Théophile
Gautier 1811 - 1872
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II - DYNASTIE BLANCHE
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Ménagerie intime
menu Arrivons à des époques plus
modernes. Dun chat rapporté de la Havane par Mlle
Aïta de la Penuela, jeune artiste espagnole dont les études
dangoras blancs ont orné et ornent encore les devantures
des marchands destampes, nous vint un petit chat, mignon au possible,
qui ressemblait à ces houppes de cygne quon trempe dans
la poudre de riz. A cause de sa blancheur immaculée il reçut
le nom de Pierrot qui, lorsquil fut devenu grand, sallongea
en celui de Don-Pierrot-de-Navarre, infiniment plus majestueux, et qui
sentait la grandesse. Don Pierrot, comme tous les animaux dont on soccupe
et que lon gâte, devint dune amabilité charmante.
Il participait à la vie de la maison avec ce bonheur que les
chats trouvent dans lintimité du foyer. Assis à
sa place habituelle, tout près du feu, il avait vraiment lair
de comprendre les conversations et de sy intéresser. Il
suivait des yeux les interlocuteurs, poussant de temps à autre
de petits cris, comme sil eût voulu faire des objections
et donner, lui aussi, son avis sur la littérature, sujet ordinaire
des entretiens. Il aimait beaucoup les livres, et quand il en trouvait
un ouvert sur une table, il se couchait dessus, regardait attentivement
la page et tournait les feuillets avec ses griffes?; puis il finissait
par sendormir, comme sil eût, en effet, lu un roman
à la mode. Dès que nous prenions la plume, il sautait
sur notre pupitre et regardait dun air dattention profonde
le bec de fer semer de pattes de mouches le champ de papier, faisant
un mouvement de tête à chaque retour de ligne. Quelquefois
il essayait de prendre part à notre travail et tâchait
de nous retirer la plume de la main, sans doute pour écrire à
son tour, car cétait un chat esthétique comme le
chat Murr dHoffmann?; et nous le soupçonnons fort davoir
griffonné des mémoires, la nuit, dans quelque gouttière,
à la lueur de ses prunelles phosphoriques. Malheureusement ces
élucubrations sont perdues. Minuit était lheure que nous ne devions pas dépasser pour rentrer à la maison. Pierrot avait là-dessus des idées de concierge. Dans ce temps-là nous avions formé, entre amis, une petite réunion du soir qui sappelait « la Société des quatre chandelles », le luminaire du lieu étant composé, en effet, de quatre chandelles fichées dans des flambeaux dargent et placées aux quatre coins de la table. Quelquefois la conversation sanimait tellement quil nous arrivait doublier lheure, au risque, comme Cendrillon, de voir notre carrosse changé en écorce de potiron et notre cocher en maître rat. Pierrot nous attendit deux ou trois fois jusquà deux heures du matin?; mais, à la longue, notre conduite lui déplut, et il alla se coucher sans nous. Cette protestation muette contre notre innocent désordre nous toucha, et nous revînmes désormais régulièrement à minuit. Mais Pierrot nous tint longtemps rancune?; il voulut voir si ce nétait pas un faux repentir?; mais quand il fut convaincu de la sincérité de notre conversion, il daigna nous rendre ses bonnes grâces et reprit son poste nocturne dans lantichambre. Conquérir lamitié dun chat est chose difficile. Cest une bête philosophique, rangée, tranquille, tenant à ses habitudes, amie de lordre et de la propreté, et qui ne place pas ses affections à létourdie : il veut bien être votre ami, si vous en êtes digne, mais non pas votre esclave. Dans sa tendresse il garde son libre arbitre, et il ne fera pas pour vous ce quil juge déraisonnable?; mais une fois quil sest donné à vous, quelle confiance absolue, quelle fidélité daffection?! Il se fait le compagnon de vos heures de solitude, de mélancolie et de travail. Il reste des soirées entières sur votre genou, filant son rouet, heureux dêtre avec vous et délaissant la compagnie des animaux de son espèce. En vain des miaulements retentissent sur le toit, lappelant à une de ces soirées de chats où le thé est remplacé par du jus de hareng-saur, il ne se laisse pas tenter et prolonge avec vous sa veillée. Si vous le posez à terre, il regrimpe