Théophile
Gautier 1811 - 1872
Le
Panthéon, peintures murales 1848
Chapitre VI
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Le Panthéon,
peintures murales Limmense composition dont nous avons tâché de donner une idée fait, en quelque sorte, le chaton dune grande croix de mosaïque couchée sur le pavé du temple ; comme il convient à un chaton qui doit briller de plus déclat que le bijou où il est enchâssé, la mosaïque centrale sera en pierres de couleur, les quatre autres nauront que deux teintes seulement, le blanc et le noir. Lauteur, quitte envers le monde historique et réel, a voulu représenter les phases diverses de la vie extra-mondaine. Suivant les hypothèses religieuses antiques et modernes, tout nest pas dit pour lhomme lorsquil a rendu à la terre les éléments dont il est formé ; des séjours de rémunérations et de peines lui sont assignés après sa mort. Les quatres [sic] cercles renferment lEnfer, le Purgatoire, lElysée et le Paradis. Lartiste a dû négliger les enfers et les paradis particuliers, tels que le Walhallah, le Paradis indou et celui de Mahomet. Il fait une uvre de synthèse et non une uvre chronologique : le monde invisible se partage pour lui en deux grandes divisions : le monde païen et le monde chrétien. LEnfer occupe le cercle placé dans le bras gauche de la croix à partir de la porte dentrée, le côté sinistre. Cet enfer est aussi païen que celui du Dante, le grand poëte catholique. Les imaginations grotesques du moyen âge auraient dérangé la gravité de lensemble, et lantiquité seule a connu le secret de la beauté dans le terrible. Dailleurs, la part est égale entre les deux religions. Le polythéisme a lenfer et lélysée ; le christianisme le purgatoire et le paradis, peut-être même le purgatoire doù les prières des fidèles peuvent tirer les âmes, est-il un enfer suffisant pour la religion de mansuétude et de pardon où la Providence a remplacé la fatalité. Cest cette idée qui a sans doute influencé lartiste. Cette composition fourmillante et serrée, où dinnombrables groupes se mêlent et se balancent sans se confondre, est une des plus dramatiques et des plus saisissantes conceptions du peintre. Il a déployé là cette prodigieuse science du corps humain, cette invention dattitudes violentes et de raccourcis strapassés que nul na possédée au même degré depuis Michel-Ange, dont le nom vient forcément à lesprit et aux lèvres quand on regarde ce colossal fouillis de supplices dune variété et dun raffinement à surprendre une imagination de bourreau. Le centre de la composition est occupé par un grand rocher creusé en grotte, où siège le tribunal de lenfer ! la morne triade souterraine dEaque, de Minos et de Rhadamanthe, les juges sans appel, dont Alighieri fait des espèces de dieux demi-démons, indiquent le cercle où doit être précipité le coupable, en tournant un certain nombre de fois leur queue autour de leur corps. Les criminels sont poussés au tribunal par des diables moitié hommes, moitié monstres, sortes dgipans et de satyres tournés au terrible ; ils les pressent, les harcèlent, les font avancer et dirigent vers lil flamboyant et perspicace du juge leurs visages quils tâchent en vain de dérober à la lumière. Cette angoisse du crime qui voudrait, devant la justice, se cacher sous les montagnes et dans les entrailles de la terre, est admirablement rendue. En bas, sur leau fuligineuse et noire dun de ces fleuves infernaux qui ne séclairent quà la flamme du bitume, Achéron, Styx ou Phlégéton, rampe cette barque aux coutures mal étoupées, barque des ombres, qui coulerait sous le poids dun corps vivant. La nervure de la proue et les trous des avirons simulant le nez et les yeux font à cet esquif funèbre une espèce de masque horrible, de visage manqué et sinistre. Les âmes récemment arrivées traversent ce fétide marais, doù sortent des plantes de pieds qui fument, où sont plongés jusquau menton des rois dont la couronne retournée déchire le front avec les pointes. Les Danaïdes toutes nues avec leur beauté désolée et triste atténuent un peu cette sombre horreur ; fleurs de cette fournaise, grâces