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Théophile Gautier 1811 - 1872
28 - Revue des Deux Mondes, tome 28, 1841

L'Horloge,
Consolation, Sérénade, le roi solitaire, un tableau de Valdès Léal


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Revue des Deux Mondes, tome 28, 1841
Théophile Gautier
Espagne
L'Horloge,
Consolation, Sérénade, le roi solitaire, un tableau de Valdès Léal


L’HORLOGE
Vulnerant omnes, inltima necat.
La voiture fit halte à l'église d'Urrugne,
Nom rauque, dont le son à la rime répugne,
Mais qui n'en est pas moins un village charmant
Sur un sol montueux perché bizarrement :
C'est un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises,
Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises,
Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix,
Une horloge rustique et son cadran de bois,
Dont les chiffres romains, épongés par la pluie,
Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie.
Mais sur l'humble cadran regardé par hasard,
Comme les mots de flamme au mur de Balthazar,
Comme l'inscription de la porte maudite,
En caractères noirs une phrase est écrite;
Quatre mots solennels, quatre mots de latin,
Où tout homme en passant peut lire son destin
« Chaque heure fait sa plaie, et la dernière achève. »
Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve,
Un combat inégal contre un lutteur caché,
Qui d'aucun de nos coups ne peut être touché,
Et dans nos cœurs criblés, comme dans une cible,
Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.
Nous sommes condamnés, nous devons tous périr;
Naître, c'est seulement commencer à mourir,
Et l'enfant, hier encor chérubin chez les anges,
Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.
Le disque de l'horloge est le champ du combat,
Où la mort de sa faux par milliers nous abat;
La mort, rude jouteur qui suffit pour défendre
L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre.
Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,
Les heures, sans repos, parcourent le cadran;
Comme ces inconnus des chants du moyen-âge,
Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,
Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour
Noires comme la nuit, blanches comme le jour;
Chaque sœur à l'appel de la cloche s'élance,
Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,
Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant
Pour nous tirer du cœur une perle de sang,
Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière
Avec le sablier et la noire bannière;
Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,
Et qui se met en marche au premier de nos jours;
Elle va droit à vous, et d'une main trop sûre
Vous porte dans le flanc la suprême blessure,
Et remonte à cheval, après avoir jeté
Le cadavre au néant, l'ame à l'éternité!
(Urrugne.)

CONSOLATION
Ne sois pas étonné, si la foule, ô poète,
Dédaigne de gravir ton œuvre jusqu'au faîte;
La foule est comme l'eau qui fuit les hauts sommets
Où le niveau n'est pas, elle ne vient jamais.
Donc, sans prendre à lui plaire une peine perdue,
Ne fais pas d'escalier à ta pensée ardue
Une rampe aux boiteux ne rend pas le pied sûr;
Que le pic solitaire escalade l'azur,
L'aigle saura l'atteindre avec un seul coup d'aile,
Et posera son pied sur la neige éternelle,
La neige immaculée, au pur reflet d'argent,
Pour que Dieu, dans son œuvre allant et voyageant,
Comprenne que toujours on fréquente les cimes
Et qu'on monte au sommet des poèmes sublimes.
(Sierra-Nevada.)

SÉRÉNADE
Sur le balcon, où tu te penches,
Je veux monter, efforts perdus!
Il est trop haut, et tes mains blanches
N'atteignent pas mes bras tendus.
Pour déjouer ta duègne avare,
Jette un collier, un ruban d'or,
Ou, des cordes de ta guitare,
Tresse une échelle, ou bien encor...
Ote tes fleurs, défais ton peigne,
Penche sur moi tes cheveux longs,
Torrent de jais, dont le flot baigne
Ta jambe ronde et tes talons.
Aidé par cette échelle étrange,
Légèrement je gravirai,
Et jusqu'au ciel, sans être un ange,
Dans les parfums je monterai!
(Grenade.)

