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La Comédie
de la Mort
Les Vendeurs du Temple
I
Il est par les faubourgs un ramas de maisons
Dont les murs verts ont lair de suer des poisons,
Et dont les pieds baignés deau croupie et de boue
Passent en puanteur lodeur de la gadoue.
Rien nest plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
Les carreaux y sont faits de toiles daraignées?;
Le toit pleure toujours comme un il chassieux?;
Les murs, bâtis dhier, semblent déjà tout
vieux :
Pas un seul pan daplomb, pas une pierre égale,
Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
Pareils à des vieillards de débauche pourris,
Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
Un lange sale au poing, sort de chaque lucarne.
Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots,
Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
À lair dun ventre ouvert dont coulent les entrailles.
Des hommes vivent là, dans leur fange
abrutis?;
Leurs femmes mettent bas et leur font des petits
Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
Comme sous un fumier grouille un nud de vipères.
Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
On les voit barboter, pareils à des pourceaux?;
On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes,
Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
Descendre en trébuchant quelque raide escalier
Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
Dautres, en vagissant, dune bouche flétrie,
Sucent une mamelle épuisée et tarie,
Et les mères sen vont chantant dune aigre voix
Un ignoble refrain en ignoble patois.
Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude :
À peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
Plus jaune et plus osseux quun mort sous le tombeau.
Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves,
Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,
Et ny jette à travers la noire humidité
Un blond fil de lumière aux chauds jours de lété.
Une odeur de prison et de maladrerie,
Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
Vous écure en entrant et vous saisit au nez.
Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
À respirer cet air aux miasmes méphitiques,
Ainsi quen exhalaient les Avernes antiques?;
Les belles fleurs de mai ne souvrent pas pour eux,
Cest pour dautres quen juin les cieux se font plus
bleus?;
Ils sont déshérités de toute la nature,
Pour apanage ils nont que fange et pourriture.
Ces hommes, nest-ce pas, ont le sort bien mauvais??
Tout malheureux quils sont, moi pourtant je les hais,
Et si jai fait jaillir de ma sombre palette,
Avec ses tons boueux, cette ébauche incomplète,
Certes ce nétait pas dans le dessein pieux
De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
Dieu merci?! je nai pas tant de philanthropie,
Et je dis anathème à cette race impie.
II
Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
Vous verrez sallumer de flamboyants rayons.
Moins laile et le bec daigle, ils sont en tout semblables
Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,
Sur de gros monceaux dor de fumier recouverts.
Pour y chercher de lor ils vous fendraient le ventre?;
Pour lor ils perceraient la terre jusquau centre?;
Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
Arracher vos clous dor, portes du paradis,
Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires.
Non que lor soit pour eux, ce quil
serait pour nous,
Un moyen dimposer ses volontés à tous,
Et de faire fleurir sa libre fantaisie
Comme un lotus qui souvre au chaud pays dAsie.
Lor, ce nest pas pour eux des châteaux au soleil,
Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
Un sérail à choisir, de belles courtisanes
Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes?;
Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
Une collection de grands maîtres anciens,
Limpérial tokay côte à côte en sa cave,
Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
Lor, ce nest pas pour eux la clef de lidéal,
Lanneau de Salomon, le talisman fatal,
Qui, forçant à venir les démons et les anges,
Fait les réalités de nos rêves étranges.
Ils aiment lor pour lor : cest là leur passion?;
Le seul bonheur pour eux cest la possession?;
Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,
Quoiquils nen fassent rien, ils aiment lor qui brille,
Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor,
Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
Les choses de ce monde et les choses divines,
Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
Des générations dans le temps endormies.
Ils brûlent le passé pour avoir ce peu dor
Quaux plis de son manteau les ans laissaient encor.
Chandeliers de lautel, vases du sacrifice,
Ouvrages merveilleux pleins dart et de caprice,
Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
Lange du tabernacle et les châsses des saints,
Les beaux lambris déglise et les stalles sculptées
Gisent au fond des cours à pleines charretées.
Pour cuire leur pâture ils nont pas dautre bois
Que des débris dautel et des morceaux de croix?;
Cest un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
Cependant quaccroupie au coin du feu, Lésine,
Les yeux caves, le teint plus pâle quun citron,
Tourne un maigre brouet au fond dun grand chaudron.
Lépine de son dos est collée à son ventre,
Son épaule est convexe, et sa poitrine rentre?;
Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs?;
Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs
Sa mamelle sallonge et passe la ceinture?;
On peut compter les fils de sa robe de bure,
Et, quoiquelle soit riche à payer vingt palais,
Ses manches laissent voir ses coudes violets?;
Elle claque du bec comme fait la cigogne?;
Et quand elle remue et vaque à sa besogne,
On entend ses os secs à chaque mouvement,
Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.
