Théophile
Gautier 1811 - 1872
Le
Panthéon, peintures murales 1848
Chapitre V
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Le Panthéon,
peintures murales Les peintures que nous avons décrites par anticipation couvrent du haut jusquen bas les parois latérales du Panthéon ; la coupole, de Gros, par son élévation et limpossibilité den discerner les figures du point doù lon doit la voir, sisole en quelque sorte de la composition générale de lédifice ; par cette raison, Chenavard la laissée subsister telle quelle est ; il lui en eût coûté dailleurs de porter la main sur cet ouvrage, où le talent dun grand peintre a laissé de brillantes traces, bien que Raphaël nait pas fait de difficultés de jeter bas les fresques du Pinturiccio [sic] lorsquil fut chargé de peintre les stances et les loges du Vatican. Mais limmense pavé blanc et nu offrait un vaste champ à lartiste, qui la rempli par cinq grandes mosaïques circulaires disposées en forme de croix. La plus grande, qui occupe le dessous de la coupole et le centre de lédifice, na pas moins de soixante-dix pieds de diamètre : elle sera exécutée en mosaïque de couleurs ; les quatre autres en mosaïque blanche et noire, à la manière de celles de Beccafumi. La mosaïque centrale est le résumé de la pensée de lauteur. Les compositions précédentes nous ont montré lhumanité dans son développement historique et théogonique. Celle-ci nous la fait voir sous son côté métaphysique ; cest, en quelque sorte, la théologie de lauteur. Jusquà présent, il na fait que retracer avec le crayon les phases diverses de la vie du grand être collectif. Il raconte, il nexplique pas. Ici, sous des symboles transparents et plastiques, il développe sa théorie philosophique. Au sommet du cercle, sur un de ces fonds de splendeurs constellés détoiles comme Dante en fait rayonner dans les cercles les plus élevés de son paradis, flamboie une figure colossale pleine de douceur, de puissance, de majesté et dinspiration. On la prendrait dabord pour le Christ ; mais cest une puissance supérieure au Christ lui-même qui ne fut quun de ses hérauts : le Verbe ! Le Verbe se mouvant dans la lumière, cest-à-dire, la Raison éclatante, rapide, irrésistible, voilà la divinité que Chenavard place au ciel supérieur ; le Verbe, cest le Dieu suprême qui domine de sa taille gigantesque les olympes inférieurs et subalternes, car les degrés de la hiérarchie céleste sétablissent daprès les portions plus ou moins grandes que les dieux reflètent de la raison universelle. La lumière est la forme du Verbe. Le premier mot prononcé sur le néant produisit le jour ! Cette parole : Que la lumière soit ! fit éclater dans le vide des milliards détoiles et de soleils. La puissante formule dévocation vient dêtre prononcée, et les mondes tourbillonnent dans une lueur éblouissante. Les anges nés avec la lumière célèbrent à grand renfort de clairons la promulgation du Verbe, dont la personnification colossale se tient debout, les bras étendus devant un tronc autour duquel se groupent les quatre animaux mystiques. Les vieillards de lApocalypse symbolisant les puissances spirituelles et temporelles, tendent au Verbe, en signe dhommage, leurs encensoirs et leurs couronnes. A droite, les quatre anges des vertus cardinales, la Force, la Justice, la Tempérance et la Prudence, amènent au pied du Verbe les dieux de lOrient, qui sagenouillent dans des attitudes humbles et soumises : le vieux Chronos, Jupiter, plus loin Isis à la tête de vache, et tout au fond, au coin dun nuage, la figure cachée par un pan de draperie, un être énigmatique qui représente les dieux inconnus. Lange de la Force, vêtu dune armure dor, est de la plus grande beauté. A gauche, les trois vertus théologales, la Foi, lEspérance et la Charité, conduisent les dieux du Nord, Odin ayant sur les épaules les corbeaux Hugin et Munnin, cest-à-dire lesprit et la mémoire, qui lui racontent tout ce qui se passe, et tenant en main un rameau du frêne Ygrasil, larbre merveilleux, et Thor, le fils dOdin, qui sagenouille près de son père dont il est séparé par le loup Freki. Le peintre, par une idée ingénieuse et singulière, a donné à lange de lEspérance la forme dun squelette. Selon lui, la mort, cest le désir dune autre vie, dune incarnation différente et supérieure ; au moment de dépouiller son enveloppe, lâme ne peut quespérer limmortalité. Le squelette est donc lemblème de lespérance ardente. Dans le coin se groupent des divinités vagues et nébuleuses, Teutatès et Irmensul, que semble baigner