAli-Bamet, kalifah de Constantine, chef des Aractas, suivi
de son
escorte.
Le kalifah, revêtu du plus splendide costume, dont les plis
entrouverts
dun magnifique burnou blanc laissent voir les broderies étincelantes,
monte un cheval arabe alezan de la plus grande beauté, dont
le col nerveux
et satiné où se tordent des noeuds de veines, secoue
une immense crinière
pareille à une chevelure de femme. La tête du
cheval est superbe, pleine
de feu, de mouvement et de sauvagerie domptée et frémissante.
Ali-Bamet, que tout le monde a pu voir à lOpéra,
aux Italiens, dans les
promenades, est dune ressemblance frappante. Ce sont bien les
yeux
terribles et doux, mornes et flamboyans qui semblent tournés
en dedans, et
qui pourtant vous traversent de part en part ; ces yeux de gazelle
et de lion
qui ont fait frissonner et rougir tant de belles Parisiennes au fond
de leurs
loges.
Trois têtes de chevaux dont une représente de profil
un cheval blanc monté
par un nègre, renversant sa tête argentée et ouvrant
sa bouche rose pleine
décume dans lazur foncé du ciel, une échappée
sur la ville de
Constantine, aisément reconnaissable à ce célèbre
petit minaret en forme
de colombier, remplissent pittoresquement les vides que laisse dans
le
cadre la figure imposante et majestueuse du kalifah.
Ce portrait a toutes les qualités dun tableau dhistoire.
Lélévation du
style, la beauté du modèle, la noblesse des accessoires,
la fierté des poses
et la largeur de la touche lui donnent toute limportance dun
sujet
composé.
Puisque Ali-Bamet était décidé à transgresser
les lois du Koran qui
défendent aux Mahométans la représentation peinte
ou sculptée de la
figure humaine, il ne pouvait mieux sadresser quà
M. Th. Chasseriau.
Après lexposition ce portrait partira pour Constantine
où il sera exposé
dans le palais du kalifah.
THÉOPHILE GAUTIER
Théophile Gautier Salon (1845) 18
__________
Feuilleton de la PRESSE.
DU 19 MARS 1845.
__________
SALON DE 1845.
__________
(Troisième article.)
__________
Decamps, Boulanger, Gleyre, Schnetz
Nous allons, si vous le permettez, faire un saut du salon carré
à la galerie
des dessins ; il faut bien prendre les tableaux dhistoire où
on les trouve.
Decamps, le fin, lardent coloriste, que vous savez, a quitté
cette année le
pinceau pour le crayon. et il a fait à la pierre noire une
espèce de légende
cyclique de la vie de Samson, depuis sa naissance jusquà
sa mort. Une
pensée de Decamps, quelle soit tracée sur le papier
ou la toile, avec la
brosse ou le fusin, est toujours intéressante.
Personne nest resté plus fidèle à son originalité
que Decamps ; il na
jamais cessé de marcher dans sa route. Pendant que plusieurs
de ses
confrères se laissant plus ou moins impressionner par létude
des maîtres
étrangers, par les observations du public et des feuilletonistes,
revenaient
sur leurs pas ou changeaient de sentier, il continuait tranquillement
son
oeuvre et sabandonnait sans inquiétude à ses qualités
et à ses défauts.
Fermeté rare et dont un succès qui ne sest pas
démenti pendant quinze
années a été la récompense ; changer
de manière nest pas saméliorer
comme on le croit communément. Tout artiste qui doit
avoir du talent a
fait son choix à vingt-cinq ans ; il faut se perfectionner
dans son sens et
non pas dans un autre. Le coloriste aurait tort de rechercher le dessin,
et
réciproquement ; faire léducation des qualités
quon a, cest le moyen de
se composer une originalité sans manière et sans recherche
: cest ainsi
que Decamps est parvenu à réaliser complètement
ce quil sétait proposé.
Dans la sphère adoptée, nul artiste na
été plus maitre que lui. Il veut ce
quil peut, et il peut ce quil veut. On lui doit
aussi cet éloge de sêtre
montré peintre avant tout, et de navoir pas cherché
le succès dans des
vulgarités intéressantes ou romanesques ; celui-là
nest ni rêveur ni
Théophile Gautier Salon (1845) 19
pleurard, il a toute limpartialité du soleil et tout
le sang-froid dun pacha
turc.
Un des premiers, il a compris cette préoccupation que lOrient
inspirait à
lOccident. Cest à lui que nous devons davoir
connu dautres Turcs que
Malek-Adel et le sultan Saladin : il nous a fait voir dans quelques
pieds de
toile lazur et le soleil, les faces de bronze aux yeux de diamant
noir, les
chevaux maigres lançant des regards de feu sous leur crinière
éparpillée, le
chameau difforme et bizarre, ayant aux genoux des calus comme un dévot
ou un courtisan, les palmiers épanouis en main ouverte, les
horisons
poudroyans de lumière, toute cette nature vivace et chaude
dont nous
navions aucune idée. Que de touristes enthousiastes il
a envoyés en
Turquie, en Asie-Mineure, en Egypte ! Ce que Félicien David
a fait pour
la musique avec sa fameuse symphonie du Désert, Decamps la
fait pour
la peinture avec la Patrouille de Smyrne, le Supplice des crochets
et les
mille scènes de la vie orientale si familières à
son pinceau. Le
mouvement commencé par lord Byron, Goëthe et Victor Hugo
a été
dignement continué par le peintre et le musicien. Chacun
a voulu à son
tour faire ses orientales : Delacroix, Marilhat, Chasseriau, Diaz,
Chacaton
ont retracé, soit dans le paysage, soit dans la figure, quelques
traits de ces
pays où personne, il y a quinze ans, ne se serait avisé
daller prendre un
sujet. Lon dirait que les artistes, pressentant que cette
pittoresque
barbarie va bientôt disparaître devant notre plate et
laide civilisation,
sempressent à lenvi den multiplier les portraits.
