La tentation
de St Antoine
« le sous-titre pourrait être
" le comble de l'insanité " »
La Tentation de Saint-Antoine
version de 1874
(1)
I
C'est dans la Thébaïde,
au haut d' une montagne, sur une plate-forme arrondie en demi-lune,
et qu'enferment de grosses pierres. La cabane de l' ermite occupe le
fond. Elle est faite de boue et de roseaux, à toit plat, sans
porte. On distingue dans l' intérieur une cruche avec un pain
noir ; au milieu, sur une stèle de bois, un gros livre ; par
terre çà et là des filaments de sparterie, deux
ou trois nattes, une corbeille, un couteau. A dix pas de la cabane,
il y a une longue croix plantée dans le sol ; et à l'
autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur l'abîme,
car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire
un lac au bas de la falaise. La vue est bornée à droite
et à gauche par l'enceinte des roches. Mais du côté
du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses
ondulations parallèles d' un blond cendré s' étirent
les unes derrière les autres, en montant toujours ; puis au delà
des sables, tout au loin, la chaîne lybique forme un mur couleur
de craie, estompé légèrement par des vapeurs violettes.
En face, le soleil s' abaisse. Le ciel, dans le nord, est d'une teinte
gris perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre, disposés
comme les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur
la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties
d' azur prennent une pâleur nacrée ; les buissons, les
cailloux, la terre, tout paraît dur comme du bronze ; et dans
l espace flotte une poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec
la vibration de la lumière.
Saint Antoine
qui a une longue barbe, de
longs cheveux, et une tunique de peau de chèvre, est assis, jambes
croisées, en train de faire des nattes. Dès que le soleil
disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l' horizon
:
Encore un jour ! Un jour de passé
!
Autrefois pourtant, je n' étais pas si misérable ! Avant
la fin de la nuit, je commençais mes oraisons ; puis je descendais
vers le fleuve chercher de l' eau, et je remontais par le sentier rude
avec l'outre sur mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite,
je m' amusai à ranger tout dans ma cabane. Je prenais mes outils
; je tâchais que les nattes fussent bien égales et les
corbeilles légères ; car mes moindres actions me semblaient
alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible.
A des heures réglées je quittais mon ouvrage ; et priant
les deux bras étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde
qui s'épanchait du haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie,
maintenant. Pourquoi ? ...
Il marche dans l' enceinte
des roches, lentement.
Tous me blâmaient lorsque
j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa mourante, ma
soeur de loin me faisait des signes pour revenir ; et l'autre pleurait,
Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir au bord de la
citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru après moi.
Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa
tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète
qui m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient
toujours ; et je n'ai plus revu personne.
D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un pharaon. Mais un enchantement
circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres
ont l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates.
Du fond des sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente
qui m'appelait ; ou bien je voyais vivre, tout à coup, les choses
abominables peintes sur les murs ; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer
Rouge dans une citadelle en ruines. Là, j'avais pour compagnie
des scorpions se traînant parmi les pierres, et au-dessus de ma
tête, continuellement des aigles qui tournoyaient sur le ciel
bleu. La nuit, j'étais déchiré par des griffes,
mordu par des becs, frôlé par des ailes molles ; et d'épouvantables
démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre.
Une fois même, les gens d'une caravane qui s' en allait vers Alexandrie
m'ont secouru, puis emmené avec eux.
Alors, j'ai voulu m' instruire près du bon vieillard Didyme.
Bien qu'il fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance
des écritures. Quand la leçon était finie, il réclamait
mon bras pour se promener. Je le conduisais sur le paneum, d'où
l'on découvre le phare et la haute mer. Nous revenions ensuite
par le port, en coudoyant des hommes de toutes les nations, jusqu'à
des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et des Gymnosophistes
du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse il y avait
quelque bataille dans les rues, à cause des juifs refusant de
payer l'impôt ou des séditieux qui voulaient chasser les
romains. D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques,
des sectateurs de Manès, de Valentin, de Basilide, d' Arius,
- tous vous accaparant pour discuter et vous convaincre.
Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On
a beau n'y pas faire attention, cela trouble.