lombre froide des forêts druidiques. Un banc de nuages étroits forme la ligne de démarcation de cette partie céleste et génésiaque du tableau qui occupe à peu près le tiers du cercle. On pourrait dire relativement quelle représente le passé, comme la portion du milieu représente le présent et la portion inférieure lavenir. Sous les nuages sétend une espèce de portique dune architecture primitive et sévère, dont les colonnes encadrent des scènes dun choix significatif. Au milieu, sous une triple arcade, sélève une idole dune forme mystérieuse et singulière et dune composition hybride qui fait penser aux divinités de lInde. Cependant ni la pagode pyramidale de Jaggernaut, ni le temple cryptique dEléphanta, nont vu sur leurs autels cette étrange et nouvelle création. Au milieu, la vache brahmanique vue de face et les genoux placés sur son fanon rumine quelque pensée de cosmogonie. A droite, le griffon de Perse, la patte allongée, laile frémissante, semble garder un trésor, tandis quà gauche le Sphinx de Chaldée se distrait de léternité par des rêves de granit. Sur le dos de ces trois bêtes soudées ensemble est posée la nef égyptienne, la Bari mystique qui transporte les âmes ; la nef porte elle-même larche dalliance surmontée à son tour du ciboire avec lhostie rayonnante. Ce symbole exécuté en granit rouge se répétera au fond du temple et remplacera lautel sous une rotonde de douze colonnes qui supporteront une frise à douze compartiments où les Olympiens seront sculptés en bas-relief. Par ce monument fait avec les symboles de tous les cultes fondus ensemble, Chenavard a voulu marquer que toutes les religions nétaient que des formes diverses de la même idée, et que, vues dune certaine hauteur, ces formes devaient être indifférentes : cest le Verbe, le grand Pan que lhumanité adore sous une multitude de pseudonymes : tous les noms des divinités sont les épithètes de la litanie de ce Dieu unique, général, éternel ; le Verbe nageant dans la lumière, cest-à-dire lintelligence suprême et régulatrice dont chaque être animé contient une parcelle et que lhomme seul porte avec conscience dans son cur et dans sa tête. Il a donc fait une idole, cest-à-dire une image plastique que tout le monde peut adorer, car elle contient le culte de chacun avec la généalogie de ce culte : tel devait être le maître-autel dun temple panthéiste, car le panthéisme a pour mission dabsorber dans son vaste sein toutes les idées et toutes les formes ; il nexclut aucune religion, il se les assimile toutes. Sous le portique de droite, on voit Zoroastre et Cyrus, Fo et Confucius, Toth, Hermès et Pythagore, Platon, Solon, Lycurgue, puis Orphée, Homère, Hésiode, Périclès, Phidias, Esope et les Sibylles, tous ceux qui ont transmis le Verbe et prophétisé, cest-à-dire formulé par anticipation le Verbe de lavenir. Sous le portique de gauche sont groupés Adam et Eve, que lange chasse de son épée flamboyante ; Melchisédech qui, par loblation du pain et du vin, donne la figure symbolique de la cessation des sacrifices sanglant auxquels se substitue la Messe ; Abraham, près dimmoler son fils, image de lancienne loi ; Noé ivre et maudissant Cham, Elisée laissant son manteau, Moïse tenant les tables de la loi ; Josué, David avec sa harpe, Samuel, Salomon tenant le modèle du Temple, et les prophètes qui font pendant aux Sibylles et rendent à la religion du Dieu solitaire les mêmes services que celles-ci au polythéisme. Du pied de lidole centrale part un perron à deux rampes aboutissant à un palier. Par la rampe droite descendent Alexandre et Ptolémée remettant à César, placé plus bas, les clés dAlexandrie. Ensuite viennent, placés sur le palier dont nous avons parlé tout à lheure, Auguste, Virgile, Horace, Tacite, regardant en sa qualité dhistorien Marius et Sylla qui luttent sur un plan plus reculé et laissent loin derrière eux Annibal et Mithridate, ces deux grands ennemis du nom romain, que des sénateurs assis sur leurs chaises curules semblent dominer par leur impassibilité majestueuse. Par la rampe gauche, reliant lAncien Testament au Nouveau, le verbe du passé au verbe de lavenir, descendent la Sainte-Vierge portant lenfant Jésus et saint Jean portant la croix et lagneau. Tout près de lescalier, et pour continuer la filiation, saint Pierre en présence de saint Jacques, reconnaissable à son bâton de voyageur, remet les clefs à saint Lin, le premier pape. Un peu plus loin, saint Jean, tournant vers le ciel son il daigle, écrit lApocalypse sur un long rouleau de