bien vite à sa place avec une sorte de roucoulement qui est comme un doux reproche. Quelquefois, posé devant vous, il vous regarde avec des yeux si fondus, si moelleux, si caressants et si humains, quon en est presque effrayé?; car il est impossible de supposer que la pensée en soit absente. Don-Pierrot-de-Navarre eut une compagne de même race, et non moins blanche que lui. Tout ce que nous avons entassé de comparaisons neigeuses dans la Symphonie en blanc majeur ne suffirait pas à donner une idée de ce pelage immaculé, qui eût fait paraître jaune la fourrure de lhermine. On la nomma Séraphita, en mémoire du roman swedenborgien de Balzac. Jamais lhéroïne de cette légende merveilleuse, lorsquelle escaladait avec Minna les cimes couvertes de neiges du Falberg, ne rayonna dune blancheur plus pure. Séraphita avait un caractère rêveur et contemplatif. Elle restait de longues heures immobile sur un coussin, ne dormant pas, et suivant des yeux, avec une intensité extrême dattention, des spectacles invisibles pour les simples mortels. Les caresses lui étaient agréables?; mais elle les rendait dune manière très-réservée, et seulement à des gens quelle favorisait de son estime, difficilement accordée. Le luxe lui plaisait, et cétait toujours sur le fauteuil le plus frais, sur le morceau détoffe le plus propre à faire ressortir son duvet de cygne, quon était sûr de la trouver. Sa toilette lui prenait un temps énorme?; sa fourrure était lissée soigneusement tous les matins. Elle se débarbouillait avec sa patte?; et chaque poil de sa toison, brossé avec sa langue rose, reluisait comme de largent neuf. Quand on la touchait, elle effaçait tout de suite les traces du contact, ne pouvant souffrir dêtre ébouriffée. Son élégance, sa distinction éveillaient une idée daristocratie?; et, dans sa race, elle était au moins duchesse. Elle raffolait des parfums, plongeait son nez dans les bouquets, mordillait, avec de petits spasmes de plaisir, les mouchoirs imprégnés dodeur?; se promenait sur la toilette parmi les flacons dessence, flairant les bouchons?; et, si on leût laissé faire, elle se fût volontiers mis de la poudre de riz. Telle était Séraphita?; et jamais chatte ne justifia mieux un nom plus poétique. À peu près vers cette époque, deux de ces prétendus matelots qui vendent des couvertures bariolées, des mouchoirs en fibre dananas et autres denrées exotiques, passèrent par notre rue de Longchamps. Ils avaient dans une petite cage deux rats blancs de Norvège avec des yeux roses les plus jolis du monde. En ce temps-là, nous avions le goût des animaux blancs?; et jusquà notre poulailler était peuplé de poules exclusivement blanches. Nous achetâmes les deux rats?; et on leur construisit une grande cage avec des escaliers intérieurs menant aux différents étages, des mangeoires, des chambres à coucher, des trapèzes pour la gymnastique. Ils étaient là, certes, plus à laise et plus heureux que le rat de La Fontaine dans son fromage de Hollande. Ces gentilles bêtes dont on a, nous ne savons pourquoi, une horreur puérile, sapprivoisèrent bientôt de la façon la plus étonnante, lorsquelles furent certaines quon ne leur voulait point de mal. Elles se laissaient caresser comme des chats, et, vous prenant le doigt entre leurs petites mains roses dune délicatesse idéale, vous léchaient amicalement. On les lâchait ordinairement à la fin des repas?; elles vous montaient sur les bras, sur les épaules, sur la tête, entraient et ressortaient par les manches des robes de chambre et des vestons, avec une adresse et une agilité singulières. Tous ces exercices, exécutés très-gracieusement, avaient pour but dobtenir la permission de fourrager les restes du dessert?; on les posait alors sur la table?; en un clin dil le rat et la rate avaient déménagé les noix, les noisettes, les raisins secs et les morceaux de sucre. Rien nétait plus amusant à voir que leur air empressé et furtif, et que leur mine attrapée quand ils arrivaient au bord de la nappe?; mais on leur tendait une planchette aboutissant à leur cage, et ils emmagasinaient leurs richesses dans leur garde-manger. Le couple se multiplia rapidement?; et de nombreuses familles