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Pensées,
réflexions et maximes Chateaubriand
La misère de l'homme ne consiste pas seulement dans la faiblesse
de sa raison, l'inquiétude de son esprit, le trouble de son coeur
; elle se voit encore dans un certain fond ridicule des affaires humaines.
Les révolutions surtout découvrent cette insuffisance
de notre nature : si vous les considérez dans l'ensemble, elles
sont imposantes ; si vous pénétrez dans le détail,
vous apercevez tant d'ineptie et de bassesse, tant d'hommes renommés
qui n'étaient rien, tant de choses dites l'oeuvre du génie
qui furent l'oeuvre du hasard, que vous êtes également
étonné et de la grandeur des conséquences et de
la petitesse des causes.
Lorsqu'on est placé à
distance des faits, qu'on n'a pas vécu au milieu des factions
et des factieux, on n'est guère frappé que du côté
grave et douloureux des événements ; il n'en est pas ainsi
quand on a été soi-même acteur, ou spectateur compromis,
dans des scènes sanglantes. Tacite, que la nature avait formé
poète, eût peut-être crayonné la satire de
Pétrone s'il eût siégé au sénat de
Néron : il peignit la tyrannie de ce prince, parce qu'il vécut
après lui. Butler, doué d'un génie observateur,
eût peut-être écrit l'histoire de Charles Ier s'il
fût né sous la reine Anne : il se contenta de rimer Hudibras
, parce qu'il avait vu les personnages de la révolution de Cromwell
; il les avait vus, toujours parlant de vertu, de sainteté, d'indépendance,
présenter leurs mains à toutes les chaînes, et après
avoir immolé le père se courber sous le joug méprisable
du fils.
Il y a des iniquités politiques qui ne peuvent plus être
impunément commises, à cause de la civilisation avancée
des peuples. Que l'on ne croie pas que ces peuples puissent dire, sans
résultat, à leurs gouvernements : " Tel crime, tel
malheur est arrivé par votre faute. " Les bases du pouvoir
même sont ébranlées par ces reproches ; le respect
des nations venant à manquer au pouvoir, ce pouvoir est en péril.
Chez une nation qui conserve encore l'innocence primitive, le vice apporté
par des étrangers fait des progrès plus rapides que dans
une société déjà corrompue, comme un homme
sain meurt de l'air pestiféré où vit un homme habitué
à cet air.
On peut arriver à la liberté par deux chemins, par les
moeurs et par les lumières. Mais quand les moeurs et les lumières
manquent à la fois, quand on ne peut être ni un républicain
à la manière de Sparte ni un républicain à
la manière des Etats-Unis, on peut encore conquérir la
liberté, on ne la peut garder.
La postérité se souvient des hommes qui ont changé
les empires, très peu de ceux qui les ont rétablis, à
moins que ce rétablissement n'ait été durable.
On admire ce qui crée, on estime à peine ce qui conserve
: une grande gloire couvre de ténèbres tout ce qui la
suit.
Tourmentez-vous pour rétablir la vertu chez un peuple qui l'a
perdue, vous n'y réussirez pas. Il y a un principe de destruction
en tout. A quelle fin Dieu l'a-t-il établi ? C'est son secret.
On s'étonne du succès de la médiocrité ;
on a tort. La médiocrité n'est pas forte par ce qu'elle
est en elle-même, mais par les médiocrités qu'elle
représente ; et dans ce sens sa puissance est formidable. Plus
l'homme en pouvoir est petit, plus il convient à toutes les petitesses.
Chacun en se comparant à lui se dit : " Pourquoi n'arriverais-je
pas à mon tour ? " Il n'excite aucune jalousie : les courtisans
le préfèrent, parce qu'ils peuvent le mépriser
; les rois le gardent comme une manifestation de leur toute-puissance.
Non seulement la médiocrité a tous ces avantages pour
rester en place, mais elle a encore un bien plus grand mérite
: elle exclut du pouvoir la capacité. Le député
des sots et des imbéciles au ministère caresse deux passions
du coeur humain, l'ambition et l'envie.
La médiocrité est assez souvent secondée par des
circonstances qui donnent à ses desseins un air de profondeur.
Ces hommes impuissants qui, pour la foule, paraissent diriger la fortune,
sont tout simplement conduits par elle, comme ils lui donnent la main,
on croit qu'ils la mènent.