LE ROI SOLITAIRE
Je vis cloîtré dans mon ame profonde;
Sans rien d'humain, sans amour, sans amis,
Seul comme un dieu, n'ayant d'égaux au monde
Que mes aïeux sous la tombe endormis!
Hélas! grandeur veut dire solitude.
Comme une idole au geste surhumain,
Je reste là, gardant mon attitude,
La pourpre au dos, le monde dans la main.
Comme Jésus, j'ai le cercle d'épines;
Les rayons d'or du nimbe sidéral
Percent ma peau comme des javelines,
Et sur mon front perle mon sang royal.
Le bec pointu du vautour héraldique
Fouille mon flanc en proie aux noirs soucis;
Sur son rocher, le Prométhée antique
N'était qu'un roi sur son fauteuil assis.
De mon olympe entouré de mystère,
Je n'entends rien que la voix des flatteurs;
C'est seul bruit qui des bruits de la terre
Puisse arriver à de telles hauteurs;
Et si parfois mon peuple, qu'on outrage,
En gémissant entrechoque ses fers :
Sire, dormez, me dit-on, c'est l'orage;
Les cieux bientôt vont devenir, plus clairs.
Je puis tout faire, et je n'ai plus d'envie.
Ah! si j'avais seulement un désir!
Si je sentais la chaleur de la vie !
Si je pouvais partager un plaisir!
Mais le soleil va toujours sans cortége,
Les plus hauts monts sont aussi les plus froids;
Et nul été ne peut fondre la neige
Sur les Sierras et dans le cœur des rois.
(Escurial.)

UN TABLEAU DE VALDES LEAL
Après l'autel sculpté, le Moïse célèbre,
Et le saint Jean de Dieu, sous sa charge funèbre,
A Séville on fait voir, dans le grand hôpital,
Un tableau singulier de Juan Valdès Léal.
Ce Valdès possédait, Young de la peinture,
Les secrets de la mort et de la sépulture;
Comme le Titien les splendides couleurs,
Il aimait les tons verts, les blafardes pâleurs,
Le sang de la blessure et le pus de la plaie,
Les martyrs en lambeaux étalés sur la claie,
Les cadavres pourris, et dans des plats d'argent,
Parmi le sang caillé, les têtes de saint Jean;
- Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce,
Par la laideur terrible et la souffrance atroce,
Redoublant dans le cœur de l'homme épouvanté
L'angoisse de l'enfer et de l'éternité.
Ce tableau, - toile étrange où manquent les figures, -
N'est qu'un vaste fouillis d'étoffes, de dorures,
De vases, d'objets d'art, de brocards opulens,
Miroités de lumière et de rayons tremblans.
Tous les trésors du monde et toutes les richesses,
Les coffres-forts des juifs, les écrins des duchesses,
Sur de beaux tapis turcs de grandes fleurs brodés,
Rompant leur ventre d'or, semblent s'être vidés.
Ce ne sont que ducats, quadruples et cruzades,
Un pactole gonflé débordant en cascades,
Une mine livrant aux regards éblouis
Ses diamans en fleur dans l'ombre épanouis;
L'éventail pailleté comme un papillon brille;
Sur la guitare encor vibre une seguédille;
Et, parmi les flacons, un coquet masque noir
De ses yeux de velours semble rire au miroir,
Des bracelets rompus les perles défilées
S'égrainent au hasard avec les fleurs mêlées;
Et l'on voit s'échapper les billets et les vers
Des cassettes de laque aux tiroirs entr'ouverts.
En prodiguant ainsi les attributs de fête,
Quelle noire antithèse avais-tu dans la tête?
Quel sombre épouvantail ton pinceau sépulcral
Voulait-il évoquer, pâle Valdès Léal?
Pour te montrer si gai, si clair, si coloriste,
Il fallait à coup sûr que tu fusses bien triste,
Car tu n'as pas pour but de faire luire aux yeux
Un bouquet de palette, un prisme radieux,
Comme un Vénitien qui, dans sa folle joie,
Verse à flots le velours et chiffonne la soie.
Tu voulais, au milieu de ce luxe éperdu,
Faire surgir plus morne et plus inattendu
Le convive importun, l'affamé parasite,
Dont nul amphitryon n'élude la visite.
En effet. - Le voici, l'oeil cave et le front ras,
Qui dans la fête arrive, un cercueil sous le bras,
Ricane affreusement de sa bouche élargie,
Et met, brusque éteignoir, sa main sur la bougie.
Les heureux, les puissans, les sages et les fous,
Ainsi la maigre main doit nous éteindre tous!
Hélas! depuis le temps que ce vieux monde dure,
Nous la savons assez, cette vérité dure,
Sans nous montrer, Valdès, ce cauchemar affreux,
Ce masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux,
Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre
Les abîmes béans de l'éternité sombre!
(Séville.)

THÉOPHILE GAUTIER