Je me suis réfugié à Colzim ; et ma pénitence
fut si haute que je n' avais plus peur de Dieu. Quelques-uns s'assemblèrent
autour de moi pour devenir des anachorètes. Je leur ai imposé
une règle pratique, en haine des extravagances de la gnose et
des assertions des philosophes. On m'envoyait de partout des messages.
On venait me voir de très loin.
Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé
depuis trois jours.
Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le
temple de Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple
que le gouverneur voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil,
une femme nue était attachée contre une colonne, deux
soldats la fouettant avec des lanières ; à chacun des
coups son corps entier se tordait. Elle s est retournée, la bouche
ouverte ; - et par-dessus la foule, à travers ses longs cheveux
qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître Ammonaria...
Cependant... celle-là était plus grande..., et belle...,
prodigieusement !
Il se passe les mains sur
le front.
Non ! Non ! Je ne veux pas y
penser !
Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
Tout s'est borné à des invectives et à des risées.
Mais, depuis lors, il a été calomnié, dépossédé
de son siège, mis en fuite. Où est-il, maintenant ? Je
n'en sais rien ! On s'inquiète si peu de me donner des nouvelles
! Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres
!
Il avait peut-être quinze ans quand il est venu ; et son intelligence
était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des
questions. Puis il écoutait d'un air pensif ; - et les choses
dont j'avais besoin, il me les apportait sans murmure, plus leste qu'un
chevreau, gai d'ailleurs à faire rire les patriarches. C'était
un fils pour moi !
Le ciel est rouge, la terre
complètement noire. Sous les rafales du vent des traînées
de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis retombent.
Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant
un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal,
et dont les bords seuls frémissent.
Antoine les regarde.
Ah ! Que je voudrais les suivre
!
Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les
longs bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout
quand ils emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi
! Quelles bonnes heures nous avions ! Quels épanchements ! Aucun
ne m'a plus intéressé qu'Ammon ; il me racontait son voyage
à Rome, les Catacombes, le Colisée, la piété
des femmes illustres, mille choses encore ! ... et je n'ai pas voulu
partir avec lui ! D'où vient mon obstination à continuer
une vie pareille ? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à part,
et cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
à l'église, où l' on voit accrochés trois
martinets qui servent à punir les délinquants, les voleurs
et les intrus, car leur discipline est sévère.
Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles
leur apportent des oeufs, des fruits, et même des instruments
propres à ôter les épines des pieds. Il y a des
vignobles autour de Pisperi, ceux de Pabène ont un radeau pour
aller chercher les provisions.
Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement
un prêtre. On secourt les pauvres, on distribue les sacrements,
on a de l'autorité dans les familles.
D' ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne
tenait qu'à moi d'être... par exemple... grammairien, philosophe.
J'aurais dans ma chambre une sphère de roseaux, toujours des
tablettes à la main, des jeunes gens autour de moi, et à
ma porte, comme enseigne, une couronne de laurier suspendue.
Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes ! Soldat valait mieux.
J'étais robuste et hardi, - assez pour tendre le câble
des machines, traverser les forêts sombres, entrer casque en tête
dans les villes fumantes ! ... Rien ne m'empêchait, non plus,
d'acheter avec mon argent une charge de publicain au péage de
quelque pont ; et les voyageurs m'auraient appris des histoires, en
me montrant dans leurs bagages des quantités d'objets curieux...
Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la
rivière de Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus,
au bruit des tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord
! Au delà, des arbres taillés en cône protègent
contre le vent du sud les fermes tranquilles. Le toit de la haute maison
s'appuie sur de minces colonnettes,rapprochées comme les bâtons
d'une claire-voie ; et par ces intervalles le maître, étendu
sur un long siège, aperçoit toutes ses plaines autour
de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où
l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent
par terre, sa femme se penche pour l'embrasser.
Dans l'obscurité blanchâtre
de la nuit, apparaissent çà et là des museaux pointus,
avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. Antoine marche
vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s' enfuient.
C'était un troupeau de chacals.
Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps
en demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance.
Comme il est joli ! Je voudrais
passer ma main sur son dos, doucement.
Antoine siffle pour le faire
venir. Le chacal disparaît.
Ah ! Il s' en va rejoindre les
autres ! Quelle solitude ! Quel ennui !
Riant amèrement :
C'est une si belle existence
que de tordre au feu des bâtons de palmier pour faire des houlettes,
et de façonner des corbeilles, de coudre des nattes, puis d'échanger
tout cela avec les nomades contre du pain qui vous brise les dents !
