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La Comédie
de la Mort
La Chanson de Mignon
1833
« Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
Tu me veux donc quitter et courir par le monde ?
Toi qui, voyant passer du seuil de la maison
Les nuages du soir sur le rouge horizon,
Contente dadmirer leurs beaux reflets de cuivre,
Ne tes jamais surprise à les désirer suivre ;
Toi, même au ciel dété, par le jour le plus
bleu,
Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle !
Dabandonner le nid et de déployer laile ?
« Ah ! restons tous les deux près
du foyer assis,
Restons ; je te ferai, petite, des récits,
Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
Ouverte avec ton il tout le temps de la veille.
Le vent râle et se plaint comme un agonisant ;
Le dogue réveillé hurle au bruit du passant ;
Il fait froid : cest lhiver ; la grêle à grand
bruit fouette
Les carreaux palpitants, la rauque girouette,
Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
Où veux-tu donc aller ?
« Ô mon maître,
sais-tu
La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gthe :
Ne la connais-tu pas, la terre du poète,
La terre du soleil où le citron mûrit,
Où lorange aux tons dor dans les feuilles sourit
?
Cest là, maître, cest là quil
faut mourir et vivre,
Cest là quil faut aller, cest là quil
faut me suivre.
« Restons, enfant, restons :
ce beau ciel toujours bleu,
Cette terre sans ombre et ce soleil de feu
Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane.
La pâle violette au vent dété se fane ;
Il lui faut la rosée et le gazon épais,
Lombre de quelque saule, au bord dun ruisseau frais ;
Cest une fleur du Nord, et telle est sa nature.
Fille du Nord comme elle, ô frêle créature !
Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger ?
Ah ! la patrie est belle et lon perd à changer.
Crois-moi, garde ton rêve.
« Italie ! Italie !
Si riche et si dorée ; oh ! comme ils tont salie !
Les pieds des nations ont battu tes chemins,
Leur contact a limé tes vieux angles romains ;
Les faux dilettanti sérigeant en artistes,
Les riches ennuyés et les rimeurs touristes,
Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars
!
Ils sen vont mesurant la colonne et larcade ;
Lun se pâme au rocher, et lautre à la cascade
:
Ce sont, à chaque pas, des admirations,
Des yeux levés en lair et des contorsions ;
Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
On pleure daise, on tombe en des ravissements
À faire de pitié rire les monuments.
Lun avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,
Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
Ô pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
Pour savoir si cest là quil doit sextasier
;
Lautre, plus amateur de ruines antiques,
Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
Baise chaque pavé de la Via Lata,
Ne croit quen Jupiter et jure par Vesta ;
De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poèmes,
Et sur de grands tableaux font de petits sonnets.
Artistes et dandys, roturiers, baronnets,
Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
Afin de remporter un pan de ta tunique !
« Restons, car au retour on court
risque souvent
De ne retrouver plus son vieux père vivant,
Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître
Dans létranger bruni celui qui fut son maître :
Les curs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
Dautres en ont la clef, et dans vos mieux aimés
Il ne reste de vous quun vain nom qui sefface.
Lorsque vous revenez vous navez plus de place :
Le monde où vous viviez sest arrangé sans vous,
Et lon a divisé votre part entre tous.
Vous êtes comme un mort quon croit au cimetière
Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
Retourne à sa maison, croyant trouver encor
Sa femme tout en pleurs et son coffre plein dor ;
Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
Et son or est aux mains dun héritier avide ;
Ses amis sont changés, en sorte que le mort,
Voyant quil a mal fait et quil est dans son tort,
Ne demandera plus quà rentrer sous la terre
Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
Cest le monde. Le cur de lhomme est plein doubli
:
Cest une eau qui remue et ne garde aucun pli.
Lherbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
Quun autre amour dans lâme, et la larme qui tombe
Nest pas séchée encor, que la bouche sourit,
Et quaux pages du cur un autre nom sécrit.
« Restons pour être aimés
et pour quon se souvienne
Que nous sommes au monde ; il nest amour qui tienne
Contre une longue absence : oh ! malheur aux absents !
Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.
Dès quaux yeux bien aimés votre vue est ravie,
Rien ne reste de vous qui prouve votre vie ;
Dès que lon nentend plus le son de votre voix,
Que lon ne peut sentir le toucher de vos doigts,
Vous êtes mort ; vos traits se troublent et seffacent
Au fond de la mémoire, et dautres les remplacent.
Pour quon lui soit fidèle il faut que le ramier
Ne quitte pas le nid et vive au colombier ;
Restons au colombier. Après tout, notre France
Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales ;
Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,
Saint-Severin, dardant sa flèche entre les toits,
Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques ;
Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
Des fleurs embaumant lair de divines senteurs,
Des ruisseaux babillards dans de belles prairies
Où lon peut suivre en paix ses chères rêveries
;
Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
Des archipels dargent aux flots de notre ciel,
Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
Avec la mère au coin et les petites surs,
Et le chat familier qui se joue et se roule,
Et, pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule,
Quelques anciens amis causant de vers et dart,
Qui viennent de bonne heure et ne sen vont que tard. »
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