Théophile
Gautier 1811 - 1872
12 - Espana
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ESPAÑA Du 5 mai au 7 octobre 1840, Théophile Gautier découvre lEspagne avec son ami Eugène Piot. Ce séjour de six mois lui fournit la matière de son Voyage en Espagne, sorte de carnets dimpressions vigoureux, marqués par la fraîcheur du regard, létonnement de la vision et le souci toujours exacerbé de la justesse du dire. Ces visions donnent lieu à de nouveaux vers, España, qui paraissent dans le recueil des Poésies complètes en 1845
Jarrive à Grenade, je cours à la poste ; pas de lettres, au second courrier rien encore ; jaime à croire que vous mavez écrit, la lettre sest perdue, cest là votre seule excuse. Comment vous êtes quatre écrivant tous plus ou moins bien et vous navez pas le courage de mettre la plume au poing comment en deux mois deux lettres seulement je vous ai écrit de Tours, de Bordeaux, de Burgos et de Madrid trois fois voici que je vous envoie une autre lettre de Grenade ; mavez-vous donc déjà oublié, canailles que vous êtes il me semble que cest bien prompt : Piot na rien reçu non plus de sa mère. Si vous continuez comme ça, vous finirez sur léchafaud ; êtes-vous malades êtes-vous morts. Que diable faites-vous, Gérard qui est le plus paresseux des mortels ma écrit cinq ou six fois : et pourtant cest de la copie non payée. Plaisanterie à part cela mafflige profondément ; moi qui voyage dans la plaine et dans la sierra, au soleil à la poussière qui fais de grandes odes politiques de 200 vers de longueur, des impressions de grand chemin, qui suis forcé davaler un nombre infini de cathédrales de prendre des notes, dapprendre lEspagnol et qui compose un volume de vers où il y en a de chouettes je trouve bien le temps de vous écrire à travers ma sueur, et vous rien. Vous paraissiez cependant maimer est-ce déjà fini ? Peut être avez-vous oublié de mettre vos lettres à la poste ; ou bien de les affranchir jusquà la frontière. Je ne sais quimaginer, il ny a pas de journaux français en Andalousie et jignore aussi complètement ce qui se passe que si jétais en Chine ; je vous avais pourtant bien élevés et à force de soins javais fait de vous des parens présentables. Envoyez-moi des masses de copie de famille ou je vous donne ma malédiction et je vous déshérite, quant à ma santé elle est inaltérable et je me porte comme plusieurs ponts-neufs. Voilà deux mois passés il nen reste plus quun : nous avons vu Burgos Vittoria Valladolid Olmedo lEscurial Tolède Madrid Aranjuez Jaen Grenade, il nous reste à voir Cordoue Séville Cadix et Valence ; cela fait nous retournons dans notre belle patrie où lon ne paraît plus guère se soucier de nous ; ah ma chère Maman je naurais pas cru de ta part à une si grande négligence : si tu es contente de recevoir de mes nouvelles crois-tu que je puisse me passer des tiennes et Lili, et papa et Zoé et Alphonse ; jolie famille ! Si vous vous conduisez de la sorte, je loue lAlhambra, je le meuble dun matelas dune natte de paille et dune paire ou deux de sultanes et je ne reviens pas là ! le gouvernement sarrangera comme il voudra, la France pataugera tant pis. Jenvoie toutes sortes de copies, sont-elles arrivées, ont-elles paru. Je nai connaissance que des deux premières lettres : cest aujourdhui samedi, jusquà mercredi je naurai rien : il ny a ici courrier que deux fois la semaine. Malgré votre infâme conduite, je vous embrasse de tout mon cur.
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