de cet enfer, elles plongent du haut de la rive leurs urnes dans cette eau épaisse avec des mouvements dun charme sévère qui rappelle les élégances florentines, puis elles les renversent dans leur tonneau percé. En les regardant, nous ne pouvions nous empêcher de songer au journal, cuve effondrée, où nous autre, qui navons tué personne la nuit de nos noces, nous jetons sans le pouvoir remplir, peine stérile, travail toujours au même point, dinnombrables urnes de prose qui sécoulent aussitôt par les milles fentes de la publicité. Plus loin, Sysiphe [sic], le symbole de leffort perdu, haletant, crispé, ruisselant de sueur, remonte sur la colline abrupte le rocher de ses ambitions, quun démon railleur fait immédiatement rouler en bas de la pente. De lautre côté, un démon tourne sur une roue aux dents dacier une femme dépouillée de ses vêtements, et dont le corps va être lacéré avec la plus ingénieuse barbarie, le sol étant armé de pointes aiguës qui ne laissent que peu despace entre elles et la roue. Ailleurs, cest la procession des moines couverts de leurs accablantes chapes de plomb, qui continue sa route perpétuelle sur un chemin pavé de corps souffrants. Sur un plan plus avancé, un hérésiarque enfonce dans la glace jusquaux genoux, le crâne fendu, soutient dune main ses entrailles qui coulent par son ventre ouvert. Ugolin, dans sa vengeance anthropophage, dévore son ennemi lévêque Roger, et Bertrand de Borne, le mauvais conseiller du roi Jean, porte à la main sa tête en guise de lanterne. Dante accomplissant sous la tutelle de Virgile son infernal pèlerinage, retrouverait là tous les supplices quil a si complaisamment décrits dans ses inflexibles tercets. Aux régions supérieures, emportée par le tourbillon éternel, tournoie comme un long vol de grues, et trainant sa plainte, la file des amoureux coupables, parmi lesquels se détache le groupe charmant de Paolo et de Francesca de Rimini « qui ne lurent pas plus avant ce jour-là. » Cette partie de la composition est dune légèreté, dun mouvement et dune poésie admirable. Cest là que lartiste a déployé toutes les ressources de grand dessinateur et sest donné cette tâche de mettre le corps humain dans toutes les positions impossibles, que sest imposée pendant sa vie centenaire le bizarre génie du peintre de la Sixtine. Le Purgatoire est enfermé dans un cercle de mosaïque qui forme la base de la croix et quon rencontre le premier en venant de la porte. Sur le devant sont étendus à terre, dans des attitudes allanguies [sic] et somnolentes, les paresseux et les incertains, sous la garde dun grand ange assis qui tient un glaive sur son épaule, lair menaçant, mais sérieux et triste comme lange de la Mélancolie dAlbert Durer. Ils ne souffrent aucune des tortures atroces de lenfer ; leur peine est toute morale. Ils attendent lheure de la délivrance, mais laiguille ne semble plus marcher pou eux sur le cadran de léternité ; chaque minute est un siècle ; ils espèrent et désespèrent, comme ces prisonniers des mines de Sibérie qui ne savent pas à combien de temps ils sont condamnés et ne peuvent compter les jours dans ces lieux où le soleil ne luit jamais ; cette expiation leur est infligée pour navoir été ni bons ni mauvais : ils ont eu lintention et non laction ; ils faut [sic] quils réchauffent leur froide nature au feu du désir ; cette expiation passionnée est la coupelle qui les raffine pour le Paradis. Au second plan le musicien Casella, entouré dune foule attentive, joue de la viole damour ; son auditoire se compose dâmes tendres et faibles que lart, la galanterie, la parure, les vanités mondaines ont séduites pendant leur vie, mais sur qui la haine na pas eu de prise : cest pourquoi cette consolation dentendre la musique ne leur a pas été refusée en attendant lentrée dans la béatitude éternelle. Amicalement groupées, elles écoutent Casella avec un attendrissement douloureux et un plaisir pénible, car la douceur de ces sons les fait songer aux concerts célestes dont ils seront privés longtemps encore. Plus loin, des figures errant sous les arbres tendent leurs bras vers