Dans vingt ans dici,
les Turcs qui voudront savoir quels costumes portaient leurs pères
ne les
retrouveront que dans les tableaux de Decamps, de même que les
Espagnols nauront bientôt lidée des costumes
de majos, de toreadores et
de manolas que par les caprices de Goya.
Un des premiers dessins de la série, celui qui représente
les Moissons des
Philistins incendiées, est dune rare poésie et
dune vigueur surprenante.
Le jeune Samson, assis sur une roche doù la vue
sétend au loin,
regarde un large et sombre paysage, piqué ça et là
détincelles, rayé de
traînées lumineuses dun effet fantastique, qui
surprend loeil et létonne
tout dabord. Des tourbillons de fumée noire vont rejoindre
en tourbillons
bizarrement contournés des amoncellemens de nuages éventrés,
sinistres,
gros de tempêtes et déclairs ; les moissons brûlent,
les troupeaux effrayés
senfuient, la flamme gagne les villes. Les trois cents renards
ou chacals
lâchés par Samson avec des torches à la queue
ont bien fait leur métier de
brûlots. On aperçoit sur le second plan quelques
ombres fuyantes de ces
pauvres bêtes effarées que décèle un éclair.
Les horisons sont fermés par des montagnes aux escarpemens
étranges et
difformes. Les devans sont occupés par un grand mouvement
de terrain
Théophile Gautier Salon (1845) 20
et la roche sur laquelle est assis Samson contemplant son ouvrage.
Cette belle composition, peut-être trop poussée au noir,
a un aspect tout-àfait
magistral et fait penser au Poussin pour la sévérité
des lignes et de la
composition.
Ici lHercule juif se bat corps à corps avec un pauvre
lion qui ne sait pas
que Samson, quoiquil nait ni crocs ni griffes, peut lutter
avec les bêtes
féroces et que ses noirs cheveux crépus valent une crinière
fauve.
Là il emporte sur son dos les portes de Gaza. Il fait sombre
; la lune
ébauche dun vague rayon les fortifications de la ville,
une silhouette
brune se découpe sur le ciel nocturne, au dos dune colline
: cest le héros
chevelu qui joue ce bon tour à ses ennemis les Philistins.
Dans un autre dessin, nous le voyons qui, éveillé en
sursaut dans la
chambre de Dalila, rompt comme des fils daraignée les
cordes neuves
dont on la lié pendant son sommeil.
Le suivant, traité un peu à la manière de Paul
Véronèse, nous montre
Samson rasé, dépouillé de ses vêtemens,
privé de sa force et attaché de
cordes quil ne peut plus rompre cette fois. Des soldats lentraînent
brutalement avec cette insolence des poltrons qui nont plus
rien à
craindre. Dans le fond, sélève un palais darchitecture
primitive et carrée ;
à lune des fenêtres, on aperçoit limpure
Dalila, dans sa folle parure de
courtisane, qui regarde emmener, dun air impassible, le héros
crédule et
confiant qui a dormi sur son coeur et quelle a livré
aux bourreaux pour un
peu dor.
Plus loin, dans une espèce de prison aux murailles épaisses,
au jour
douteux, Samson à qui lon a crevé les yeux, tourne
la meule comme une
bête de somme. Cette composition est lune des mieux senties.
Un
Philistin est assis près de la porte dans une attitude nonchalante
et exerce
sur le héros esclave une surveillance hautaine et dédaigneuse.
Decamps est
sans rival pour les murailles : celles-ci sont étonnantes pour
leur grain et
leurs rugosités. La meule a bien le caractère antique,
et les accessoires,
merveilleusement traités, concourent à leffet
général.
Pauvre Samson, pour avoir eu lhéroïque confiance
de la force, pour avoir
cru à lamour dune femme, te voilà réduit
à tourner comme un cheval ou
un boeuf sous le fouet du contre-maître ! Quest devenu
le temps où, armé
dune simple mâchoire dâne, tu assommais des
milliers de Philistins, où
tu secouais tes crins puissans dans la brise des montagnes. Te voilà
dans
un obscur caveau poussant devant toi, de tes robustes pectoraux et
de tes
bras jusqualors invaincus, la barre de bois dune ignoble
meule. Mais
patience, tes cheveux repoussent, ta vigueur revient, le jour de la
Théophile Gautier Salon (1845) 21
vengeance approche, ta mort sera honorée dune hécatombe.
Le dessin qui représente Samson secouant les colonnes du Temple,
est un
des plus beaux de la série. Il est impossible de mieux rendre
ces blocs qui
se déplacent, ces piliers ivres qui chancellent, et tout cet
édifice ébranlé
par les efforts de lathlétique aveugle, comme par un
tremblement de terre.