Ah ! Misère de moi ! Est-ce que ça ne finira pas ! Mais
la mort vaudrait mieux ! Je n' en peux plus ! Assez ! Assez !
Il frappe du pied, et tourne
au milieu des roches d'un pas rapide, puis s'arrête hors d' haleine,
éclate en sanglots et se couche par terre, sur le flanc.
La nuit est calme ; des étoiles nombreuses palpitent ; on n entend
que le claquement des tarentules.
Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable ; Antoine,
qui pleure, l'aperçoit.
Suis-je assez faible, mon Dieu
! Du courage, relevons-nous !
Il entre dans sa cabane, découvre
un charbon enfoui, allume une torche et la plante sur la stèle
de bois, de façon à éclairer le gros livre.
Si je prenais... la Vie des apôtres
? ... oui ! ... n' importe où !
« Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par
les quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d' animaux
terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux ; et
une voix lui dit : Pierre, lève-toi ! Tue, et mange ! »
Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout
? ... tandis que moi...
Antoine reste le menton sur
la poitrine. Le frémissement des pages, que le vent agite, lui
fait relever la tête, et il lit :
« Les Juifs tuèrent
tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent un grand carnage,
de sorte qu'ils disposèrent à volonté de ceux qu'ils
haïssaient. »
Suit le dénombrement des gens tués par eux : soixante-quinze
mille. Ils avaient tant souffert ! D'ailleurs, leurs ennemis étaient
les ennemis du vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger,
tout en massacrant des idolâtres ! La ville, sans doute, regorgeait
de morts ! Il y en avait au seuil des jardins, sur les escaliers, à
une telle hauteur dans les chambres que les portes ne pouvaient plus
tourner ! ... - mais voilà que je plonge dans des idées
de meurtre et de sang !
Il ouvre le livre à
un autre endroit.
« Nabuchodonosor se prosterna
le visage contre terre et adora Daniel. »
Ah ! C'est bien ! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus
des rois ; celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement
de délices et d' orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a changé
en bête. Il marchait à quatre pattes !
Antoine se met à rire
; et en écartant les bras, du bout de sa main, dérange
les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase :
« Ezéchias eut une
grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses parfums, son
or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, tous ses
vases précieux, et ce qu'il y avait dans ses trésors.
»
Je me figure... qu'on voyait entassés jusqu'au plafond des pierres
fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une
accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout
en les maniant, qu'il tient le résultat d'une quantité
innombrable d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompée
et qu'il peut répandre. C'est une précaution utile aux
rois. Le plus sage de tous n'y a pas manqué. Ses flottes lui
apportaient de l'ivoire, des singes... où est-ce donc ?
Il feuillette vivement.
Ah ! Voici :
« la Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le
tenter, en lui proposant des énigmes. »
Comment espérait-elle le tenter ? Le Diable a bien voulu tenter
Jésus ! Mais Jésus a triomphé parce qu'il était
Dieu, et Salomon grâce peut-être à sa science de
magicien. Elle est sublime, cette science-là ! Car le monde,
- ainsi qu'un philosophe me l'a expliqué, -forme un ensemble
dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les
organes d'un seul corps. Il s'agit de connaître les amours et
les répulsions naturelles des choses, puis de les mettre en jeu
? ... on pourrait donc modifier ce qui paraît être l'ordre
immuable ?
Alors les deux ombres dessinées
derrière lui par les bras de la croix se projettent en avant.
Elles font comme deux grandes cornes ; Antoine s'écrie :
Au secours, mon Dieu !
L'ombre est revenue à
sa place.
Ah ! ... c' était une
illusion ! Pas autre chose ! - Il est inutile que je me tourmente l'esprit
! Je n'ai rien à faire ! ... absolument rien à faire !
Il s assoit, et se croise
les bras.
Cependant... j'avais cru sentir
l'approche... mais pourquoi viendrait-Il ? D'ailleurs, est-ce que je
ne connais pas ses artifices ? J'ai repoussé le monstrueux anachorète
qui m'offrait, en riant, des petits pains chauds, le centaure qui tâchait
de me prendre sur sa croupe, - et cet enfant noir apparu au milieu des
sables, qui était très beau, et qui m'a dit s'appeler
l'esprit de fornication.
