Les Gens de
lettres
I
Il était une fois un roi
et une reine, qui étaient bien fâchés de ne pas
avoir denfants.
Le roi, qui sappelait Sa
Majesté O, disait à la reine, qui sappelait Sa
Majesté É :
Le ciel na pas béni
notre union, il faut consulter votre marraine, la fée Araignée.
Le roi O avait un gros ventre.
Quand il tapait dessus, ça faisait toc, toc. La reine E navait
pas du tout de ventre, elle était sèche, comme un hareng
saur. Et les enfants ne venaient pas.
On télégraphia à
la fée Araignée, qui arriva par la cheminée avec
trois gros choux quelle mit tout de suite dans une marmite et
du bon lard, et du sel, et du poivre... Et puis elle trempa une grande
soupe (il y en avait bien pour cent personnes) et la donna à
manger à la reine É. La soupe aux choux faite par une
fée, est fée aussi. Voilà pourquoi le reine É,
si sèche dabord, enfla, enfla, enfla. Et le lendemain
matin on trouva, dans trois berceaux, le premier garni de satin groseille,
le second garni de satin bouton dor et le troisième garni
de satin couleur du ciel sans nuages, trois petites princesses, qui
étaient plus belles que les étoiles, que le soleil et
que la lune.
La fée Araignée,
qui était de la célèbre famille Aiou, si connue
dans lindustrie des tissus, coupa son nom en trois et appela
sa première filleule A, sa seconde I et sa troisième
OU.
II
Les trois princesses devenaient
plus belles encore en grandissant.
Cétait charmant de
les voir courir sous la feuillée, sifflant aux merles, volant
aux papillons, cueillant la noisette nouvelle.
Un soir le roi O dit à la
reine É :
Il faut marier nos filles,
les belles princesses A, I, OU. Pour la princesse A nous aurons de
la peine, car elle est comme une oie, elle crie contre tous les gentilshommes
et contre toutes les darnes de la cour. La princesse I, ce sera plus
facile, elle rit toujours : nous la donnerons à un prince écervelé.
Quant à la troisième, la petite OU, ça se fera
sans nous ; elle a toujours peur, elle veut se sauver dans les bois,
mais elle est à croquer.
La reine dit au roi :
Que Votre Majesté
noublie pas que nos trois princesses nont à elles
trois quune seule chemise (bien légère), cadeau
de leur marraine, la fée Araignée. Le peuple est écrasé
dimpôts, et les tabacs ne nous fourniront jamais de quoi
leur acheter dautres chemises.
Le roi O dit :
Oh !
Boum, boum, boum ! Quest-ce
que cest ? le canon ! Ah ! cest une visite dà
côté. Est-ce le roi de Derrière-les-fagots, le
voisin ? Non, ce sont ses trois fils, le prince P, le prince T et
le prince K.
Dis donc, bobonne, il y
aurait peut-être moyen de placer nos trois princesses... Eh
! cest à toi que je parle, dis donc, la reine, É,
É, É. Tu dors ?
Sire, mariez-les comme il
vous plaira.
(Boum, boum !) Levons-nous, sire,
et allons nous asseoir sur nos trônes, pour recevoir les princes.
Il faut dire que le roi X de Derrière-les-fagots
nétait pas plus riche que le roi O. Il avait prié
lenchanteur Merlin dêtre le parrain dun fils,
qui lui était promis par la reine Z. Mais quand Merlin vint
au baptême, il vit quau lieu dun fils, la reine
Z en avait donné trois, qui furent appelés le prince
P, le prince T et le prince K, comme on sait.
Mais Merlin lenchanteur,
ne comptant que sur un seul filleul, navait préparé
quun seul cadeau. Cétait un sabre magique à
la poignée de saphir. Les plus grands enchanteurs ne peuvent
pas changer leurs volontés. Aussi Merlin dit au roi X :
Tant pis ! mes filleuls
nauront quun sabre pour eux trois.
Ce nétait pas lavarice
qui poussait Merlin, puisquil fit tomber, par sa magie, des
étoiles filantes, qui devenaient des pralines, des dragées
et des pièces de vingt francs. Il est vrai quavec la
magie ça ne lui coûta pas quatre sous.
Le prince P devint un mangeur,
le prince T devint un danseur, le prince K devint un chasseur.
III
Boum ! Boum ! Le roi O et la reine
É sont assis sur leurs trônes.
Le prince P savance et dit
:
Oh ! roi O, voulez-vous
me donner votre fille, la princesse A, en mariage ?
La reine É dit au roi O
:
Il est gourmand, il mange
beaucoup, il mange trop, mais ça ira bien avec notre fille
A. Accordez-la lui.
Le roi O dit :
Prince P, je vous accorde
ma fille A.
Alors le prince T savance
et demande en mariage la princesse I qui se tordait de rire, et le
prince K demande la main de la princesse OU, qui sétait
sauvée derrière le buffet, mais qui était contente
tout de même.
Les trois noces se firent le lendemain,
au son du fifre et du tambour. Il y avait même des cloches qui
sonnaient : do, si, la, do, si, la. On distribua des pommes de terre
frites, des radis et du cidre, au peuple immense, qui bénissait
le roi, la reine et les trois jeunes ménages.
Le roi, la larme à lil,
donna un royaume (tout en se réservant ses droits de murs mitoyens)
à chacun de ses gendres. Dans son enthousiasme paternel, il
alla même jusquà redoubler leur noblesse.