Des avalanches dhommes, de femmes, denfans, fondent
avec les
entablemens et les planchers des étages supérieurs,
la tête en bas, dans un
désordre affreux, au milieu dun ruissellement de couronnes,
de coupes,
damphore, à peu près comme les groupes renversés
dans le Passage du
Thermodon de Rubens. La foule se presse et sétouffe aux
portes. Un
enfant éperdu se sauve avec un élan si brusque, si effaré,
quil semble
sauter hors du cadre. Il court si vite que son ombre a peine
à le suivre.
Ces compositions, du genre des batailles antiques exposées
par lauteur au
salon précédent, sont toutes remarquables par la hardiesse
de la pensée, la
fermeté du style et la puissance de lexécution.
Cependant, nous trouvons
chez quelques-unes abus du noir, sans nécessité et comme
de parti pris.
Decamps est un peintre blond, chaud, transparent, quoique solide et
merveilleusement opaque quand il le faut ; il modèle très
bien dans le clair
comme tous les grands coloristes et na pas besoin, pour produire
des
effets bibliques, demprunter son nuage sombre à lAnglais
Martynn.
Nous lui reprocherons aussi quelques arbres, quelques premiers plans
qui
indiqueraient une préoccupation fâcheuse du Poussin.
Que M. Decamps
y prenne garde, ce serait pour lui un maitre dangereux et perfide.
Les
qualités du Poussin sont contraires aux siennes. Poussin a
déjà attristé le
talent si fin, si naïf et si charmant de Cabat ; il a poussé,
par une fausse
recherche du style, dans les environs du paysage historique, comme
lentend lAcadémie, une foule de jeunes artistes
recommandables, à qui
létude de la simple nature aurait laissé leur
virtualité propre.
Linvasion du panthéisme ne permet plus guère de
représenter un fleuve
par un gaillard couleur de brique, qui a une urne sous le bras. On
trouve
que leau vaut bien la peine dêtre peinte pour elle-même,
à cause de sa
transparence, de ses reflets, de son mouvement, qui fait fourmiller
la
lumière en paillettes dor ou dargent et couler
le ciel entre deux rives de
saules ou de roseaux. Les arbres nont pas besoin dêtre
historiques pour
avoir des troncs curieusement raboteux, des branches dun beau
jet, des
feuilles denticulées dune façon pittoresque. Les
horisons se passent
facilement dêtre émaillés de villes grecques
ou romaines, et les terrains
nont pas besoin dintentions philosophiques.
La Sainte Famille de M. L. Boulanger est malheureusement placée
audessus
de la Prise de la Smala dHorace Vernet, et il est rare quun
regard
Théophile Gautier Salon (1845) 22
se relève à cette hauteur, même pour un bon tableau.
Celui-ci pourtant en
vaut la peine. La divine mère est assise sous un arbre et tient
sur ses
genoux ladorable enfant, à qui deux beaux anges aux ailes
de cygne
présentent des fleurs et des fruits. Le sacramentel saint Joseph
se tient en
arrière, un peu dans lombre, pour ne pas effrayer le
charmant groupe de sa
mine rébarbative. Cela est peint grassement, dun pinceau
aisé et dune
bonne composition.
Les Bergers de Virgile et les Baigneuses, du même artiste, sont
des oeuvres
recommandables à tous égards. Les baigneuses sont charmantes.
M. L. Boulanger na quun défaut, selon nous, cest
de se défier du
Boulanger dautrefois et de viser à la sagesse.
Ses débuts, le Mazeppa,
la Mort de Bailly, annonçaient une fougue et un emportement
trop tôt
modérés à notre avis ; cest un beau défaut
que la violence, et ne la pas
qui veut. Ce peintre, dun esprit si fin, si inquiet,
si littéraire, a trop
écouté, nous en avons peur, les critiques de bon goût,
et son admiration de
fraîche date pour les maîtres austères.
Ses véritables dieux étaient
Rubens, Tintoret, Titien, Véronèse, tout lOlympe
des coloristes abondans
et fougueux. Quil y revienne, et avec ses défauts dil
y a dix ans, dont il
sest presque corrigé, il retrouvera toutes ses qualités.
Chaque artiste,
au milieu de sa carrière, éprouve de ces hésitations,
de ces fluctuations.
Ce quon appelle les idées raisonnables, les lieux
communs les plus
vulgaires, à force dêtre répétés,
commencent à produire un certain effet
sur lui. Il entend les faiseurs de critique raisonner sur le style,
sur la
composition, sur le dessin, sur la couleur ; il finit par se troubler
dans sa
conviction. Son tempérament dartiste, satisfait
par des productions
nombreuses, ne lui parle pas si impérieusement quautrefois
; il essaie
alors des mariages impossibles de qualités ennemies, il veut
mettre la
couleur dans le contour et ainsi de suite, jusquà ce
que dominé par son
instinct il reprenne le dessus et revienne à sa véritable
nature.
Lauteur de ce charmant tableau de la Barque des illusions, M.
