|
ESPAÑA
LE ROI SOLITAIRE
Je vis cloîtré dans mon âme profonde,
Sans rien dhumain, sans amour, sans amis,
Seul comme un dieu, nayant dégaux au monde
Que mes aïeux sous la tombe endormis !
Hélas ! grandeur veut dire solitude.
Comme une idole au geste surhumain,
Je reste là, gardant mon attitude,
La pourpre au dos, le monde dans la main.
Comme Jésus, jai le cercle dépines
;
Les rayons dor du nimbe sidéral
Percent ma peau comme des javelines,
Et sur mon front perle mon sang royal.
Le bec pointu du vautour héraldique
Fouille mon flanc en proie aux noirs soucis :
Sur son rocher, le Prométhée antique
Nétait quun roi sur son fauteuil assis.
De mon olympe entouré de mystère,
Je nentends rien que la voix des flatteurs ;
Cest le seul bruit qui des bruits de la terre
Puisse arriver à de telles hauteurs ;
Et si parfois mon peuple, quon outrage,
En gémissant entre-choque ses fers :
« Sire ! dormez, me dit-on, cest lorage ;
Les cieux bientôt vont devenir plus clairs. »
Je puis tout faire, et je nai plus denvie.
Ah ! si javais seulement un désir !
Si je sentais la chaleur de la vie !
Si je pouvais partager un plaisir !
Mais le soleil va toujours sans cortège ;
Les plus hauts monts sont aussi les plus froids ;
Et nul été ne peut fondre la neige
Sur les sierras et dans le cur des rois !
Escurial, 1841.
|