parchemin, tandis que près de lui saint Etienne, donnant du pain et des vêtements à des enfants nus, institue la charité, ce sentiment inconnu au monde antique. Le groupe chrétien est rattaché au groupe païen par le bourreau armé de la hache quenvoient vers les hommes de la loi nouvelle Néron et Dioclétien, les grands persécuteurs. Plus à gauche, mais toujours sur le même plan, à lexception de deux personnages qui ont descendu, comme plus modernes, une des marches du grand escalier sur les degrés duquel sétage la composition, on remarque saint Paul prêchant sinon de vive voix, du moins par sa doctrine transmise, les docteurs Jérôme, Augustin, Ambroise et saint Grégoire, auteur du chant grégorien dont un oiseau semble lui souffler à loreille les mélodies célestes. Par derrière vient la foule des martyrs sortant dune arcade basse pratiquée sous ce que nous appellerons, faute dun meilleur terme, la loge des prophètes : sainte Marguerite avec sa roue, saint Laurent avec son gril, saint Barthélémy portant sa peau sur son bras, etc. De larcade ouverte sous les sibylles sortent confusément les barbares Sarrasins : Mahomet, dont le pigeon révélateur becquette loreille, fait le pendant du pape Grégoire et de son oiseau. A côté du prophète, Amrou incendie la bibliothèque dAlexandrie daprès les ordres du farouche Omar. Le Verbe Chrétien serait en danger de périr si Pélage avec sa lance et Charles Martel avec son marteau narrêtaient, dès les premières marches, lavalanche envahissante. Mais les Sarrasins brûlent les manuscrits et les livres à droite, consolez-vous, voici à gauche un groupe de moines Bénédictins et autres qui, accroupis sur les marches, transcrivent sur le parchemin les précieux restes de la pensée antique, et assurent ainsi la transmission du Verbe. Tandis que le monde barbare fourmille et sagite autour deux, recueillis dans leurs cellules tranquilles et dans les cloîtres blancs, ils travaillent en silence, exécutent ces merveilles calligraphiques, ces livres historiés darabesques fleuries et de miniatures dun goût naïf et charmant, conservent à la fois lidée et la forme, la poésie et lart. A quelques pas de là, Pierre lHermite prêche la croisade. Godefroy de Bouillon, Richard Cur-de-Lion lécoutent et semblent crier : Diex le volt ! De lautre côté, lempereur Frédéric Barberousse reçoit de Ferdoussi le Schah-Nameh, cest-à-dire la poésie, et dun autre personnage une petite mosquée en relief, cest-à-dire larchitecture. Près de ce groupe se tient le calife Haroun-al-Raschid, qui personnifie la civilisation orientale : bien que ces figures ne soient pas rigoureusement synchroniques, elles représentent la transmission de lidée et peuvent se trouver ensemble dans un milieu intellectuel. Secrète providence du Verbe ! LEurope, en se ruant sur lAsie à la conquête du grand sépulcre, en rapporte la civilisation ; au lieu dun tombeau vide, elle conquiert lidée vivante : les livres dAristote traduits par les Arabes, lalgèbre, lalchimie, lastrologie, la cabale, la médecine, toutes les sciences à létat de superstition et de grimoire, rapportées en germe dOrient, simplantent sur notre sol ; la musique, la poésie, larchitecture, lart tout idéal et si compliqué de larabesque, que nul peuple ne posséda comme les Sarrasins, sacclimatent dans ces tristes régions du nord, en proie à la plus effroyable barbarie. Logive mahométane met ses courbes gracieuses au service de la cathédrale chrétienne, le trèfle arabe sinscrit dans nos fenêtres, et Montereau, larchitecte de saint Louis, met des croissants sur les minarets de la mosquée, sur les aiguilles de la chapelle de Vincennes, voulions-nous dire. Au milieu, comme point central de la composition et du cercle, sont groupées plusieurs figures symbolisant les substitutions du monde moderne au monde ancien : Attila, coiffé dun casque bizarre et sauvage, où palpitent des ailes ce corbeau, imbriqué dune armure féroce, renverse sur les degrés Romulus, personnification de lempire romain, et que sa louve essaie en vain de défendre ; le barbare balance une masse darmes toute hérissée de pointes, dont il frappe sur la tête de sa victime : ce geste justifie le surnom de fléau de Dieu quil se donnait à lui-même. Un peu plus bas Charlemagne est agenouillé dans les plis dun manteau royal, tenant en main le globe du monde surmonté de la croix. Le pape lui pose la couronne sur la tête. Ils sont là tous les deux, seuls dans leur majesté profonde ; et, pour nous servir des termes du monologue de Charles-Quint.