Gleyre, a
exposé cette fois un sujet religieux, le Départ des
apôtres, allant prêcher
lEvangile après la mort de Jésus-Christ. La croix
sélève dans le fond de
la composition, et cest du pied du gibet où leur maître
a expié par sa mort
le crime davoir apporté au monde une idée nouvelle,
que les disciples se
séparent et vont, qui à laurore, qui au couchant,
qui au midi, qui au
septentrion, chercher tous la souffrance, quelques-uns le martyre.
Cest un mérite davoir trouvé dans le champ
si souvent retourné des
sujets de sainteté un motif neuf et pour ainsi dire humain,
outre sa
signification spéciale. Ces douze hommes, partant du
pied de cette
croix jusque là infâme, ont changé la face du
monde et produit la
Théophile Gautier Salon (1845) 23
civilisation moderne.
M. Gleyre, lui, est par nature un peintre philosophique, et la familiarité
du
Poussin que tout à lheure nous proclamions pernicieuse
pour certains
artistes, ne peut que lui être favorable. Cest un talent
réfléchi, sérieux
quelquefois jusquà la froideur et à la tristesse,
ne laissant que peu de
chose au hasard de lexécution, et ne prenant de la réalité
que ce quil lui
en faut pour rendre son idée. Le dessin de M. Gleyre, quoique
pur, na pas
cette fidélité scrupuleuse, ce poussé-loin des
maîtres secs ; son coloris,
suffisant dailleurs, est privé de cet éclat, de
ce saturé, de cette harmonie
dans la variété des peintres heureusement doués
Lordonnance de la composition ne laisse rien à désirer.
Les types
différens des apôtres sont indiqués dune
manière ingénieuse ; les
draperies ont du style, et cependant le tableau vous laisse froid.
Ces
douze hommes, quoi que lartiste ait fait pour en varier luniformité,
noffrent pas les ressources dune action à laquelle
concourraient des
femmes, des jeunes filles, des enfans, et puis lidée,
bien quélevée et
noble, frappe plus lesprit que les yeux. Une exécution
vivace,
chaleureuse, palpitante, de grands contrastes dombre et de lumière,
des
effets de clair-obscur, des draperies de nuances brillantes, pourraient
dissimuler un peu ce défaut ; mais, nous lavons dit,
la peinture de M.
Gleyre, à qui nous rendons dailleurs la justice quil
mérite, est dune
sévérité qui ne lui permet pas ces subterfuges.
Nous navons encore cité que bien peu de noms dans ce
quon est convenu
dappeler la peinture dhistoire et nous sommes déjà
embarrassé.
Vous parlerons-nous de lEpisode du sac de la ville dAquilée
par Attila,
de Schnetz ? Non, car Schnetz a fait dans sa vie deux ou trois
chefsdoeuvre
: la Bohémienne disant la bonne aventure au petit pâtre
qui devint
Sixte-Quint, la Prière à la Madone, lEnfant malade,
qui intercèdent si
vivement en sa faveur que nous avons passé sous silence presque
tous les
tableaux dhistoire quil expose depuis quelques années.
Ce nest pas
quil ne sy rencontre de temps à autre un bout de
torse, une tête, un bras
modelés avec une force qui sent le maitre disjecti membra pictoris
; mais
cela nest pas suffisant pour un homme comme Schnetz. Dailleurs
pourquoi fait-il de ces grandes machines, il avait été
créé et mis au monde
pour être le peintre ordinaire des paysans romains, comme Adolphe
Leleux celui des paysans bretons.
Le Massacre des Innocens, de M. Jollivet, est une grande diablesse
de
toile qui annonce du talent, une certaine puissance, mais aussi une
façon
toute particulière denvisager la nature.
Théophile Gautier Salon (1845) 24
Dans ce cadre singulier, tout paraît durci et cristallisé
; un soldat de
bronze, monté sur un cheval de marbre blanc, tue des enfans
de pierre
devant des mères dalbâtre ou de terre cuite, selon
quelles sont brunes ou
blondes. Les innocens ne courent pas grand risque ; les épées
des satellites
dHérode sémousseront et sébrécheront
sur ces chairs de cailloux. Les
tables contre lesquelles on les lance seront brisées à
coup sûr ; les
draperies elles-mêmes ont lair dêtre taillées
dans le porphyre, et les
nuages du ciel sont faits déclats de granit. Tout
cela nempêche pas M.
Jollivet davoir un certain style et une certaine tournure.
Il naura, pour
bien faire, quà prendre beaucoup moins de peine.
Tout à côté sagite et se démène
la Bataille dHastings de M. Debon. Cest
une chaude et tourbillonnante mêlée pleine de chevaux
qui se cabrent, de
cavaliers qui vident les étriers, de morts et de mourans quon
trépigne, de
bouches qui hurlent, de plaies qui saignent, un très régalant
fouillis de
têtes, darmures, dépées, décharpes
qui volent au vent ; il y a là comme
un lointain souvenir du Pont de Taillebourg de Delacroix.
Jetez les yeux sur un immense tableau humanitaire et palingénésique
de
M. Victor Robert, désigné au livret sous ce titre :
" La religion, la
philosophie, les sciences et les arts éclairant lEurope.
"
A cet énonce est jointe lexplication suivante : Sous
la forme de figures
allégoriques, elles chassent devant elles lIgnorance,
son fils le
Despotisme, et les repoussent dans les ténèbres. Chaque
peuple de
lEurope est représenté par une figure qui, chacune,
occupe dans le tableau
sa place géographique. La France, confiante dans sa force,
est assise la
main sur une épée.