les fruits quelles ne peuvent atteindre et qui pendent sur leurs têtes. La main les effleure, mais sans les jamais détacher du rameau que le jour où la peine est finit. Dautres coupables, plus chargés de péchés, descendent lâpre flanc de la colline, courbés sous une énorme pierre qui les ploie en deux et leur met presque les genoux au menton, tandis que les âmes épurées déjà montent vers la montagne de lumière par létroit sentier creusé dans le roc. A droite, sur le lac étincelant qui baigne le pied de la montagne, savance une barque pilotée par un ange, dont les longues ailes déployées servent de voiles au souffle de Dieu qui la pousse ; elle vient chercher les âmes dont le temps est achevé et qui vont jouir enfin de la vue du triangle rayonnant. Cette composition forme un contraste bien senti avec celle de lenfer. Dans lenfer, ce ne sont que des supplices hideux, contorsions violentes, souffrances inouïes, mais principalement physiques : la punition est matérielle, brutale et barbare comme le crime ; le bourreau est aussi cruel que le coupable, et les atrocités du châtiment fait presque douter de sa légitimité. Cest le vieil enfer aussi monstrueux que la vieille justice, avec ses roues, ses chevalets, ses tenailles et ses brodequins. Mais les progrès continue dans lextra-monde comme dans celui-ci, lenfer se civilise et devient le purgatoire, enfer temporaire où lon nanéantit pas le coupable, où seulement on le purifie par des peines morales, pour le rendre digne de la société des bienheureux. La mélancolie anxieuse, le désir souffrant, lattente morne du purgatoire, ont été aussi bien rendus par le peintre que les convulsions, les tortures et les épouvantements de lenfer. A la pointe de la croix se trouve le disque qui renferme lElysée, idéal de la rémunération antique. A la gauche du spectateur sélève un petit monument de forme circulaire ; ses colonnes sont festonnées de guirlandes et de fleurs par de petits amours qui les soutiennent et sy suspendent ; quelques-uns deux jouent de la lyre. A travers les entre-colonnements, on aperçoit, dans la lumière et dans la splendeur, un joyeux banquet philosophique. De gais convives, composés de tout ce que lantiquité a de plus illustre et présidé par Epicure, reçoivent et fêtent de leur mieux les nouveau-venus qui sont Rabelais, Montaigne et La Fontaine. Epicure donne laccolade à Rabelais. Anacréon et Horace, un peu ivres de cette aimable ivresse qui surexcite la raison et développe les facultés poétiques, font un accueil fraternel au bonhomme La Fontaine ; Montaigne retrouve son cher La Boëtie ; Plutarque, Platon, Aristote, amicalement groupés, sourient à ces nobles intelligences quils attendent depuis longtemps. Près de la rotonde du banquet, des enfants de dix ou douze ans dansent au son dune musique exécutée par de belles jeunes femmes à qui Mozart et Haydn retournent les feuillets. Le premier plan est occupé par une magnifique fontaine qui est celle de Jouvence. Là se baignent les vieillards qui veulent redevenir enfants. Les différentes phases de la métamorphose sont rendues de la façon la plus pittoresque : on voit la jeunesse envahir ces membres flétris et les roses du printemps refleurir sur ces joues parcheminées ; le crâne chauve sent germer tout à coup de soyeuses boucles brunes ou blondes : entré septuagénaire dans londe régénératrice, lon ressort adolescent ou bambin. Voyez donc ces petits bambins, gérontes tout à lheure, pour sortir du bassin, saccrocher aux rebords du marbre, trop haut pour eux, et rejoindre leurs camarades qui jouent sur la rive à la manière antique, soit aux osselets, soit aux tessères, soit au disque, ou qui soccupent à remplir des corbeilles de fleurs quils chargent sur la tête. Au fond se promènent des amis ou des groupes plus tendres, qui se perdent et disparaissent dans les allées ombreuses des bosquets élyséens ; dautres sabandonnent à quelque rêve contemplatif, ou dorment tranquilles sur un gazon étoilé de fleurs. Dans le cintre supérieur roule le char de Bacchus, traîné par des centaures, et guidé par Castor et Pollux, les héros