Ainsi le prince P et la princesse
A, ça faisait PA, ils devinrent la famille PAPA, des gens sérieux,
qui mangent beaucoup ; de même le prince T et la princesse I
formèrent la famille TITI, des gens qui dansent et rient toujours
; et le prince K, avec la princesse OU, ça fait KOUKOU, cest
lamour, cest mystérieux, cest sous les bois.
Coucou ! Coucou !
IV
Mais, dans le mariage, il faut
du linge ! et la marraine navait donné quune seule
chemise (et si légère) à ses trois filleules,
en cadeau de noces. Oh ! elles avaient bien chacune leur manteau de
princesse, brodé de perles dOrient, mais en dessous il
fallait mettre la seule chemise de marraine, et S. M. le roi O était
pauvre, quoique descendant dune race illustre.
Alors on sarrangea tout de
même. Le roi donna un grand bal pour les noces.
La princesse A avait la chemise.
Après la première
danse, à neuf heures, elle alla se coucher.
Le prince P avait le sabre. Il
le posa sur la table de nuit, de crainte des voleurs et pour montrer,
selon la loi, que le mari doit aide et protection à sa femme.
À minuit la princesse dit
:
Jai assez dormi, allons
souper.
Et ils revinrent dans le bal. La
princesse A dit à sa sur la princesse I :
La chemise est roulée
dans ce bouquet de roses thé !
La princesse I sen alla dormir
dans sa chambre, ayant mis la chemise (si légère) qui
sentait les roses thé.
Alors le prince P dit au prince
T :
Tu trouveras le sabre dans
lantichambre, au coin à droite. Noublie pas la
loi.
Le prince T trouva le sabre et
courut aller voir si sa femme dormait. Elle dormait. Il mit le sabre
à côté du lit, et sendormit.
À trois heures du matin,
la princesse I se réveilla en souriant à la vue du sabre,
et le prince T vit quelle avait une chemise (bien légère).
Elle dit :
Jai assez dormi, allons
danser ! Laissez-moi me lever, attendez-moi en bas.
Et vite, elle roula la chemise
et la mit dans un bouquet de marjolaine qui était là
tout exprès. Elle passa son manteau perlé, et descendit.
En entrant dans le bal, elle donna
à la princesse OU, qui dansait sa centième valse, le
bouquet de marjolaine, en disant :
Va vite te coucher, il est
tard ; naie pas peur, ton prince te suit.
Oh ! elle avait bien peur, la princesse
OU ; elle aurait voulu se sauver. Mais le bois est là-bas,
bien noir, et si mouillé !
Le prince T dit au prince K :
Le sabre est dans lantichambre,
au coin à droite. Noublie pas la loi.
La princesse OU dormait dans sa
chemise (si légère) quand le prince K vint dans la chambre.
Il tira le sabre du fourreau, et sendormit.
À six heures du matin, la
princesse OU se réveille et dit :
Jai assez dormi, allons
au bois !
V
Boum ! Boum ! Boum ! Ce nest
plus la fête, ni des visites, cest la guerre.
Lennemi attaque le royaume
de trois côtés à la fois.
Le prince K saute sur le sabre,
la princesse OU saute du lit, met son manteau et court à la
guerre avec son prince. Elle na plus peur du tout.
Quand ils sont dans les bois, elle
cueille des églantines et des lauriers.
Le prince K court à droite,
court à gauche, court en face, et coupe la tête à
tous les ennemis.
Le prince P et le prince T auraient
bien voulu gagner la bataille, eux aussi. Mais sans le sabre
que faire ?
Les cloches se mirent à
sonner pour la victoire. Les gens du peuple coururent tous au devant
du vainqueur et de sa princesse. Puis on revint en bon ordre, chargés
des riches dépouilles de lennemi.
Il y avait de lor, il y avait
de largent, pour des millions. Il y avait des robes de soie,
des armures dacier. Il y avait cent mille canons, autant de
tonneaux de poudre, et cent fois autant dobus. Il y avait aussi
des tonneaux de vin, de cidre et de bière ; on na pas
compté les jambons. Il y avait encore soixante mille caisses
de fruits confits, et bien autre chose quon ne sait plus. Mais...
pas de linge ; pas de sabres !
VI
Mais voici le char des vainqueurs,
orné déglantines et de lauriers. Le prince K tenait
dans sa main trois sabres presque pareils, et tous trois signés
: Merlin. Le sabre à la poignée de saphir était
celui qui avait servi à gagner la bataille. Les deux autres,
trouvés dans la vieille malle dun colonel (comme par
hasard, mais cétait Merlin qui avait préparé
cette surprise), les deux sabres avaient, lun une poignée
de rubis, lautre une poignée de topaze orientale.
La princesse OU avait sur ses genoux
une cassette en lapis-lazuli treillagé dor, qui contenait
deux chemises (très légères), signées
de la fée Araignée.
Le prince K descendit du char à
droite, planta les trois sabres en terre entre lui et ses deux frères.
Il fit signe aux canons : Boum ! boum ! boum ! Et les trois princes,
levant chacun un sabre, saluèrent cet heureux jour.
En même temps, à gauche
du char, la princesse OU donnait à ses deux surs la cassette
en leur disant tout bas :
Il y en a une pour chacune
de vous.
Les princesses A et I comprirent
bien que cétaient des chemises, et elles embrassèrent
tendrement leur sur OU.
VII
Après des fêtes qui
durèrent trois mois, on fit le partage de toutes les richesses
conquises, et tes trois familles PAPA, TITI, KOUKOU prirent congé
du roi O et de la reine É pour aller gouverner chacune leur
royaume. Tous furent très heureux et eurent beaucoup denfants.