A ses pieds, lEspagne sommeillant et lItalie tenant le
monde chrétien. A
lun des côtés de la France, LAngleterre et
lEcosse debout sur les mers ;
lIrlande, pensive, inclinée sur sa harpe. Derrière
la France, la Hollande, le
Danemarck, la Suède, enveloppée avec la Norwège
dun même manteau ;
la Laponie, couverte de neige. Au centre du tableau, les principaux
états de
lAllemagne, la Prusse et lAutriche, attentives, studieuses,
philosophes.
Sur le devant, la Grèce, sortant du linceul et renvoyant la
lumière ; derrière
elle, la Turquie effrayée. Dans le fond, la Russie tenant la
Pologne
couchée sous son poing, autour delle se groupent les
peuplades du Nord.
Aux deux extrémités du tableau, sont deux grandes figures
; lOcéan et la
Méditerranée qui, de leur flux et de leur reflux baignent
les pieds des
différens peuples.
Quen dites-vous ? Pour notre part, nous préférons
un Singe faisant la
cuisine, de Decamps ou un Homme fumant sa pipe, de Meissonnier.
Théophile Gautier Salon (1845) 25
THÉOPHILE GAUTIER
Feuilleton de la PRESSE.
DU 20 MARS 1845.
__________
SALON DE 1845.
__________
(Quatrième article.)
Hippolyte Flandrin. Robert Fleury. Appert. Muller.
Papety. Gigoux. Brune. Tissier.
Dugasseau.
M. Hippolyte Flandrin a exposé une Mater dolorosa et plusieurs
portraits.
Cest de tous les élèves de M. Ingres celui
qui est resté le plus fidèle à
la doctrine du maître sans imitation servile et sans recherche
enfantine.
Cest un talent pur, sobre, honnête, ne courant après
aucun effet de
surprise, consciencieux jusque dans le moindre détail, sérieux
sans ennui
et dune modestie magistrale.
Sa Mater dolorosa, devant laquelle on peut passer sans la voir, tant
leffet
en est doucement voilé et la teinte locale étouffée
à dessein dans un demijour
dune mélancolie grisâtre, est une composition pleine
de poésie et de
sentiment.
Cette mère divine que nulle négala en angoisses
et qui peut dire à ceux
qui passent sur le chemin : " Considérez et voyez sil
existe une douleur
comparable à la mienne, " est tombée à genoux,
dans laffaissement du
désespoir, au pied de larbre infâme doù
lon vient de décrocher son fils
bien-aimé. Dune main elle tient la couronne dépines
et de lautre les
clous rouges encore du sang de la céleste victime. Jamais
plus haute
agonie de lame ne fut plus noblement exprimée ;
il ny a là ni
contorsions mélodramatiques, ni attitudes théâtrales,
et cependant
limpression est produite.
M. Hippolyte Flandrin, chose qui devient plus rare chaque jour, a
une
finesse de pinceau extrême ; il couvre sa toile sans travail
apparent et
modèle sans empâter. Cette manière de peindre
est celle qui se rapproche
le plus de la nature ; il est vrai quon y perd le ragoût
de la touche, un
certain pétillant produit par les hachures, et le choc des
tons rompus ; mais
la réalité noffre rien de semblable, et les tableaux
peints dans ce travail
denticulé ne prennent laspect naturel quà
une distance de quelques pas.
Ceux de M. Flandrin nont pas besoin quon sen
éloigne.
Théophile Gautier Salon (1845) 26
Nous avons longtemps contemplé un portrait de femme,
placé sous la
Prise de la Smala, dans langle du salon, du côté
de la galerie des dessins ;
cest une simple tête qui se détache tranquillement
dun fond de tenture
verte ; le modèle le livret nen donne pas même
linitiale nous est
inconnu. Cette figure chaste et pure, au doux regard noyé,
a lovale
enveloppé de demi-teintes admirablement fondues ; ce front
divoire que
baignent, à flots assoupis, deux bandeaux de cheveux châtains,
nous a fait
penser, et ce nest pas un médiocre éloge, à
la Monna Lisa de Léonard de
Vinci, cette peinture musicale à force dharmonie.
Lexpression de
cette charmante tête est si naïve, si sincère et
si douce, quil semble quon
rencontre une amie inconnue : ici la beauté morale est aussi
bien rendue
que la beauté physique. La ressemblance doit être frappante,
et pourtant
rien na moins lair dun portrait ; on dirait une
figure née spontanément
de linspiration sous le pinceau de lartiste.
Le portrait de M. V., exécuté avec cette manière
ferme et calme qui
caractérise lélève chéri de M. Ingres,
semble détaché dune glace, tant il
reproduit fidèlement les traits, la physionomie, lattitude
du modèle.
Nous navons pas vu celui de M. Chaix-dEst-Ange, mais nous
pouvons
affirmer, sans crainte de nous compromettre, quil nest
pas inférieur aux
deux autres, tant M. Hippolyte Flandrin est égal et certain
dans sa
peinture : les principes qui le guident sont trop sages pour quil
puisse
jamais ségarer.