de lamitié. Le dieu, entouré de sa joyeuse suite, est à moitié couché sur le sein dAriane endormie. Le peintre a fait ainsi de Bacchus, malgré la colère de Platon, qui refuse au dieu du vin cette pacifique souveraineté, la divinité tutélaire de cet heureux et tranquille empire où ne sont guère placés que ceux qui néprouvent pas encore ou néprouvent plus les passions violentes, cest-à-dire les enfants et les vieillards. Là règnent les plaisirs tempérés, la causerie intime et philosophique, la vue des beaux ombrages, la gaieté du banquet, livresse intelligente et la sensualité délicate, toutes les jouissances qui pivotent sur la cardinale damitié. Bacchus, il est vrai, a bien sa femme avec lui mais elle dort, emblème ingénieux qui montre que la femme est dun emploi hasardeux dans les harmonies amicales. Le Paradis est placé dans le bras droit de la croix. Les portes de la cité céleste, bâtie au-dessus des nuages, sont ouvertes par saint Pierre et saint Jean ; la Vierge, revêtue du soleil, entourée de sept séraphins qui chantent en saccompagnant de leurs harpes dor, savance pour recevoir la foule des chrétiens purs et fervents qui lélèvent sans aucun secours dailes ou de nuées, depuis le bas de la composition, entraînés dans ce mouvement ascensionnel par lintensité du désir. Parmi les groupes, on reconnaît aisément Dante, notre grand ami, guidé par Béatrix. Il détourne la tête, car ses yeux voilés encore des ombres humaines ne peuvent supporter léblouissement de la lumière divine. Raphaël et fra Angelico de Fiesole se tiennent aux pieds de la Vierge dans une attitude dadmiration amoureuse. Eux qui lont tant adorée sur terre, nont-ils pas droit de sagenouiller au ciel, plus près que personne de leur dame et souveraine ? Le bas du tableau est rempli par une résurrection. Des anges chargés de réveiller les dormeurs de la vallée de Josaphat volent près de terre et rasent le sol comme des hirondelles, avec une grâce aérienne exquise. La plupart des morts, au sortir de leurs tombeaux, sont couronnés par les mains célestes. Le peintre, comme vous pensez bien, na pas oublié le vieux Florentin, objet de son admiration particulière. Anticipant sur la décision de Dieu, il lui fait poser sur le front, par trois grands anges, la couronne de son triple génie, sans attendre quil soit tout à fait débarrassé des plis de son linceul. Plus au fond, à gauche, passe un char traîné par des colombes ; cest celui de lAmour qui sunit à Psyché par un baisé éternel. Autour des immortels amants, de petits archers lancent des flèches à travers un nuage mystérieux qui, en sentrouvrant par intervalles, laisse apercevoir des groupes amoureux moins éthérés que ceux admis au paradis de la Vierge. Des amours ailés entraînent et poussent même sous le nuage un couple plus passionné que les autres ; le mystère sétend sur leur extase. Ainsi le peintre qui nous a fait entre avec lui dans lEnfer, le Purgatoire et les Champs-Elysées, na pu ici nous mener plus loin. Les images manquent pour peindre le bonheur ; limagination, hélas ! se refuse aux chimères heureuses : lon trouve cent supplices pour un plaisir. Lamour immatériel, lamour pur, accord parfait de lâme, sont les plus hautes jouissances quon puisse rêver ici-bas : la Vierge au seuil du Paradis est le type de lamour mystique, de laspiration idéale ; Cupidon sunissant à Psyché représente la seconde espèce damour, qui, moins subtil, nen est pas moins noble et divin. Dans la pensée de lartiste, lEnfer cest lenvie, le Purgatoire le doute, lElysée lintelligence, le Paradis lamour. Chacun, après sa mort, a ce quil cherche dans sa vie : la peine et la rémunération ne sont que le rêve de chacun accompli. Lenvieux a les supplices, lindifférent les limbes, le philosophe le banquet de Platon, lamoureux lobjet de son désir, Marie ou Psyché, lâme seule ou lâme avec le corps, suivant son vu. Lhomme se juge lui-même et le tribunal suprême nest quun symbole. Mortels, ne vous tourmentez pas quand vous sortirez de la vie. Vous portez en vous-mêmes votre enfer et votre paradis ; vous aurez tout ce que vous aurez voulu. |