Les hommes de génie sont ordinairement enfants de leur siècle
; ils en sont comme l'abrégé ; ils en représentent
les lumières, les opinions et l'esprit, mais quelquefois aussi
ils naissent ou trop tôt ou trop tard. S'ils naissent trop tôt,
avant leur siècle naturel , ils passent ignorés ; leur
gloire ne commence qu'après eux, lorsque le siècle auquel
ils devaient appartenir est éclos ; s'ils naissent trop tard,
après leur siècle naturel, ils ne peuvent rien, et ils
n'arrivent point à une renommée durable. On les regarde
un moment par curiosité, comme on regarderait les vieillards
se promenant sur les places publiques avec les habits de leur temps.
Ces hommes de génie qui arrivent trop tard sont donc méconnus
comme les hommes de génie qui arrivent trop tôt ; mais
ils n'ont pas comme ces derniers un avenir, une postérité,
des descendants pour établir leur gloire : ils ne pourraient
être admirés que du passé, que de leurs devanciers,
que des morts, public silencieux.
Après des temps de malheur et de gloire, un peuple est enclin
au repos ; et pour peu qu'il soit régi par des institutions tolérables,
il se laisse facilement conduire par les plus petits ministres du monde
; cela le délasse et l'amuse : il compare ces pygmées
aux géants qu'il a vus, et il rit. Il y a des exemples de lions
attachés à un char et menés par des enfants, mais
ils ont toujours fini par dévorer leurs conducteurs.
Pour les véritables saints et les hommes supérieurs, la
religion est un admoniteur sévère, qui leur apprend à
s'humilier et leur enseigne la vraie vertu ; pour les hommes passionnés
et vulgaires, ses leçons ne servent qu'à nourrir l'orgueil
humain et à donner des apparences de vertu. " Je marche
sur la tête de mes amis et de mes ennemis : qui peut dire cependant
que je manque d'humilité ? Ne me suis-je pas mis à genoux
? "
Ecoutez cet homme qu'on appelle monseigneur : il vous dira qu'il n'est
qu'un vilain, qu'il veut rester un vilain, qu'il n'est pas fait pour
occuper la place qu'il occupe, que la révolution ne sera finie
que quand un vilain comme lui cessera d'être un des premiers personnages
de l'Etat.
Monseigneur a cependant porté
le bonnet rouge pour cesser d'être un vilain, comme il porte un
habit brodé et un titre pour sortir de la classe des vilains.
Fiez-vous à l'humilité de monseigneur, et croyez au paysan
du Danube.
Les mendiants vivent de leurs plaies : il y a des hommes qui profitent
de tout, même du mépris.
Point de politique sentimentale, disent des ministres. Bon Dieu ! qu'ils
se tranquillisent, il n'y a aucun péril de ce côté
: je ne sache pas beaucoup d'hommes qui aient conservé leur vieille
passion. Vous ne voulez pas qu'on vous aime : eh ! que vous avez raison
! Mais puisque vous préférez la politique du fait à
celle du droit, acceptez-en toutes les conséquences. Le fait
nous donnera le droit d'examiner si vous autres ministres êtes
bons à quelque chose, et s'il n'y a pas un autre fait qui vaille
mieux que le vôtre.
Si l'on vous donne un soufflet, rendez-en quatre, n'importe la joue.
Il est bon de se prosterner dans la poussière quand on a commis
une faute, mais il n'est pas bon d'y rester.
Voyez cet homme ; son ressentiment est extrême. " Comment
! Théodule se plaint d'avoir été offensé
par moi ? quelle insolence ! " Mais, homme puissant, si Théodule
a aussi sa puissance, s'il ne croit à personne le droit de l'outrager,
qu'avez-vous à répliquer ? Le temps où un courtisan
faisait trembler n'est plus ; il n'y a plus de faveur et de défaveur
possibles, excepté pour les valets de chambre : tout est réduit
à la valeur personnelle. Celui qui peut dire : " Vous avez
eu besoin de moi, je n'ai pas besoin de vous ", est aujourd'hui
le véritable supérieur. C'était peut-être
mieux autrefois, mais c'est comme cela maintenant. Ce que l' homme a
perdu en pouvoir, les hommes l'ont gagné.
