Gustave
Flaubert / 1821 - 1880
Madame Bovary
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Les rapports
de Flaubert écrivain par Paul Verlaine Commençons par M. Flaubert, le maître incontesté d'eux tous. Il a principalement agité la question religieuse dans deux romans, Madame Bovary, Bouvard et Pécuchet. Je ne parlerai pas de Salammbô, très belle chose horriblement triste et furieusement opaque, en dépit de tous les ambres, jaspes, opales et jades la-dedans traversés, pénétrés, liquéfiés ou brûlés par la Lune ésotérique qui fait toute la mystique de ce poème cruel. Je ne rappellerai pas non plus La Tentation de saint Antoine (chef-d'oeuvre autrement) et ses faibles ironies à grosse voix d'homme petit, à l'encontre des « Eloïms » et des « Jéhovahs » bibliques, notre Dieu à nous Chrétiens, sans compter les Juifs et même les Déistes d'aujourd'hui et les Mahométans, gens sans polémique possible, mais sérieux. Tenons-nous en à l'attaque directe, - car sans grosse malice dont un esprit aussi distingué aurait horreur, sans bien fine méchanceté non plus, plutôt en manière de jeu d'érudit sceptique, Flaubert attaque, même en décernant toute supériorité... évidente à l'homme du Christ, et finalement au Christ lui-même et à ses hommes. C'est ainsi que dans sa grossièreté, le curé Bournisien de Madame Bovary est très bien il a toujours raison, raison dans ses colloques avec Homais, - répétés et gonflés jusqu'à l'ennui dense dans Bouvard et Pécuchet entre Bouvard et l'abbé Jeufroy sous un parapluie tenu à quatre mains par les interlocuteurs surpris par l'orage, - raison en revoyant Madame Bovary à son mari, médecin, puisque cette dame ne se plaint à lui qu'amphibologiquement et ne lui dit pas tout bonnement, lors de sa velléité religieuse, qu'elle désire se confesser ; raison en calottant les galopins du catéchisme ; raison quand il clôt le bec à l'insupportable apothicaire d'un sonore « mais, sabre de bois ! », raison toujours, raison partout, raison en tout et pour tout ! Il en est de même pour le curé de Bouvard et Pécuchet, bien que le pli de l'ironie veuille, croirait-on se mêler à la bonne humeur épanouie dans certaines pages excellentes et les gâter en la gâtant. L'abbé Jeufroy, comme l'abbé Bournisien, n'est pas, tant s'en faut, favorisé par l'auteur au point de vue de l'intelligence ni du zèle. C'est un homme médiocre en tout, socialement parlant, jusqu'à mettre « de la prétention », lui simple d'ordinaire, notez bien, dans des instructions religieuses à deux enfants pauvres, « à cause de l'auditoire » composé des quelques personnes comme il faut du village. Néanmoins, dans les longues discussions qu'il a la bonhomie de soutenir avec les deux maîtres imbéciles qui donnent leur nom à cette revue en charge de la sottise française contemporaine, il ne lâche aucun mot vraiment maladroit ou préjudiciable à la cause qu'il défend, non plus qu'il ne connaît une seule inconséquence de conduite au milieu de toute l'absurdité en action où se débattent les nombreux pantins mûs par la fantaisie énorme de l'âpre railleur qu'est Flaubert dans ce livre malheureusement inachevé.Enfin, il n'y a pas dans tout l'oeuvre du plus grand romancier du second Empire de blasphème positif ni de négation préméditée. Donc on ne peut pas dire que l'auteur de Madame Bovary et de Bouvard et Pécuchet soit fondamentalement hostile au clergé ou à la Religion ; mais il les fait entrer, sans sympathie à leur endroit et avec le moins possible du respect qui leur est dû par tout écrivain d'une telle valeur, qui se respecte lui-même, - il fait, dis-je, entrer la Religion et ses ministres, comme le premier élément venu d'observation satirique, dans l'examen qu'il prétend passer des ridicules, des abus et des préjugés de notre époque. Artiste et styliste avant tout, tout ce qui n'est pas l'art et le style n'existe pas pour lui, ou ne lui est pas avenu ; tout lui est sot, odieux ou au moins inutile, encombrant, puérilement tyrannique, vertus privées, chose publique, patrie, l'autre vie, hélas ! aussi. De la Religion, certes les harmonies le charmeront. (On dit qu'il aimait beaucoup et relisait sans cesse Chateaubriand ! Le Génie du christianisme a dû enthousiasmer son enfance collégienne et garder prise sur sa jeunesse, et jusque sur son âge mûr, de plus en plus rhéteur.) - Il considérera dogmes, rituels, préceptes généraux, les grandes lignes extérieures du Christianisme avec les yeux satisfaits d'un amateur d'ordre parfait et d'omnipotence intellectuelle ; mais l'humble côté, le plus vraiment beau, même au point de vue de l'art et de la poésie suprêmes, le côté pratique, terre