|
ESPAÑA
LHORLOGE
Vulnerant omnes, ultima necat.
La voiture fit halte à léglise dUrrugne,
Nom rauque, dont le son à la rime répugne,
Mais qui nen est pas moins un village charmant,
Sur un sol montueux perché bizarrement.
Cest un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises,
Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises,
Qui na pour ornement que le fer de sa croix,
Une horloge rustique et son cadran de bois
Dont les chiffres romains, épongés par la pluie,
Ont coulé sur le fond que nul pinceau nessuie.
Mais sur lhumble cadran regardé par hasard,
Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar,
Comme linscription de la porte maudite,
En caractères noirs une phrase est écrite ;
Quatre mots solennels, quatre mots de latin,
Où tout homme en passant peut lire son destin :
« Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève
! »
Oui, cest bien vrai, la vie est un combat
sans trêve,
Un combat inégal contre un lutteur caché
Qui daucun de nos coups ne peut être touché ;
Et dans nos curs criblés, comme dans une cible,
Tremblent les traits lancés par larcher invisible.
Nous sommes condamnés, nous devons tous périr ;
Naître, cest seulement commencer à mourir,
Et lenfant, hier encor chérubin chez les anges,
Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.
Le disque de lhorloge est le champ du combat,
Où la Mort de sa faux par milliers nous abat ;
La Mort, rude jouteur qui suffit pour défendre
Léternité de Dieu, quon voudrait bien lui
prendre.
Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,
Les Heures, sans repos, parcourent le cadran ;
Comme ces inconnus des chants du moyen-âge,
Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,
Et leurs armes dacier deviennent tour à tour
Noires comme la nuit, blanches comme le jour.
Chaque sur à lappel de
la cloche sélance,
Prend aussitôt laiguille ouvrée en fer de lance,
Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,
Pour nous tirer du cur une perle de sang,
Jusquau jour dépouvante où paraît la
dernière
Avec le sablier et la noire bannière ;
Celle quon nattend pas, celle qui vient toujours,
Et qui se met en marche au premier de nos jours !
Elle va droit à vous, et, dune main trop sûre,
Vous porte dans le flanc la suprême blessure,
Et remonte à cheval, après avoir jeté
Le cadavre au néant, lâme à léternité
!
Urrugne, 1841.
|