La vie, le bonheur, l'infortune, tiennent à un souffle. Vous
mourez : deux heures après on ne pense plus à vous. Vous
vivez, on n'y pense pas davantage. Qu'importent vos joies, vos peines,
votre existence, non seulement à votre voisin qui ne vous a jamais
vu, mais encore à cette tourbe qu'on appelle vos amis ? Pourquoi
donc se faire une affaire de la vie ? elle ne mérite pas la moindre
attention.
Quelquefois on oublie un moment ses douleurs ; puis on les reprend comme
un fardeau qu'on aurait déposé un moment pour se délasser.
On finit par transformer en réalité les craintes de la
tendresse : une mère voit sur le visage de son fils des marques
d'une maladie qui n'y sont pas. Les autres chimères de la vie,
au moral et au physique, produisent les mêmes illusions pour la
peine ou le plaisir.
On se réconcilie avec un ennemi qui nous est inférieur
pour les qualités du coeur ou de l'esprit ; on ne pardonne jamais
à celui qui nous surpasse par l'âme et le génie.
Votre ami vient de partir ; vous vous croyez fort contre l'absence :
allez visiter la demeure de votre ami, elle vous apprendra ce que vous
avez perdu et ce qui vous manque.
Celui qui commet le crime, dans le danger qu'il y court et dans le tumulte
de ses passions, n'a pas le temps d'écouter le remords ; mais
celui qui n'est que le complice et le confident du crime, sans y avoir
une part active, celui-là entend la voix vengeresse de la conscience.
Il compte dans sa retraite les minutes qui s'écoulent. "
A présent il se passe telle chose ; à présent on
frappe ! " Oui, malheureux, on frappe ! et c'est la main de Dieu
qui s'appesantit sur toi.
Le ver de la tombe commence à ronger la conscience du méchant
avant de lui dévorer le coeur.
La cause la plus juste pourrait-elle, par des circonstances fatales,
paraître la plus injuste ? Se peut-il présenter un cas
où l'innocence ne se puisse prouver, et où la victime
qui périt, et le juge qui prononce, soient également innocents
? Que serait-ce alors que la justice humaine !
Si l'on a le droit de tuer un tyran, ce tyran peut être votre
père : le parricide est donc autorisé dans certains cas
? Qui pourrait soutenir une pareille proposition ?
Un charme est au fond des souffrances comme une douleur au fond des
plaisirs : la nature de l'homme est la misère.
Celui qui souffre pour Dieu a l'avantage d'être toujours préparé
à sa dernière heure, avantage qui n'est pas donné
à tous les infortunés.
Les grandes afflictions semblent raccourcir les heures comme les grandes
joies : tout ce qui préoccupe fortement l'âme empêche
de compter les instants.
Il faut avoir le coeur placé haut pour verser certaines larmes
: la source des grands fleuves se trouve sur le sommet des monts qui
avoisinent le ciel.
L'âme de l'homme est transparente comme l'eau de fontaine, tant
que les chagrins qui sont au fond n'ont point été remués.
La simplicité vient du coeur ; la naïveté, de l'esprit.
Un homme simple est presque toujours un bon homme ; un homme naïf
peut être un fripon ; et pourtant la naïveté est toujours
naturelle, tandis que la simplicité peut être l'effet de
l'art.
Il y a des hommes qui ne sont point éloquents, parce que leur
coeur parle trop haut et les empêche d'entendre ce qu'ils disent.
Redemande au repentir la robe de l'innocence : c'est lui qui l'a trouvée,
et qui la rend à ceux qui l'ont perdue.
Caresser la vertu sans être capable de l'aimer, c'est presser
les deux belles mains d'une jeune femme dans les mains ridées
de la vieillesse.
Aussitôt qu'une pensée vraie est entrée dans notre
esprit, elle jette une lumière qui nous fait voir une foule d'autres
objets que nous n'apercevions pas auparavant.
Les sentiments d'un certain ordre s'accroissent en proportion des malheurs
de l'objet aimé : c'est la flamme qui se propage plus rapidement
au souffle de la tempête.
La vertu est quelquefois oubliée dans son passage ici-bas, mais
elle revit tôt ou tard ; on la retire des tombeaux comme on retire
du sein de la terre une statue antique qui fait l'admiration des hommes.
