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Poésies libertines
Musée secret
MUSÉE SECRET
Voici une pièce avouée de Théophile Gautier. (Poésies
complètes. Paris, Charpentier, 1876, in-12, tome II, 339
pp. On lit sur la page en regard du titre : Il a été tiré
quinze exemplaires semblables à celui-ci. Il est interdit de
les mettre dans le commerce.) Elle est célèbre et fort
belle. Gautier sy montre tel quil était, un grand
artiste amant de la Beauté. Ce poème eût été
digne de Goethe, mais Gautier seul pouvait lécrire. On
dit que Gautier aurait pu être, si la vie ne lavait contraint
à des travaux misérables et absorbants, un Goethe français.
Leurs noms se ressemblent. Il ny a pas de pièces dans toutes
les littératures du monde où lart plastique, la
nudité souveraine, aient été chantés avec
un lyrisme plus pur, plus noble, plus parfait. La pièce dont
je parle et que jadmire au delà de toute expression, faisait
partie des Émaux et Camées, et fut retirée par
lauteur. Elle porte un titre napolitain Musée secret.
Des déesses et des mortelles,
Quand ils font voir les charmes nus,
Les sculpteurs grecs plument les ailes
De la colombe de Vénus.
Sous leur ciseau senvole et tombe
Le doux manteau qui la revêt,
Et sur son nid froid la colombe
Tremble sans plume et sans duvet.
Ô grands païens, je vous pardonne !
Les Grecs enlevant au contour
Le fin coton que Dieu lui donne
Otaient son mystère à lamour ;
Mais nos peintres tondant leurs toiles
Comme des marbres de Paros
Fauchent sur les beaux corps sans voiles
Le gazon où sassied Eros.
À la fin du XIXe siècle, les sculpteurs
et les peintres sont moins prudes. Non quils aient tous du talent
; mais ils peignent ou sculptent souvent des nudités toisonnées.
On ma dit cependant que les jeunes peintres nétaient
plus sensuels et que nous allions avoir une peinture où les belles
formes humaines et la représentation des beautés féminines,
qui parlent aux sens des gens sains et bien constitués, nallaient
plus pour un temps entrer en ligne de compte pour les artistes qui ne
prisent plus que la technique de leur art et les effets soit du coloris,
soit de la composition ; mais la beauté, chers enfants, nest-elle
point comme de la plastique, de la lumière, de la lumière
?
Pourtant jamais beauté chrétienne
Na fait à son trésor caché
Une visite athénienne,
La lampe en main, comme Psyché.
Au soleil tirant sans vergogne
Le drap de la blonde qui dort,
Comme Philippe de Bourgogne,
Vous trouveriez la Toison dOr ;
Et la brune est toujours certaine
Damener au bout de son doigt,
Pour le diable de La Fontaine,
Le cheveu que rien ne rend droit.
Cette allusion au diable de Papefiguière est piquante.
Dautre part, Théophile
Gautier a bien raison de parler ici de la brune, car il est des blondes,
surtout en Hollande, qui sont moins frisées. Voici la suite qui
est une admirable évocation de tableaux célèbres
:
Aussi, jaime tes courtisanes
Et tes nymphes, ô Titien,
Roi des tons chauds et diaphanes,
Soleil du ciel vénitien.
Sous une courtine pourprée
Elles étalent bravement,
Dans sa pâleur mate et dorée,
Un corps superbe où rien ne ment.
Une touffe dambre soyeuse
Veloute, sur leur flanc poli,
Cette envergure harmonieuse
Que trace laine avec son pli.
Et lon voit sous leurs doigts divoire,
Naïf détail que nous aimons,
Germer la mousse blonde ou noire
Dont Cypris tapisse ses monts.
À Naple ouvrant ses cuisses rondes,
Sur un autel dor, Danaé
Laisse du ciel, en larmes blondes,
Pleuvoir Jupiter monnayé.
Et la Tribune de Florence
Au cant choqué montre Vénus
Baignant avec indifférence,
Dans son manchon, ses doigts menus.
Puis, quand il quitte lArt italien, si lyriquement
célébré, Gautier évoque ses souvenirs pour
chanter la nature, et ces seize vers sont un des plus beaux et des plus
nobles poèmes qui soient.
Maître, ma gondole à Venise
Berçait un corps digne de toi
Avec un flanc superbe où frise
De quoi faire un ordre de roi.
Pour rendre sa bonté complète,
Laisse-moi faire, ô grand vieillard,
Changeant mon luth pour ta palette,
Une transposition dart.
Oh ! comme dans la rouge alcôve,
Sur la blancheur de ce beau corps,
Jaime à voir cette tache fauve
Prendre le ton bruni des ors
Et rappeler, ainsi posée,
LAmour sur sa mère endormi,
Ombrant de sa tête frisée
Le beau sein quil cache à demi.
Image charmante ! Je nen connais pas de plus délicate.
Dans une soie ondée et rousse,
Le fruit damour y rit aux yeux,
Comme une pêche sur la mousse
Dun paradis mystérieux.
Pomme authentique dHespéride,
Or crespelé, riche toison,
Quaurait voulu cueillir Alcide
Et qui ferait voguer Jason !
Sur ta laine annelée et fine
Que lart toujours voulut raser,
Ô douce barbe féminine,
Reçois mon vers comme un baiser,
Car il faut des oublis antiques
Et des pudeurs dun temps châtré
Venger dans des strophes plastiques,
Grande Vénus, ton mont sacré.
Cette pièce païenne de Théophile Gautier mérite
dêtre connue de tous ceux qui aiment les beaux vers. Si
javais un enfant et que ce fût un garçon, je les
lui ferais apprendre plutôt que toutes les fausses tristesses
de Musset qui gâtent le goût et ne signifient pas grandchose.
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