Antoine marche de droite et
de gauche, vivement.
C'est par mon ordre qu'on a bâti
cette foule de retraites saintes, pleines de moines portant des cilices
sous leurs peaux de chèvres, et nombreux à pouvoir faire
une armée ! J'ai guéri de loin des malades ; j'ai chassé
des démons ; j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles
; l' empereur Constantin m'a écrit trois lettres ; Balacius,
qui avait craché sur les miennes, a été déchiré
par ses chevaux ; le peuple d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait
pour me voir, et Athanase m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles
oeuvres ! Voilà plus de trente ans que je suis dans le désert
à gémir toujours ! J'ai porté sur mes reins quatre-vingts
livres de bronze comme Eusèbe, j'ai exposé mon corps à
la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté cinquante-trois
nuits sans fermer l'oeil comme Pacôme ; et ceux qu'on décapite,
qu'on tenaille ou qu'on brûle ont moins de vertu, peut-être,
puisque ma vie est un continuel martyre !
Antoine se ralentit.
Certainement, il n'y a personne
dans une détresse aussi profonde ! Les coeurs charitables diminuent.
On ne me donne plus rien. Mon manteau est usé. Je n'ai pas de
sandales, pas même une écuelle ! - car, j'ai distribué
aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole.
Ne serait-ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail,
il me faudrait un peu d' argent. Oh ! Pas beaucoup ! Une petite somme
! ... je la ménagerais.
Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme
des mages, sur des trônes, le long du mur ; et on les a régalés
dans un banquet, en les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce
qu'il est borgne et boiteux depuis la persécution de Dioclétien
! L'Empereur lui a baisé plusieurs fois son oeil crevé
; quelle sottise ! Du reste, le Concile avait des membres si infâmes
! Un évêque de Scythie, Théophile ; un autre de
Perse, Jean ; un gardeur de bestiaux, Spiridion ! Alexandre était
trop vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens,
pour en obtenir des concessions !
Est-ce qu'ils en auraient fait ! Ils n'ont pas voulu m'entendre ! Celui
qui parlait contre moi, - un grand jeune homme à barbe frisée,
- me lançait, d'un air tranquille, des objections captieuses
; et, pendant que je cherchais mes paroles, ils étaient à
me regarder avec leurs figures méchantes, en aboyant comme des
hyènes. Ah ! Que ne puis-je le faire exiler tous par l'Empereur,
ou plutôt les battre, les écraser, les voir souffrir !
Je souffre bien, moi !
Il s' appuie en défaillant
contre sa cabane.
C'est d'avoir trop jeûné
! Mes forces s'en vont. Si je mangeais... une fois seulement, un morceau
de viande.
Il entreferme les yeux avec
langueur.
Ah ! De la chair rouge... une
grappe de raisin qu'on mord ! ... du lait caillé qui tremble
sur un plat ! ...
Mais qu'ai-je donc ! ... Qu'ai-je donc ! ... Je sens mon coeur grossir
comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
m' accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
Aucune femme n' est venue, cependant ? ...
Il se tourne vers le petit
chemin entre les roches.
C'est par là qu'elles
arrivent, balancées dans leurs litières aux bras noirs
des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées
d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes.
Le besoin d'une volupté surhumaine les torture ; elles voudraient
mourir, elles ont vu dans leurs songes des dieux qui les appelaient
; - et le bas de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. «
Oh ! non, disent-elles, pas encore ! » Que dois-je faire ? Toutes
les pénitences leur seraient bonnes. Elles demandent les plus
rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.
Voilà longtemps que je n' en ai vu ! Peut-être qu'il en
va venir ? Pourquoi pas ? Si tout à coup... j'allais entendre
tinter des clochettes de mulet dans la montagne. Il me semble...
Antoine grimpe sur une roche,
à l'entrée du sentier ; et il se penche, en dardant ses
yeux dans les ténèbres.
Oui ! Là-bas, tout au
fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent leur chemin. Elle
est là ! Ils se trompent.
Appelant :
De ce côté ! Viens
! Viens !
L'écho répète
: Viens ! Viens !
Il laisse tomber ses bras, stupéfait.
Quelle honte ! Ah ! Pauvre Antoine
!
Et tout de suite, il entend
chuchoter : « Pauvre Antoine ! »
Quelqu'un ? Répondez !