à terre, la conduite à la fois irréprochable et conciliante, les rapports si délicats de la charité avec le monde si méchant, tout l'immense savoir-faire infiniment petit du Christianisme lui échappera, de toute nécessité. Le Catéchisme aussi, malheureusement pour les sommets de son intelligence, le Catéchisme, méconnu, raillé, traîné dans les scies d'atelier et les propos de table, à son tour, fuira cet esprit imprudent, sortira de cette mémoire bondée de tant de vanités, et, soleil d'évidence, ne viendra plus frapper qu'ironiquement ces prunelles brûlées aux sales lueurs de la chair et du monde, et qui seulement sentiront son feu, en souffriront même, sans percevoir le plus fugitif, le plus pâle éclair de sa torrentielle, de son éternelle clarté. Aussi, quels pitoyables mannequins, au point de vue même de la vraisemblance et de cette observation dont se pique tant toute son école, que les deux prêtres de Flaubert ! M. Bournisien surtout est dans la force du terme technique un personnage « raté ». Observez-le, après qu'il a reçu la confession (que l'auteur nous donne comme sincère) de Mme Bovary, lors de sa première chute et de sa première désillusion. Le dernier rustre de village, la première portière venue, de Paris (ce monde-là se frotte plus ou moins au prêtre, de gré ou de force, et connaît le train moyen de ses habitudes, de ses démarches en tel ou tel cas), n'importe quel repris de justice ayant passé par les mains d'un aumônier quelconque, sait que le prêtre, surtout celui que ses fonctions appellent à une fréquentation assidue de son pénitent, suit ce dernier des yeux de l'âme, le surveille, fait de ses fautes une part de sa propre conscience, le conseille surabondamment, l'investit en quelque sorte, assiège son péché principal, en un mot remplit son devoir de prêtre, immanquablement, absolument, intégralement, parce que tel est son dogme, telle sa discipline et, plus que tout, sa foi. Or, que fait Bournisien, sinon de ne pas plus se préoccuper de Mme Bovary, une fois la « dévotion » de celle-ci refroidie après le danger de mort passé, que ne ferait Homais lui-même mis à sa place par une supposition toute gratuite ? Remarquons du reste, en passant, que la Bovary, un type en général merveilleusement conduit de petite femme très mal élevée que son intelligence et son tempérament confiés aux déplorables mains d'un pauvre diable de mari bonasse et vulgaire portent à toutes les rages d'adultères encore plus vulgaires et si honteux, si lâches ! - remarquons, dis-je que la triste mais logique héroïne du meilleur livre de Flaubert perd toute sa réalité terrible et parfois tragique pour rouler à la poupée, tomber à la maquette de rapin, dès que l'auteur s'avise de la mêler aux choses de l'autel. Le tableau de son éducation au couvent est un type accompli de mauvaise foi mal informée. Croyez-vous, par exemple, pour votre part, à ces facilités de correspondance entre les élèves des bonnes dames Ursulines et la sempiternelle vieille mondaine dont Victor Hugo nous a déjà rebattu les oreilles dans son interminable flânerie à travers son monstrueux Picpus des Misérables ? Non, certainement pas plus que moi, ni que Flaubert, qui s'est servi de cette vilenie par paresse, et aussi, j'ose le répéter, par un brin de complaisance pour ce Prudhomme voltairien qu'il fait profession d'abhorrer et qu'il a passé sa vie de causeur, nous dit-on, à anathémiser, sans s'apercevoir qu'il en avait un en lui, de philistin épais, et non sans vices bien bourgeois, et que celui-là n'était pas moins hostile à l'Eglise, bien qu'instinctivement seulement, que son reflet de dedans du livre, l'expansif, l'indiscret, le compromettant Homais. Et puis, que nous veut-il avec ces langueurs à vêpres de l'épouse future du par trop piteux Charles, et ses regards malsainement extasiés sur le mystère des vitraux, et ses rêves de gamine molle d'après telle ou telle statuette de la chapelle ? Pour quels Burgraves nous prend-il de nous servir ces antiques billevesées ? Où a-t-il pris ce catholicisme de « Paphos » et d'Epinal ? Dans quelle romance ? chez quel Pigault-Lebrun, ou sur quel autre fumier ? C'est vraiment la première fois, c'est la seule fois qu'un esprit de premier ordre, en général, très bien, très soigneusement renseigné, curieux d'exactitude au dernier point, ait pu accuser les offices si sévèrement directs de l'Eglise, les emblèmes si nets et d'un si clair enseignement, de la décoration toujours si simple et si saine dans sa poésie merveilleuse de tous nos sanctuaires sans exception, d'être en quelque sorte le vague et nuageux véhicule des rêvasseries pâmées, des