III
Ah?! race de corbeaux, ignoble bande noire,
Hyènes du passé, vrais chakals de lhistoire,
Cest vous qui disputez dans les tombeaux ouverts,
Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
Et qui ne laissez pas debout une colonne
Sur la fosse dun siècle où pendre sa couronne.
Par la vie et la mort, par lenfer et le ciel,
Par tout ce que mon cur peut contenir de fiel,
Soyez maudits?!
Jamais déluge de Barbares,
Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,
Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,
Nont fait autant de mal que vous en faites
là.
Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
Ils détruisaient, car telle était leur mission,
Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
Cest vous qui perdez lart et par
qui les statues
Près de leurs piédestaux moisissent abattues?!
Destructeurs endiablés, cest vous dont le marteau
Laisse une cicatrice au front de tout château?;
Cest vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles?;
Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints
Et rompez les clochers, comme une jeune fille
Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille?;
Cest à cause de vous que lon dit des Français
:
« Ils brisent leur passé?; cest un peuple mauvais.
»
Encor, si vous étiez la vieille bande noire?!
Mais vous êtes venus bien après la victoire.
Vous becquetez le corps que dautres ont tué?;
Vous avez attendu que sa chair ait pué,
Avant que de tomber sur le géant à terre,
Vautours du lendemain?! Dans le champ solitaire,
Par une nuit sans lune, où le firmament noir
Navait pas un seul il entrouvert pour vous voir,
Vous avez abattu votre vol circulaire
Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort,
Sen vont. Toute la meute arrive alors, et mord,
Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
Le noble cerf dix cors, quà peine elle osait suivre?;
Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
Ont de plus gros morceaux que nen ont les premiers.
Vous êtes les bassets : Vous mangez la curée
Par les chiens courageux aux lâches préparée.
Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps
Et dérobent largent dans les poches des morts.
Ô fille de Satan, ô toi, la vieille
bande,
Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
Je ne sais quelle rude et sombre majesté
Drape sinistrement ta monstruosité?;
Une fauve auréole autour de toi rayonne,
Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne?;
Des nerfs herculéens se tordent à tes bras?;
Lairain, comme un gravier, se creuse sous tes pas?;
Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
Cest toi qui commença ce périlleux duel
Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel?;
Et quand tu secouais, de tes mains insensées,
Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées,
On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
En signe de douleur allait pleurer le sang?;
On croyait voir souvrir la bouche de sa plaie
Et reluire à son front une auréole vraie,
Et lon fut bien surpris que ton bras et ton poing
Après lavoir frappé, ne se séchassent point.
Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
Comme au saint vendredi quand lon baise la terre?;
On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle,
Et comme dans les bois fait un essaim doiseaux,
Les anges effarés quittèrent leurs arceaux.
Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
Tu nallais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
Leur il de diamant et leurs lances de feu,
À cheval sur léclair, les milices de Dieu.
La première et sans peur tu mis la main sur larche,
Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
Sans savoir si le sol tout dun coup sur leurs pas
En entonnoir denfer ne se creuserait pas.
Tu fus la poésie et lidéal du crime?;
Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
Comme Louis Capet de son fauteuil de roi?;
La vieille monarchie avec la vieille foi
Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide.
Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,
Du trône et de lautel tous deux sont tombés morts.
Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques,
Leurs genoux de granit sous elles se ployaient?;
Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient,
Le dragon se tordant au bout de la gouttière
Tâchait de dégager ses ailerons de pierre?;
Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux?;
Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,
Demandaient : « Quest-ce donc?? » à leurs voisins
plus blêmes,
Et les cloches des tours se brisaient delles-mêmes.
Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens?;
Tu descendais sans peur sous les funèbres porches :
Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches,
Fuyaient échevelés en poussant des clameurs?;
Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
Rêvant déternité, pensaient lheure venue
Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue?;
Et quand tu soulevais de ton doigt curieux
Leur paupière embaumée, afin de voir leurs yeux,
Certes, ils pouvaient croire, à ton rire sauvage,
À lair fauve et cruel de ton hideux visage,
Quils étaient bien damnés, et quun diable
denfer
Venait les emporter dans ses griffes de fer?;
Lépouvante crispait leur bouche violette?;
Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
Mais tu les retuais sans plus sentir deffroi
Que pour guillotiner un véritable roi.
Tes rêves nétaient pas hantés de noirs fantômes,
Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
Et tu navais pas plus de remords quun couteau?;
Tu nétais que le bras de la nouvelle idée,
Et le sang, comme leau, sur ta robe inondée
Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
Ô tueuse de rois, souveraine dun jour?!
Tes forfaits étaient noirs et grands comme labîme,
Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
Et, si tu profanais les cadavres des rois,
Cétait pour te venger, et non pas pour leur prendre
Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre?!
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