Derrière ces différents personnages se lèvent deux figures mystérieuses que lhistoire ignore, mais que la légende revendique ; lun est lenchanteur Merlin, lautre la fée Mélusine, cette femme rare, « qui nétait serpent quà moitié, » comme Henri Heine la dit spirituellement quelque part. Le peintre a voulu caractériser ainsi la croyance aux fées et à la sorcellerie, qui joue un si grand rôle dans tout le moyen âge, et désigner les épopées fabuleuses du cycle carlovingien, iliades chevaleresques où les douze pairs font pâlir les exploits dAchille. Cen est bien fini avec le vieux monde ; le christianisme sest substitué au polythéisme, la barbarie du Nord à la civilisation du Midi, lempire dOccident à lempire dOrient. La légende elle-même sest renouvelée. Le merveilleux romantique a chassé le merveilleux classique. Les fées, les gnomes, les sylphes, les goules, remplacent les magiciennes de la Thessalie, les génies, les larves et les lémures. Lidéal a pris dautres formes : ce nest plus la Toison dor que cherchent les aventuriers, mais le Saint-Graal, cest-à-dire la vase où a été recueilli le précieux sang de Jésus-Christ, le jour de la passion. Il ne reste plus rien de lantiquité, pas même ce qui survit aux religions détruites, aux empires renversés, une superstition et une fable ! Mélusine et Merlin, dans ce grand résumé des manifestations de lintelligence humaine, devaient occuper une place importante. Le verbe, lorsquil veut parler à des peuples enfants, doit emprunter la forme du conte et se vêtir, pour attirer lattention paresseuse ou affaiblie, des splendides vêtements de la fiction. Nous voici maintenant dans lépoque moderne. Le verbe continue à se transmettre en élargissant toujours ses ondulations infinies. Sur une vaste terrasse, sétale une composition qui rappelle lécole dAthènes de Raphaël. Des poëtes, des artistes, des savants, des politiques, des inventeurs, des philosophes, des législateurs, tous ceux enfin qui, au moyen de lidée formulée en verbe, concourent au développement de lunité humaine, rêvent, dessinent, travaillent, intriguent, cherchent, spéculent, écrivent, formant des groupes harmonieusement balancés, les uns debout, les autres assis, ceux-ci inclinés vers leur uvre, ceux-là relevant la tête pour écouter. Schwartz, dans son froc de moine, souffle son fourneau où le salpêtre, en éclatant, va faire découvrir la poudre : Guttemberg [sic], entouré de penseurs qui se penchent vers lui et suivent sérieusement son travail, invente limprimerie. Christophe Colomb et Vasco de Gama reçoivent la boussole, les Médicis causent avec les artistes, Raphaël tient son carton de dessins, Brunelleschi se repose accoudé sur un chapiteau ; Luther, Charles-Quint, Bossuet et Loyola, Louis XIV, Cromwell, Pierre le Grand, agitent ensemble quelque grande question politique ; Voltaire rit et J.-J. Rousseau pleure ; Mozart, Michel-Ange, Dante, Shakespeare rayonnent au milieu de cette foule illustre, et se mêlent familièrement aux Descartes, aux Liebnitz, aux Newton, aux Spinosa, car lart aime la pensée et gagne au commerce de la philosophie. Tout à fait sur le premier plan, Lavoisier, Washington, Cuvier, Wats [sic] symbolisent lépoque où nous vivons ; Wats et Washington, si modernes quils appartiennent autant à lavenir quau présent, nont quun pied posé sur le plateau actuel, lautre pied est appuyé dans lombre sur un degré inférieur. Ils montrent ainsi que les conséquences de leurs idées nont pas encore acquis tous leurs développements. En effet, la démocratie américaine et la vapeur doivent changer la face du monde, et leur règne ne fait que commencer. Napoléon, que lon aperçoit debout, la face tournée vers le spectateur, vêtu du manteau impérial, couronné de laurier comme un César romain, est le dernier homme de lère antique, comme Washington est le premier homme de lère moderne ; lun enterre le vieux monde, lautre inaugure le nouveau ; le Corse ferme une civilisation, lAméricain en ouvre une autre. Coëthe [sic], dans son second Faust, suppose que les choses qui se sont passées autrefois se passent encore dans quelque coin de lunivers. Le fait est, selon lui, le point de départ dune foule de cercles excentriques qui vont agrandissant leurs orbes dans léternité et linfini : dès quune action est tombée dans le temps, comme une pierre dans un lac sans bornes, lébranlement causé par elle ne séteint jamais, et se propage en ondulations plus ou moins sensibles jusquaux limites des espaces. Ainsi, dans son étrange poëme, la guerre de Troie étend