paresseuses religiosités, du mysticisme à fleur de peau et rien qu'à fleur de peau, bagage pestilentiel et conducteurs pourris avant-coureurs et fourriers du Vice impur en personne ! Ineptie et sacrilège ! Quant à la crise religieuse, à la « conversion » de Bouvard et de Pécuchet, - ce passage d'un livre à grandes prétentions ironiques est décidément plus faible que tout au monde. Je parlais tout à l'heure de l'immonde Pigault-Lebrun qui eut du moins avec quelque grammaire, quelque esprit, quoique bien méprisable. - Il faut ici, pour exprimer l'extrême platitude de cette caricature, descendre jusqu'à l'évocation de Paul de Koch, tant cela porte malheur de toucher à la religion avec des mains encore fiévreuses - et sales ! de toute la besogne littéraire, artistique et philosophique du siècle ! Je l'ai déjà dit, il y a dans cet épisode des pages gaies, de bonne satire lourde et profonde, mais qu'un méchant rire voltairianise, pour ainsi parler, acidule et salpêtre et rend déplaisante au possible. Puis, M. Jeufroy rendrait des points à M. Bournisien comme faible polémiste. Entendons-nous, - par la force des choses, et l'ascendant d'une grande chose instinctivement subi par l'esprit généreux et large, au fond, de Gustave Flaubert, plutôt que par une volonté bien réfléchie de sa part, comme auteur, ces deux prêtres médiocres ne cèdent jamais, n'ont jamais tort devant leurs contradicteurs, d'ailleurs si misérables, non, mais ils rentrent trop sous le niveau de médiocratie et d'infatuation terre à terre dont l'auteur a fait l'atmosphère de ses romans modernes, pour ne point participer, disons le mot, à la sottise ambiante, et leur polémique à tous deux s'en ressent. C'est ainsi que, pour ne citer qu'un seul exemple, qu'asticoté (c'est le seul mot juste, pris dans sa plus littérale acception), asticoté, dis-je, par l'un des deux grotesques assez carrés et bien campés, il faut le reconnaître, par Flaubert dans son livre posthume, au sujet de la Saint Trinité, l'abbé Jeufroy qui a sous la main et à la mémoire, lui prêtre quelconque, notez bien, les plus lumineuses et déterminantes réponses qui soient, celles de la théologie élémentaire, s'en tire par des cercles vicieux, des comparaisons boiteuses dont un tout petit séminariste, que dis-je, un enfant du catéchisme de mon village rougirait !... Un dernier grief, non le moindre, pour en finir avec Flaubert, dans les rapports d'écrivain avec l'Eglise, c'est la manière dont, à deux reprises différentes, entre autres âneries plus ou moins sincères, il parle de sainte Thérèse. On ne venge pas sainte Thérèse, pas plus qu'on ne venge l'Eglise catholique, mais il n'est pas permis à un chrétien tenant une plume et rencontrant ces lamentables choses, de les laisser passer, sans les flétrir par la citation immédiate et complète... « Au lieu des sublimités qu'il attendait [Pécuchet], il ne rencontra que des platitudes, un style très lâche, de froides images et force comparaisons tirées de la boutique des lapidaires...» (Bouvard et Pécuchet, édition Lemerre, page 321) « Salammbô est une maniaque, une espèce de sainte Thérèse... » (lettre à Sainte-Beuve, publiée en appendice à l'édition définitive de Salammbô, G.Charpentier, 1877). Il faut absolument n'avoir pas lu un seul chapitre de sainte Thérèse, pour parler de la sorte : sainte Thérèse, la dialectique subtile et la psychologie pénétrante par excellence, mises en oeuvre par le plus vif, le plus rapide, le plus clair et le plus sobrement, le plus nettement imagé des styles ! Et il faut n'avoir jamais rien lu sur elle dans le plus abrégé des dictionnaires biographiques, pour proférer le mot d'ailleurs grossier et bête, « maniaque », précisément à propos de cette merveilleuse activité, unique peut-être dans l'histoire des esprits, perpétuellement en éveil dans toutes les directions hautes, contemplation, administration, politique, - on connait sa magnifique correspondance avec Philippe II, - littérature, enfin, et j'entends par ce mot l'ensemble des opérations d'un esprit qui veut exprimer le plus consciencieusement, le plus exactement, le plus intimement possible ce qu'il sent que Dieu lui suggère de fort, de grand et d'aimable, pour l'avancement et l'édification du prochain. Il faut déplorer, et déplorer amèrement, ces fautes de Flaubert, et tout simplement la dernière, outrage inconscient, soit ! mais très grave et scandaleux, au Saint-Esprit, en même temps - pour comparer un instant les petites choses aux grandes, - que, manquement aux lois les plus élémentaires de la justice et du goût littéraires.
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