La vogue de M. Robert-Fleury saugmente dannée en
année. La foule
qui sattroupe devant ses toiles est composée à
moitiés égales de bourgeois
et dartistes. Tout en sachant plaire aux masses il a su conserver
lestime
des peintres. Chose difficile ! car il faut en convenir, les goûts
du public ne
brillent pas par la finesse et la distinction. Le sentiment des beautés
plastiques est très peu développé en France,
et la sculpture, cet art spécial
de la forme, y jouit
Dune incommensurable impopularité.
Il faut autre chose aux Français que la ligne serpentine dun
torse, le
gracieux contour dune hanche, la délicatesse dune
extrémité, la coupe
dun profil, ces thèmes éternels de ladmiration
des Grecs. Le poème du
corps humain écrit sur la toile ou dans le marbre, fût-ce
par Michel-Ange
ou Phidias, naurait à Paris que fort peu de succès
; il ny a pas là assez
dintérêt pour nous ; ce qui nous plaît ce
sont des tableaux-images
illustrant un fait bizarre, un événement curieux et
dont la lecture soit
amusante au livret ; ni lidée ni la forme ne nous séduisent,
il nous faut le
fait brutal raconté à peu de chose près, comme
dans la Gazette des
Tribunaux.
Théophile Gautier Salon (1845) 27
M. Robert Fleury, par instinct ou par raisonnement, contente ce goût
du
public. A la scène de torture dans les cachots du saint-office,
voici que
succède un autodafé. Décidément, M. Robert
Fleury est abonné aux
mystères de linquisition.
Des moines conduisent au quemadero des juifs, des hérétiques,
relaps de
tout sexe et de tout âge, couverts du San-Benito historié
de flammes et de
diablotins. Déjà plusieurs victimes sont attachées
aux poteaux et se tordent
dans les convulsions dune agonie plus ou moins avancée
: des gens du
peuple sapprochent des brasiers autant que lardeur des
brasiers le permet,
et contemplent ce hideux spectacle avec une joie féroce, les
autres avec
une horreur mélangée deffroi. Ceci suffit
aux promeneurs ordinaires,
pour qui tout tableau représentant la même chose aurait
le même attrait.
Mais plusieurs morceaux de nu sont peints avec beaucoup de franchise
et
un vif sentiment de réalité. Les pieds du malheureux
que la flamme atteint
se crispent énergiquement ; les costumes, les accessoires sont
traités avec
une largeur quon ne trouve pas toujours dans les toiles de plus
vaste
dimension.
M. Robert Fleury est coloriste, bien quil brûle un peu
trop les tons et
donne à ses tableaux laspect quils auraient sils
avaient été peints il y a
cent ans. Il abuse des tons jaunes, roux et bitumineux, et,
par lexcès de
ces chaleurs factices, il est amené à repiquer et à
fouiller les vigueurs en
noir pur, ce qui rend certains endroits de sa peinture dune
apparence
charbonneuse. Quoi quil en soit, M. Robert Fleury est
un praticien
consommé, qualité rare de tout temps et surtout aujourdhui
; il sait son
état et domine complètement le genre quil sest
choisi. Des raffinés
pourraient souhaiter des nuances plus rares, un aplomb moins brutal
dans
la touche, plus desprit dans le dessin, mais, somme toute, cest
de la
bonne et solide peinture, comme il ne sen fait pas assez ; du
Tintoret
réduit heureusement aux proportions du chevalet.
Le Rembrandt dans son atelier est pour un peintre comme M. Robert
Fleury un sujet que nous préférons à toutes les
grillades de linquisition.
Rembrandt est en train de peindre dans un de ces ateliers à
lumière
concentrée sur un seul point, qui lui plaisaient tant. Une
jeune fille à deminue,
accompagnée dune mère ou dune matrone suspecte,
est en train de
poser sur une espèce destrade. A ses pieds sont répandus,
dans un opulent
désordre, des brocards à ramages, des coffrets de laque,
des armes
bizarres, des aiguières dor ou dargent, toutes
ces curiosités de bric-àbrac,
que le peintre de la Ronde de nuit appelait ses antiques, et que M.
Robert Fleury a rendues avec une force et une réalité
surprenantes.
Cette fois, le peintre a tiré son sujet des chroniques vénitiennes.
Cest à
Théophile Gautier Salon (1845) 28
lexécution de Marino Faliero quil nous fait assister.
Le lieu de la
scène, lescalier monumental où les doges prêtent
serment, est favorable,
par son architecture, à une composition pittoresquement étagée.
Les
personnages qui prennent part à laction sont groupés
sur le palier ou sur
les marches, à différentes hauteurs. On vient
dôter au doge la thiare à
corne dor, emblème de sa dignité, et le bourreau,
gaillard à formes
robustes, à physionomie bestiale, balance de son bras nu jusquà
lépaule
sa lourde épée à deux tranchans.
Quand M. Robert-Fleury peint des Vénitiens, il est tout-à-fait
à son aise ; il
possède à fond le costume et la couleur du pays et de
lépoque. Son
Marino Faliero brille par les qualités et les défauts
qui lui sont habituels.