ses rayonnements jusquà lépoque chevaleresque ; la belle Hélène monte dans le donjon en poivrière du moyen âge. Lincéus, le gardien antique, veille du haut de la tourelle, et les jeunes Troyens se penchent aux créneaux dune muraille à moucharabys. Euphorion, lenfant mystérieux de la Tyndaride et de Faust, sautille entre le ciel et la terre, dans la prairie émaillée de pervenches. Ce qui fait le passé, le présent ne peut-il le produire, lui aussi, et prolonger ses vibrations dans les siècles qui ne sont pas encore ? les choses actuelles sont peut-être douées de la propriété démettrent des spectres et de les envoyer vers linconnu ; le présent est la matrice ou le passé procrée lavenir, et il doit exciter dans les régions impalpables, sous lobscurité des futurations, une ébauche invisible de ce qui sera ; les éléments de lavenir, les combinaisons du hasard, les accidents de lhistoire, sont déjà en préparation sur un fourneau mystérieux, dans les profondeurs impénétrables de lHadès ; la lueur du jour qui nous éclaire jette son reflet sur les temps qui vont se lever. Peindre lavenir était, certes, une tâche hardie. Notre artiste na pas reculé devant elle. A partir de Washington debout sur la dernière marche du présent, un escalier taillé irrégulièrement dans le roc par assises grossières descend dans les entrailles de la terre entrouverte en caverne. Sur les premières marches est accroupi un être de forme humaine encore, mais dune laideur vulgaire, à la physionomie basse, au nez écrasé sur sa face plate par le poing de la trivialité. Le cachet divin a disparu de son front rétréci, quil ne pense guère à lever vers le ciel. Comme ces éternels avares de Quintin Metzys [sic], il manie et compte lor et les billets de banque, accoudé à un ballot de coton. Autour de lui, comme un vil détritus, gisent brisés les nobles symboles de lart : la poésie est morte, lindustrie règne seule ; les instincts supérieurs séteignent, lâme sévapore, la beauté disparaît, les besoins seuls parlent. Plus bas, des êtres qui nont presque plus rien dhumain, se battent et sétranglent en se disputant une abjecte nourriture : les profils se dégradent, les formes bestiales font dévier les contours, la brute reprend lhomme : les types monstrueux de lInde et de lEgypte reparaissent, moins leur grandeur et leur jeunesse ; ce ne sont plus les exagérations dune nature débordante de sève, mais les pullulations malsaines dun monde en décomposition, mais les enflures, la gibbosité, latrophie, les bras qui se déjettent, les genoux qui deviennent cagneux, des tortillements de mandragore, des nodosités de vipères ; lanimalité a repris tout à fait le dessus. Au fond des bêtes aussi dégradées que les hommes rongent parmi des ruines et des broussailles des restes des carcasses et des os déjà dépouillés. Sur le premier plan, à droite, les Mères horriblement vieilles dorment ou expirent adossées à des tombeaux pleins de morts : leur aspect est navrant. Elles ne sont plus que les ombres delles-mêmes. Elles sont devenues stériles, leur sein est desséché, et cest en vain que les nouveau-nés pressent leur mamelle tarie. Le monde va finir. Les Parques, assises dans des attitudes de découragement, laissent tomber leur quenouille sans étoupe et leurs ciseaux inutiles ; plus dexistence à prolonger, plus de fil à couper. Leur rôle est fini, et, comme tous les êtres dont la tâche est accomplie, elles meurent. Qui ramènera de son pouce sur vos yeux creux vos paupières ridées, sempiternelles filandières ? Il ny a plus personne de vivant, et les petits génies de la terre jettent les cadavres des derniers hommes dans le feu éternel et central. Le feu qui flamboie au bas de la composition correspond à la lumière qui rayonne à la partie supérieure. La lumière a tout développé, le feu régénèrera tout : la clarté et la chaleur ne sont-elles pas la source de la vie intellectuelle et physique ? La mort nest-elle pas lobscurité et le froid ? De ce feu sélance, les ailes déployées, le Phénix antique, symbole de la renaissance immortelle. Comme loiseau merveilleux, fils de ses propres cendres, lHumanité, consumée sur le bûcher régénérateur, jaillira plus jeune, plus brillante que jamais de la flamme purificatrice, et reprendra ses évolutions. Dautres dieux, dautres héros, dautres poëtes formuleront encore ses pensées et ses rêves, et, dans quelques milliers dannées, des peintres inconnus, plus grands quAppelles et Michel-Ange, décoreront pour elle des Panthéons dune architecture que nul ne peut prévoir. |