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ESPAÑA
EN PASSANT À VERGARA
No vaya usted a ver eso, que
le dará gana de vomitar.
Nous avions avec nous une jeune Espagnole,
À lallure hardie, à la toilette folle,
Au grand front éclatant comme un marbre poli,
Où la réflexion na jamais fait un pli,
Encadré de cheveux qui venaient en désordre
Sur un col satiné nonchalamment se tordre ;
Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs
Renvoyant des éclairs comme un piège à miroirs
;
Un rire éblouissant, épanoui, sonore,
Belle fleur de gaîté quun seul mot fait éclore
;
Des dents de jeune loup, pures comme du lait,
Dont lémail insolent sans trêve étincelait
;
Une taille cambrée en cavale andalouse ;
Des pieds mignons à rendre une reine jalouse ;
Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou,
Des mouvements doiseau dans les poses du cou,
De petits airs penchés, des tournures de hanches,
De certaines façons de porter ses mains blanches,
Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran,
Sous le nom dune sainte, en habit sévillan,
Représente une dame avec des pendeloques,
Des plumes, du clinquant et des modes baroques.
Or, pendant que jerrais dans la vaste
fonda,
Attendant quon servit la olla podrida,
Et que je regardais, ardent à tout connaître,
La cage du grillon pendue à la fenêtre,
Un mort passa, partant pour le royaume noir,
Et comme je voulais descendre pour le voir
(Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire
Ce terrible secret quaucun deux na pu dire),
LEspagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras,
Me retint et me dit : « Oh ! ne descendez pas,
Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée ! »
Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée,
De cet air de dégoût mêlé dun peu deffroi
Quon aurait en parlant dun reptile au corps froid.
Ce spectacle, effrayant pour le héros
lui-même,
Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême
Après vingt ans de jeûne et dangoisse passés,
Un crâne sous la main, entre des murs glacés,
La mort na donc pour toi ni leçon ni tristesse ?
Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse,
Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardents,
Quil nest pas une tache aux perles de tes dents,
Tu crois vivre toujours, sans quà ton front splendide
Le temps avec son ongle ose écrire une ride ?
Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil,
Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil ?
Et pourtant ce débris fut le temple dune âme ;
Ce néant a vécu ; cette lampe sans flamme,
Que la bouche inconnue a soufflée en passant,
Naguère eut le rayon qui téclaire à présent.
Sans doute ; mais pourquoi plonger
dans ces mystères ?
Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires,
En conversation avec le ver impur !
À nous la vie, à nous le soleil et lazur,
À nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille,
Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville,
Les pesants picadors et les légers chulos,
Les mules secouant leurs grappes de grelots,
Les chevaux éventrés, et le taureau qui râle
Fondant, lépée au cou, sur le matador pàle
!
À nous la castagnette, à nous le pandéro,
La cachucha lascive et le gai boléro,
Le jeu de léventail, le soir, aux promenades,
Et sous le balcon dor les molles sérénades !
Les vivants sont charmants et les morts sont affreux.
Oui ; mais le ver un jour rongera ton il creux,
Et comme un fruit gâté, superbe créature,
Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture ;
Et le mort outragé, se levant à demi,
Dira, le regard lourd davoir longtemps dormi :
« Dédaigneuse ! à ton tour tu donnes la nausée,
Ta figure est déjà bleue et décomposée,
Tes parfums sont changés en fétides odeurs,
Et tu nes quun ramas deffroyables laideurs ! »
Vergara, 1841
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