Le vent qui passe dans les intervalles
des roches fait des modulations ; et dans leurs sonorités confuses,
il distingue des voix, comme si l'air parlait. Elles sont basses et
insinuantes, sifflantes.
La Première.
Veux-tu des femmes ?
La Seconde.
De grands tas d' argent, plutôt
!
La Troisième.
Une épée qui reluit
?
Et les Autres.
- Le Peuple entier t' admire
!
- Endors-toi !
- Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras !
En même temps, les objets
se transforment. Au bord de la falaise, le vieux palmier, avec sa touffe
de feuilles jaunes, devient le torse d'une femme penchée sur
l'abîme, et dont les grands cheveux se balancent.
Antoine
se tourne vers sa cabane ;
et l'escabeau soutenant le gros livre, avec ses pages chargées
de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert d'hirondelles.
C'est la torche, sans doute,
qui faisant un jeu de lumière... Eteignons-la !
Il l'éteint, l'obscurité
est profonde ; et, tout à coup, passent au milieu de l'air, d'abord
une flaque d'eau, ensuite une prostituée, le coin d'un temple,
une figure de soldat, un char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.
Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant
sur la nuit comme des peintures d'écarlate sur de l'ébène.
Leur mouvement s'accélère. Elles défilent d'une
façon vertigineuse. D'autres fois, elles s'arrêtent et
pâlissent par degrés, se fondent ; ou bien, elles s'envolent,
et immédiatement d'autres arrivent.
Antoine ferme ses paupières.
Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante
indicible l'envahit ; et il ne sent plus rien qu'une contraction brûlante
à l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête,
il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde.
Il tâche de parler ; impossible ! C'est comme si le lien général
de son être se dissolvait ; et, ne résistant plus, Antoine
tombe sur la natte.
II
Alors une grande ombre, plus
subtile qu'une ombre naturelle, et que d'autres ombres festonnent le
long de ses bords, se marque sur la terre.
C'est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant
sous ses deux ailes, comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait
ses petits, - les sept Péchés capitaux, dont les têtes
grimaçantes se laissent entrevoir confusément.
Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction ; et
il étale ses membres sur la natte.
Elle lui semble douce, de plus en plus, si bien qu'elle se rembourre,
elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe ; de l'eau
clapote contre ses flancs.
A droite et à gauche, s'élèvent deux langues de
terre noire que dominent des champs cultivés, avec un sycomore
de place en place. Un bruit de grelots, de tambours et de chanteurs
retentit au loin. Ce sont des gens qui s'en vont à Canope dormir
sur le temple de Sérapis pour avoir des songes. Antoine sait
cela ; et il glisse, poussé par le vent, entre les deux berges
du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs rouges des nymphéas,
plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il est étendu
au fond de la barque ; un aviron, à l'arrière, traîne
dans l'eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les
roseaux minces s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue.
Un assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Egypte.
Alors il se relève en sursaut.
Ai-je rêvé ? ...
c'était si net que j'en doute. La langue me brûle ! J'ai
soif !
Il entre dans sa cabane, et
tâte au hasard, partout.
Le sol est humide ! ... Est-ce
qu'il a plu ? Tiens ! des morceaux ! ma cruche brisée ! ... mais
l'outre ?
Il la trouve.
Vide ! Complètement vide
!
Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins,
et la nuit est si profonde que je n'y verrais pas à me conduire.
Mes entrailles se tordent. Où est le pain ?
Après avoir cherché
longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu'un oeuf.
Comment ? Les chacals l'auront
pris ? Ah ! malédiction !
Et, de fureur, il jette le
pain par terre.
A peine ce geste est-il fait qu'une table est là, couverte de
toutes les choses bonnes à manger.
La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx,
produit d'elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus
d' énormes quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des
oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils,
des fruits d'une coloration presque humaine ; et des morceaux de glace
blanche et des buires de cristal violet se renvoient des feux. Antoine
distingue au milieu de la table un sanglier fumant par tous ses pores,
les pattes sous le ventre, les yeux à demi clos ; et l'idée
de pouvoir manger cette bête formidable le réjouit extrêmement.
Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues, des hachis noirs, des
gelées couleur d'or, des ragoûts où flottent des
champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses
si légères qu'elles ressemblent à des nuages.