Larchitecture est dune bonne localité ; les statues
placées au haut de la
rampe ne manquent pas dune certaine tournure grandiose ; les
costumes,
les détails sont traités avec cette vigueur rembrunie
que personne ne
possède mieux que M. Robert-Fleury. Il est à
regretter que les contours
soient trop souvent indiqués par des traits noirs. Ce procédé,
quelquefois
utile et admissible dans les ouvrages de grande dimension nous paraît
dun
emploi fâcheux pour des figures dune proportion restreinte
et que lon est
obligé de regarder de près.
A dautres titres et dans un genre différent, M. Appert
relève aussi de
lécole vénitienne ; il a étudié
avec amour cette grande et robuste peinture,
et sans imitation immédiate se lest rendue familière.
Sans se préoccuper
des recherches mystiques si à la mode aujourdhui, il
a, laissant
parfaitement tranquille Cimabué, Giotto, Lange[de] Fiesole,
Albert-
Durer, Lucas de Leyde et Hemling, brossé une Assomption de
la Vierge
dune bonne et forte couleur avec des têtes qui plafonnent
et des raccourcis
en perspective, contrairement à lusage adopté
maintenant dans les sujets
religieux. Les têtes des apôtres ont un cachet
de vie et de réalité qui fait
pardonner aisément à la trivialité des types.
La vérité est comme elle peut,
et si les personnages de M. Appert nont pas tous des nez grecs,
prenezvous-
en à ses modèles ; les anges quoiquun peu lourds
agitent de bonnes
ailes bien emplumées, bien accrochées, qui les feront
parvenir dans
limmuable azur avec leur fardeau divin tout aussi bien que les
longues
figures blanchâtres caricaturées dOverbeck et des
peintres spiritualistes
allemands.
Outre cette Assomption, M. Appert a exposé un portrait de femme
dune
vérité extrême et dune force de relief étonnante.
Quoique lauteur nait
pas sans doute cherché cet effet, cest presque un trompe-loeil,
comme les
moines peints par don Diego de Levya dans le choeur de la Chartreuse
de
Miraflores : la figure sort de la toile.
Théophile Gautier Salon (1845) 29
Un jeune peintre dont on na pas oublié léclatant
début, M. Muller,
lauteur du Triomphe dHéliogabale, a exposé
deux charmantes toiles,
lune empruntée à Shakspeare, et lautre à
Victor Hugo, rien que cela.
Il est difficile de voir quelque chose de plus joli et de plus
gracieux.
La première a pour légende cette strophe charmante des
Odes et Ballades :
Je suis lenfant de lair, un sylphe, moins quun rêve,
Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève,
Lhôte du clair foyer durant les nuits dhiver,
Lesprit que la lumière à la rosée enlève,
Diaphane habitant de linvisible éther !
M. Muller a réalisé de la façon la plus heureuse
ce programme qui semble
impossible. Son sylphe frais, satiné, brillant, a toute la
légèreté et toute la
transparence que lui attribuent les vers du poète ;
il a pris pour reposer
un hamac de toile daraignée dont les fils attachés
à des brins dherbes ne
les courbent même pas ; la brise du soir balance le petit dormeur
dans son
réseau dargent au milieu de plantes et darbustes
dun vert frais et tendre,
diamans de gouttes de rosée.
La seconde a pour titre : Puck.
Cest le Puck du Songe dune Nuit dété
:
Jai couru tout le bois,
Et je nai trouvé aucun Athénien
Sur les yeux de qui je puisse essayer
La force de cette fleur pour inspirer lamour.
Si le sylphe est endormi, celui-ci est éveillé, nous
vous le promettons. Ses
yeux bleus pétillent dintelligence et de malice ; à
travers les boucles
frisées de ses cheveux blonds sallongent et se raccourcissent
de petites
cornes de colimaçon, car son origine nest pas tout à
fait aussi innocente
que celle du sylphe et pourrait bien avoir quelque chose de diabolique.
Il est assis comme sur un tabouret à sa taille, sur un gros
champignon
poussé au milieu dune clairière de la forêt,
où le gazon est couché en
cercle par la valse des fées.
Cest une petite merveille de coquetterie et de fraîcheur,
un bouquet de
couleur fait à souhait pour le plaisir des yeux !
Les arbres sont touchés avec une largeur que nont pas
toujours les
paysagistes de profession. Le tronc de hêtre, trop serré
dans son corset
de satin blanc qui craque, est dun ton fin argenté que
réchauffent à propos
des plaques de mousses blondes. Les herbes, spirituellement étudiées,
font
Théophile Gautier Salon (1845) 30
toutes sortes de touffes les plus charmantes du monde et se diaprent
de
mille petites fleurettes qui sont comme des étincelles tombées
du soleil ou
de la lune.
Pour trouver une parenté dans lécole moderne au
Sylphe et au Lutin de
M. Muller, il faudrait remonter jusquau Zéphir de Prudhon.
Les jeunes
peintres modernes et romantiques cherchent dordinaire les sujets
violens
et tumultueux, et trop souvent leur désir dexpression
dégénère en laideur ;
ils feraient bien, et M. Muller vient de leur en donner un
heureux
exemple, de traiter aussi des motifs gracieux.
Il y a beaucoup à faire de ce côté : tout une
mythologie romantique à créer,
aussi fraîche, aussi neuve que lautre est ridée
et flétrie sous le pinceau
fourbu des classiques. Gnessli a montré ce quon pouvait
faire en ce genre
dans ses grandes illustrations de Shakspeare.
