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ESPAÑA
À ZURBARAN
Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans
lombre,
Glissez silencieux sur les dalles des morts,
Murmurant des Pater et des Ave sans nombre,
Quel crime expiez-vous par de si grands remords
?
Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême,
Pour le traiter ainsi, qua donc fait votre corps ?
Votre corps modelé par le doigt de
Dieu même,
Que Jésus-Christ, son fils, a daigné revêtir,
Vous navez pas le droit de lui dire : « Anathème
! »
Je conçois les tourments et la foi
du martyre,
Les jets de plomb fondu, les bains de poix liquide,
La gueule des lions prête à vous engloutir,
Sur un rouet de fer les boyaux quon
dévide,
Toutes les cruautés des empereurs romains ;
Mais je ne comprends pas ce morne suicide !
Pourquoi donc, chaque nuit, pour vous seuls
inhumains,
Déchirer votre épaule à coups de discipline,
Jusquà ce que le sang ruisselle sur vos reins ?
Pourquoi ceindre toujours la couronne dépine,
Que Jésus sur son front ne mit que pour mourir,
Et frapper à plein poing votre maigre poitrine ?
Croyez-vous donc que Dieu samuse à
voir souffrir,
Et que ce meurtre lent, cette froide agonie,
Fasse pour vous le ciel plus facile à souvrir ?
Cette tête de mort entre vos doigts
jaunie,
Pour ne plus en sortir, quelle rentre au charnier !
Que votre fosse soit par un autre finie !
Lesprit est immortel, on ne peut le
nier ;
Mais dire, comme vous, que la chair est infâme,
Statuaire divin, cest te calomnier !
Pourtant quelle énergie et quelle force
dâme
Ils avaient, ces chartreux, sous leur pâle linceul,
Pour vivre, sans amis, sans famille et sans femme,
Tout jeunes, et déjà plus glacés
quun aïeul,
Nayant pour horizon quun long cloître en arcades,
Avec une pensée, en face de Dieu seul !
Tes moines, Lesueur, près de ceux-là
sont fades :
Zurbaran de Séville a mieux rendu que toi
Leurs yeux plombés dextase et leurs têtes malades,
Le vertige divin, lenivrement de foi
Qui les fait rayonner dune clarté fiévreuse,
Et leur aspect étrange, à vous donner leffroi.
Comme son dur pinceau les laboure et les creuse
!
Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits
Dans les rides sans fond de leur face terreuse !
Comme du froc sinistre il allonge les plis
;
Comme il sait lui donner les pâleurs du suaire,
Si bien que lon dirait des morts ensevelis !
Quil vous peigne en extase au fond du
sanctuaire,
Du cadavre divin baisant les pieds sanglants,
Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat laire,
Vous promenant rêveurs le long des cloîtres
blancs,
Par file assis à table au frugal réfectoire,
Toujours il fait de vous des portraits ressemblants.
Deux teintes seulement, clair livide, ombre
noire ;
Deux poses, lune droite et lautre à deux genoux,
À lartiste ont suffi pour peindre votre histoire.
Forme, rayon, couleur, rien nexiste
pour vous ;
À tout objet réel vous êtes insensibles,
Car le ciel vous enivre et la croix vous rend fous ;
Et vous vivez muets, inclinés sur vos
bibles,
Croyant toujours entendre aux plafonds entrouverts
Éclater brusquement les trompettes terribles !
Ô moines ! maintenant, en tapis frais
et verts,
Sur les fosses par vous à vous-mêmes creusées,
Lherbe sétend. Eh bien ! que dites-vous aux
vers ?
Quels rêves faites-vous ? quelles sont
vos pensées ?
Ne regrettez-vous pas davoir usé vos jours
Entre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées
?
Ce que vous avez fait, le feriez-vous toujours
?
Séville, 1844.
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