Souvent les gens de bien pleurent à la même heure où
les pervers se réjouissent : le même moment voit s'accomplir
une action honnête et une action coupable. Le vice et la vertu
sont frère et soeur ; ils ont été engendrés
par l'homme : Abel et Caïn étaient enfants du même
père.
Il y a des hommes pour lesquels la vertu n'est point la vertu reconnue
par les autres hommes ; ils n'appellent point de ce nom toutes les choses
régulières, mais inférieures, de l'existence, cette
honnêteté vulgaire qui remplit exactement ses devoirs ;
la vertu pour eux est un élan de l'âme qui nous porte vers
le bien aux dépens de notre bonheur et de notre vie, ou une force
qui nous fait dompter nos passions les plus fougueuses. Ces hommes-là
s'élèvent au-dessus des autres hommes ; mais à
quoi sont-ils bons dans la société ? Comme les montagnes
dans la nature, comme les monuments gigantesques dans les arts, ils
sortent des proportions communes : on les regarde, et on en a peur.
Les caractères exaltés dans les gens vulgaires sont insupportables
: unis à une grande âme ou à un beau génie,
ils entraînent tout. Ces caractères ne veulent pas séduire,
et ils séduisent ; ils ignorent eux-mêmes leur force, et
sont tout étonnés d'avoir fait tant d'heureux ou tant
de victimes.
Le malheur agit sur nous selon notre caractère. Un homme pourrait
se sauver en s'expliquant, et il ne le veut pas ; un autre croit réparer
tout en parlant, et il se perd.
Il serait étrange que l'homme prétendît à
une constance inaltérable, lorsque toute la nature change autour
de lui : l'arbre perd ses feuilles, l'oiseau ses plumes, le cerf ses
rameaux. L'homme seul dirait : " Mon âme est inébranlable
; telle elle est aujourd'hui, telle elle sera demain ; " l'homme
dont les sentiments sont plus inconstants que les nuages ! l'homme qui
veut et ne veut plus ! l'homme qui se dégoûte même
de ses plaisirs, comme l'enfant de ses jouets !
Souvent des personnes qui s'aiment se jurent, au commencement de leur
bonheur, de quitter ensemble la vie ; mais il arrive qu'elles ne marchent
pas avec la même vitesse, et quand l'une est prête à
atteindre le but, l'autre ne l'est pas ou ne l'est plus.
La méchanceté est de tous les esprits le plus facile.
Rien n'est si aisé que d'apercevoir un ridicule ou un vice et
de s'en moquer : il faut des qualités supérieures pour
comprendre le génie et la vertu.
Quand on parle des vices d'un homme, si on vous dit : " Tout le
monde le dit " ne le croyez pas ; si l'on parle de ses vertus en
vous disant encore : " Tout le monde le dit, " croyez-le.
Avez-vous des chagrins, attachez vos yeux sur un enfant qui dort, qu'aucun
souci ne trouble, qu'aucun songe n'alarme : vous emprunterez quelque
chose de cette innocence, vous vous sentirez tout apaisé.
Deux amis qui souffrent sont quelquefois des heures entières
sans se parler. Quelle conversation vaudrait ce commerce de la pensée
dans la langue muette du malheur ?
Les autres nous semblent toujours plus heureux que nous, et pourtant
ce qu'il y a d'étrange, c'est que l'homme qui changerait volontiers
sa position ne consentirait presque jamais à changer sa personne.
Il voudrait bien peut-être se rajeunir un peu, pas trop encore,
et marcher droit s'il était boiteux ; mais il se conserverait
tout l'ensemble de sa personne, dans laquelle il trouve mille agréments
et un je ne sais quoi qui le charme. Quant à son esprit, il n'en
altérerait pas la moindre parcelle : nous nous habituons à
nous-mêmes et nous tenons à notre vieille société.
Revoyez au jour de l'infortune le lieu que vous habitiez au temps du
bonheur : il s'en exhale quelque chose de triste, formé du souvenir
des joies passées et du sentiment des maux présents. N'est-ce
pas là qu'à telle époque vous aviez été
si heureux ? et maintenant ! Ces lieux sont pourtant les mêmes
: qu'y a-t-il donc de changé ? L'homme.
Ceux qui ont jamais eu quelque chose d'important à communiquer
à un ami savent la peine qu'on éprouve lorsqu'en arrivant,
le coeur ému, on ne trouve point cet ami ; que personne ne peut
vous dire où il est, si c'est la mort qui l'a emmené ?