dune égale blancheur descendirent et montèrent les petites échelles de la cage. Nous nous vîmes donc à la tête dune trentaine de rats tellement privés que, lorsquil faisait froid, ils se fourraient dans nos poches pour avoir chaud et sy tenaient tranquilles. Quelquefois nous faisions ouvrir les portes de cette Ratopolis, et, montant au dernier étage de notre maison, nous faisions entendre un petit sifflement bien connu de nos élèves. Alors les rats, qui franchissent difficilement des marches descalier, se hissaient par un balustre, empoignaient la rampe, et, se suivant à la file avec un équilibre acrobatique, gravissaient ce chemin étroit que parfois les écoliers descendent à califourchon, et venaient nous retrouver, en poussant de petits cris et en manifestant la joie la plus vive. Maintenant, il faut avouer un béotisme de notre part : à force dentendre dire que la queue des rats ressemblait à un ver rouge et déparait la gentillesse de lanimal, nous choisîmes une de nos jeunes bestioles et nous lui coupâmes avec une pelle rouge cet appendice tant critiqué. Le petit rat supporta très-bien lopération, se développa heureusement et devint un maître rat à moustaches?; mais, quoique allégé du prolongement caudal, il était bien moins agile que ses camarades?; il ne se risquait à la gymnastique quavec prudence et tombait souvent. Dans les ascensions le long de la rampe, il était toujours le dernier. Il avait lair de tâter la corde comme un danseur sans balancier. Nous comprîmes alors de quelle utilité la queue était aux rats?; elle leur sert à se tenir en équilibre lorsquils courent le long des corniches et des saillies étroites. Ils la portent à droite ou à gauche pour se faire contre-poids alors quils penchent dun côté ou dun autre. De là ce perpétuel frétillement qui semble sans cause. Mais quand on observe attentivement la nature, on voit quelle ne fait rien de superflu, et quil faut mettre beaucoup de réserve à la corriger. Vous vous demandez sans doute comment des chats et des rats, espèces si antipathiques et dont lune sert de proie à lautre, pouvaient vivre ensemble?? Ils saccordaient le mieux du monde. Les chats faisaient patte de velours aux rats, qui avaient déposé toute méfiance. Jamais il ny eut perfidie de la part des félins, et les rongeurs neurent pas à regretter un seul de leurs camarades. Don-Pierrot-de-Navarre avait pour eux lamitié la plus tendre. Il se couchait près de leur cage et les regardait jouer des heures entières. Et quand, par hasard, la porte de la chambre était fermée, il grattait et miaulait doucement pour se faire ouvrir et rejoindre ses petits amis blancs, qui, souvent, venaient dormir tout près de lui. Séraphita, plus dédaigneuse et à qui lodeur des rats, trop fortement musquée, ne plaisait pas, ne prenait point part à leurs jeux, mais elle ne leur faisait jamais de mal et les laissait tranquillement passer devant elle sans allonger sa griffe. La fin de ces rats fut singulière. Un jour dété lourd, orageux, où le thermomètre était près datteindre les quarante degrés du Sénégal, on avait placé leur cage dans le jardin sous une tonnelle festonnée de vigne, car ils semblaient souffrir beaucoup de la chaleur. La tempête éclata avec éclairs, pluie, tonnerre et rafales. Les grands peupliers du bord de la rivière se courbaient comme des joncs?; et, armé dun parapluie que le vent retournait, nous nous préparions à aller chercher nos rats, lorsquun éclair éblouissant, qui semblait ouvrir les profondeurs du ciel, nous arrêta sur la première marche qui descend de la terrasse au parterre. Un coup de foudre épouvantable, plus fort que la détonation de cent pièces dartillerie, suivit léclair presque instantanément, et la commotion fut si violente que nous fûmes à demi renversé. Lorage se calma un peu après cette terrible explosion?; mais, ayant gagné la tonnelle, nous trouvâmes les trente-deux rats, les pattes en lair, foudroyés du même coup. Les fils de fer de leur cage avaient sans doute attiré et conduit le fluide électrique. Ainsi moururent, tous ensemble, comme ils avaient vécu, les trente-deux rats de Norvège, mort enviable, rarement accordée par le destin?! |