Et l'arome de tout cela lui apporte l'odeur salée de l'océan,
la fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate
ses narines tant qu'il peut ; il en bave ; il se dit qu'il en a pour
un an, pour dix ans, pour sa vie entière !
A mesure qu'il promène sur les mets ses yeux écarquillés,
d'autres s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'écroulent.
Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter,
le sang dans les plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme
des lèvres amoureuses ; et la table monte jusqu'à sa poitrine,
jusqu'à son menton, ne portant qu'une seule assiette et qu'un
seul pain, qui se trouvent juste en face de lui.
Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent.
Pour moi ! ... tous ! Mais...
Antoine recule.
Au lieu d' un qu'il y avait,
en voilà ! ... c'est un miracle, alors, le même que fit
le Seigneur ! ...
Dans quel but ? Eh ! Tout le reste n'est pas moins incompréhensible
! Ah ! Démon, va-t'en ! Va-t' en !
Il donne un coup de pied dans
la table. Elle disparaît.
Plus rien ? - non !
Il respire largement.
Ah ! La tentation était
forte. Mais comme je m'en suis délivré !
Il relève la tête,
et trébuche contre un objet sonore.
Qu'est-ce donc ?
Antoine se baisse.
Tiens ! Une coupe ! Quelqu'un,
en voyageant, l'aura perdue. Rien d'extraordinaire...
Il mouille son doigt, et frotte.
Ca reluit ! Du métal !
Cependant, je ne distingue pas...
Il allume sa torche, et examine
la coupe.
Elle est en argent, ornée
d'ovules sur le bord, avec une médaille au fond.
Il fait sauter la médaille
d'un coup d'ongle.
C'est une pièce de monnaie
qui vaut... de sept à huit drachmes ; pas davantage ! N'importe
! Je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau de brebis.
Un reflet de la torche éclaire
la coupe.
Pas possible ! En or ! Oui !
... tout en or !
Une autre pièce, plus
grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en découvre plusieurs
autres.
Mais cela fait une somme... assez
forte pour avoir trois boeufs... un petit champ !
La coupe est maintenant remplie
de pièces d'or.
Allons donc ! Cent esclaves,
des soldats, une foule, de quoi acheter...
Les granulations de la bordure,
se détachant, forment un collier de perles.
Avec ce joyau-là, on gagnerait
même la femme de l'Empereur !
D'une secousse, Antoine fait
glisser le collier sur son poignet. Il tient la coupe de sa main gauche,
et de son autre bras lève la torche pour mieux l'éclairer.
Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en épanche à
flots continus, de manière à faire un monticule sur le
sable, des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés
à de grandes pièces d'or, portant des effigies de rois.
Comment ? Comment ? Des staters,
des cycles, des dariques, des aryandiques ! Alexandre, Démétrius,
les Ptolémées, César ! Mais chacun d'eux n' en
avait pas autant ! Rien d' impossible ! Plus de souffrance ! Et ces
rayons qui m' éblouissent ! Ah ! Mon coeur déborde ! Comme
c' est bon ! Oui ! ... oui ! ... encore ! Jamais assez ! J'aurais beau
en jeter à la mer continuellement, il m' en restera. Pourquoi
en perdre ? Je garderai tout, sans le dire à personne ; je me
ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte à l'intérieur
de lames de bronze-et je viendrai là, pour sentir les piles d'or
s'enfoncer sous mes talons ; j'y plongerai mes bras comme dans des sacs
de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus !
Il lâche la torche pour
embrasser le tas ; et tombe par terre sur la poitrine.
Il se relève. La place est entièrement vide.
Qu'ai-je fait ?
Si j'étais mort pendant ce temps-là, c'était l'enfer
! L'enfer irrévocable !
Il tremble de tous ses membres.
Je suis donc maudit ? Eh non
! C'est ma faute ! Je me laisse prendre à tous les pièges
! On n' est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais
me battre, ou plutôt m'arracher de mon corps ! Il y a trop longtemps
que je me contiens ! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer !
C'est comme si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces.
Je voudrais, à coups de hache, au milieu d'une foule... Ah !
un poignard ! ...
Il se jette sur son couteau,
qu'il aperçoit. Le couteau glisse de sa main, et Antoine reste
accoté contre le mur de sa cabane, la bouche grande ouverte,
immobile, cataleptique.