Il faut des secrets pour réparer la beauté du corps :
il n'en faut point pour maintenir celle de l'âme.
Chaque homme a un lieu particulier dans le monde où il peut dire
qu'il a joui de la plus grande somme de bonheur : le calcul est bientôt
fait.
Une passion dominante éteint les autres dans notre âme,
comme le soleil fait disparaître les astres dans l'éclat
de ses rayons.
Tels hommes voyagent ensemble, et se parlent peu ou point sur la route.
Quoique du même pays, ils ne s'entendent point et ne sont point
de la même nature : les uns sont nés blancs, les autres
noirs.
La conversation des esprits supérieurs est inintelligible aux
esprits médiocres, parce qu'il y a une grande partie du sujet
sous-entendue et devinée.
Une certaine étendue d'esprit fait qu'on s'accoutume sur-le-champ
aux usages étrangers, et qu'on a l'air de les avoir pratiqués
toute sa vie, à un embarras près, qui n'est pas sans grâce
ou sans noblesse.
La célébrité peut-elle faire illusion au point
d'inspirer une passion pour ce que la nature a rendu désagréable
? Je ne le crois pas : la gloire est pour un vieil homme ce que sont
les diamants pour une vieille femme : ils la parent, et ne peuvent l'embellir.
Les plaisirs de notre jeunesse, reproduits par notre mémoire,
ressemblent à des ruines vues au flambeau.
Il est un âge où quelques mois ajoutés à
la vie suffisent pour développer des facultés jusque alors
ensevelies dans un coeur à demi fermé : on se couche enfant,
on se réveille homme.
Si quelques heures font une grande différence dans le coeur de
l'homme, faut-il s'en étonner ? il n'y a qu'une minute de la
vie à la mort.
Les peines sont dans l'ordre des destinées : ceux qui, cherchant
à les oublier, s'occupent de l'avenir, ne songent pas qu'ils
ne verront point cet avenir. Chacun en mourant remet le poids de la
vie à un autre ; à chaque sépulture, il y a un
homme qui reçoit le fardeau de la main de l'homme qui se va reposer
: le nouveau messager porte à son tour ce fardeau jusqu'à
la tombe prochaine.
Tous les hommes se flattent ; nous avons tous à la bouche cette
phrase banale : Il y a bien loin d'aujourd'hui à telle époque.
- Bien loin ! et la vie, combien dure-t-elle ?
L'arbre tombe feuille à feuille : si les hommes contemplaient
chaque matin ce qu'ils ont perdu la veille, ils s'apercevraient bien
de leur pauvreté.
L'homme n'a au fond de l'âme aucune aversion contre la mort ;
il y a même du plaisir à mourir. La lampe qui s'éteint
ne souffre pas.
La mort selon les sauvages est une grande femme fort belle, à
laquelle il ne manque que le coeur.
La cendre d'un mort, quel que fût de son vivant le décédé,
est sacrée. La poussière des tyrans donne d'aussi grandes
leçons que celle des bons rois.
Il y a deux points de vue d'où la mort se montre bien différente.
De l'un de ces points vous apercevez la mort au bout de la vie, comme
un fantôme à l'extrémité d'une longue avenue
: elle vous semble petite dans l'éloignement, mais à mesure
que vous en approchez elle grandit ; le spectre démesuré
finit par étendre sur vous ses mains froides et par vous étouffer.
De l'autre point de vue la mort
paraît énorme au fond de la vie ; mais à mesure
que vous marchez sur elle, elle diminue, et quand vous êtes au
moment de la toucher, elle s'évanouit. L'insensé et le
sage, le poltron et le brave, l'esprit impie et l'esprit religieux,
l'homme de plaisir et l'homme de vertu, voient ainsi différemment
la mort dans la perspective.
La voix de l'homme ne se ranime pas comme celle de l'écho : l'écho
peut dormir dix siècles au fond d'un désert et répondre
ensuite au voyageur qui l'interroge ; la tombe ne répond jamais.
Toi qui donnas ta vie et ta mort
aux hommes, toi qui aimes ceux qui pleurent, exauce la prière
de l'infortuné qui souffre à ton exemple ! soutiens le
fardeau qui l'écrase ! sois pour lui le Cyrénéen
qui t'aida à porter la croix sur le Golgotha !
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