Un artiste qui avait donné de grandes espérances et
à qui ceux qui ne
partageaient pas ses idées accordaient de linvention,
de la grace et surtout
une grande habileté de main, M. Dominique Papety, na
cette année que
deux tableaux dassez petite dimension qui ne réalisent
pas lattente
générale ; cest bien, mais ce nest pas mieux.
Sans doute celui qui a peint
ces deux cadres est un homme de talent, mais les hommes de talent
ne
sont-ils pas la plaie de notre époque ? Ne tenir que
de ladresse quand
on promettait du génie, cest peu.
La Défense de Ptolémaïs par le comte de Clermont
est un tableau esquissé
auquel il ny a rien à reprocher sous le rapport de lexécution
; la pâte est
solide, la touche ferme, les armures reluisent bien, les pierres sont
grenues,
écorchées, égratignées à merveille
; le bois des échelles fait illusion, mais
le Rêve du Bonheur avait fait espérer mieux et davantage.
Memphis, cest ainsi que sappelle le second tableau de
M. Papety, est
dune originalité qui frise le bizarre. Un Egyptien, couché
sur un lit de
repos dans lattitude dun sphinx de granit, écoute
une musicienne qui
chante en saccompagnant de la harpe.
Une seconde femme est assise à côté du jeune homme,
et tient dans sa
main des lotus bleus et roses. Des pylônes, des entablemens
dédifices,
palais et temples, se profilent dans le lointain.
Cette composition, coloriée de tons étranges, de rouges
vifs, de bleus crus,
de verts durs, surprend plus les yeux quelle ne les ravit, quoique
les
détails en soient très finement touchés, comme
tout ce que fait M. Papety.
Elle ne produit pas leffet quon aurait pu en attendre.
Que M. Papety reparaisse au salon prochain avec quelque grande machine
Théophile Gautier Salon (1845) 31
phalanstérienne. Lharmonie, comme on dit en style
fouriériste, lavait
bien inspiré.
En lisant sur le livret, au nom de M. Gigoux, le touchant récit
de la mort
de Manon Lescaut et du désespoir du chevalier Desgrieux, nous
nous
attendions à quelquune de ces jolies scènes comme
il savait si bien les
faire avec un doux chiffonnage de taffetas et de petits tons gris
glacés de
rose, dans cette manière qui touchait à Fragonard par
un côté, et à Greuze
par lautre. M. Gigoux, il ny a pas longtemps, savait faire
descendre
mieux que personne un repentir à demi dépoudré
sur une gorge constellée
dassassines. Aussi nous avons été un peu surpris
en voyant un chevalier
Desgrieux vêtu dun habit de zinc et pleurant sans grace
à côté dune
Manon qui ressemble à lAtala de Girodet. Quand
ces belles filles du
dix-huitième siècle mouraient, elles étaient
coquettes même avec la mort,
et laissaient à leurs amans éplorés des cadavres
les plus jolis et les plus
élégans du monde. Cétait là ce qui
faisait leur force, cest que dans leurs
amours, dans leurs infidélités, dans leurs misères
et dans leur fortune, dans
la santé et dans la maladie, et toujours et partout, elles
restaient gracieuses.
Comment voulez-vous quon oublie une femme qui, dans son
agonie, a
soin de composer un sourire charmant pour votre dernier baiser ?
Quest-ce qui a pu conduire M. Gigoux à un tel tableau
? la recherche
intempestive du style qui a déjà perdu tant de jeunes
peintres.
Quant à son duc dAlençon à la bataille
dAzincourt, cest une bataille ni
meilleure ni pire que la plupart de celles destinées au musée
de Versailles.
Dans le Christ descendu de la croix, de M. Brune, bien que ce soit
une
oeuvre pleine de talent, nous ne retrouvons pas le Brune des Filles
de Loth,
de lEnvie, de la Tentation de saint Antoine, énergiques
peintures où il
luttait de vigueur avec le Caravage et le Valentin.
Nous regrettons ces ombres fermes, ces grands partis pris de lumière,
cette
volonté et cette façon magistrales. La virilité
est un don rare dans les
arts. Pourquoi samollir et sefféminer volontairement
? Que M. Brune
ne craigne pas ses défauts ils lui rendront ses qualités.
M. Tissier a fait un Christ et une Madeleine et deux portraits de
femme
dune touche facile et dune bonne couleur. Il rappelle
par certains
côtés M. Couture, lauteur de lAmour de lor,
qui na pas exposé, nayant
pu finir pour lépoque fixée un sujet antique sur
une grande échelle et
renfermant de nombreuses figures.
Nous vous parlerions bien encore de plusieurs tableaux de bataille
et de
sainteté qui garnissent le haut du salon à des distances
que nos yeux ne
peuvent franchir. Den bas, on ne distingue guère
que le cheval qui se
Théophile Gautier Salon (1845) 32
cabre et le blessé qui se soulève sur son coude,
le reste est dans la
fumée, que lange qui descend dans une gloire avec
quelque chose à la
main, le reste est dans le nuage ! Ne serait-il pas
beaucoup plus
simple de les refuser ?
Il y a par là haut, au dessus de la Smala, un Jésus-Christ
de M. Dugasseau,
un J&eac