Diamant enfumé
Folle dabord. Et jai employé
toute ma puissance à la rendre à la vie réelle.
Je ne voulais pas laimer, je ne laimais pas ; mais je
me suis ensuite attaché à elle comme à une uvre
personnelle.
Sa folie était tourbillonnante, loquace,
inquiète. Il ma fallu dépenser une activité,
une force immense à suivre et à dompter cette folie.
Vitesse exagérée, effrayante, du mouvement de la pensée
; et puis, un bagage dimpressions fictives de vie parisienne,
de journalisme, de cancans de coulisses. Avec cela un sentiment inhérent
à lêtre, toutes les femmes lont plus
ou moins, le désir prépondérant de paraître,
sans presque de souci dêtre en réalité.
Être connue, en bien ou en mal, quimporte ! La réclame,
la réclame. Là est même lorigine de tout
le mal quelle ma fait.
Donc, séduit par les pittoresques
mais malsaines profondeurs de son âme désordonnée,
jai conquis sa foi et celle de son entourage. Je me suis chargé
delle. Je lai sauvée de mesures extrêmes,
de la séquestration qui laurait tuée, en promettant,
contre lavis des autorités, quelle guérirait.
Cest arrivé. Mais ma tenue énergique, ma froideur
voulue, obligée, avaient irrité son amour-propre de
femme. Et elle sest servie des forces qui lui étaient
revenues pour me soumettre, pour se faire aimer.
Plusieurs fois, jétais assis
à côté delle, et, comme cédant à
la fatigue, elle appuyait sa tête contre mon épaule.
Je ne voulais pas. Mais je me sentais prendre ; je la sentais sobstiner
; je savais où nous menait linexorable amour.
Une fois, en voiture, après je ne
sais quelles paroles prononcées par moi y avait-il quelque
aveu involontaire dans ces paroles ? elle me dit : «
Alors, vous maimez ? » Et violemment, poussé par
un irrésistible ouragan intérieur, je lui répondis
en collant mes lèvres sur les siennes.
Cest le type qui ne mattire
pas dabord, mais que la fatalité rapproche de moi et
dont je souffre.
Ensuite, domination, tyrannie. Elle me commandait
de rêver à ceci ou cela, de faire tels vers. Doù
ma stérilisation Jéchappais en cédant tout
ce qui nimporte pas et la femme ne voit que cela.
Et puis, mobsédant de citations
à propos de chaque parole, de chaque caresse. Je laimais,
pourtant ; car javais réussi à réveiller
chez elle un ravissant fond de nature, masqué par tout ce plâtrage
de fiction. Jy avais réussi en me faisant naïf et
primitif, il paraît que je le suis réellement,
en mobstinant à ne voir en elle que la vierge
éternelle, la fleur intacte.
Jai mal fait, peut-être ; jen
savais assez pour ne pas croire à cette pureté. Mais
je nai pas de regrets. Mon rêve lavait transformée
et embellie en fait. Ma naïveté la charmait, et ne voulant
pas la troubler, elle se mettait à lunisson.
Puis, parfois elle croyait, plus naïve
que moi encore, me déguster en connaisseuse. Je feignais de
ne pas le voir.
Elle se plaignit dabord du peu dinfluence
quelle avait sur moi, reprochant les amours antérieures
et les rêves possibles. Je lui faisais tout faire, affirmait-elle
sans jamais dire « je veux ». Elle sentait quelque chose
dimmodifié en moi, sous lobéissance extérieure
absolue, exagérée. Cela a grandi et elle est devenue
mon ennemie intellectuelle. Mais lâme et le corps
sinon lesprit étaient à moi. Pénible
période, cependant. Je rêvais par instant léloignement
et la liberté.
Mais nos âmes étaient et seront
toujours daccord ; ma lassitude était toute physique.
Jai pensé quelle en sentait peut-être autant,
et jai exigé quelle fît son voyage dété
habituel. Jétais tenu à Paris ; le sachant elle
consentit à partir sans moi.
Alors ont eu lieu un ou deux faits de fatalité
quon ne met pas dans les romans, mais qui sont de toutes les
histoires réelles.
Je ne me justifie pas ; jai eu tort,
puisque notre histoire était un roman naïf et pur. Mais
lirritation antérieure, la fatigue quelle et son
entourage mavaient donnée ! Elle aurait dû ne pas
me demander ce serment que jai refusé de donner par horreur
du faux et par espoir dexpier en froideurs momentanées
et en persécutions dures souffrances pour moi !
ce quil y avait eu de fautes de ma part.
Elle la fait, cherchant des raisons
de méloigner nonobstant une réconciliation ultérieure,
pour mal faire plus librement. Car jai trouvé quà
son ressentiment sajoutait un intérêt de paraître.
Salléguant le talion, elle a vendu ses sourires, pour
la gloriole mensongère de signer luvre dautrui.
Et elle tenait encore à moi puisquelle ne mavait
pas dit : « Cest fini. »
Eût-elle aimé lacheteur,
jaurais subi le sort changeant, jaurais courbé
la tête en lui disant adieu. Mais, elle maimait ; elle
maime encore à présent, comme moi je laime
; elle maimait encore puisquelle se cachait de moi pour
se vendre. La folie était horrible ; je me suis enfui en la
maudissant.
Puis, jai voulu écraser le
salisseur de rêve, espérant me briser moi-même
à la vengeance. Sa vanité, à elle, eût
été satisfaite dun semblant de drame, même
dun drame vrai. Aussi de feintes préférences pour
accroître ma colère. Jai agi, mais je voyais tout.
Je voyais quelle maimait toujours, et je nétais
que plus désolé, plus épouvanté de sa
folie. Jai agi, parce quil méritait tout. Il sest
dérobé, il sest effondré sans la résistance
que demandait ma rage.
Oh ! lhorreur de mon âme en
ce temps ! Voici un projet de lettre pour elle (je ne lui ai jamais
écrit) :
« Vous avez préféré
une gloire de mensonge (et quelle gloire !) à la pureté,
à la justice, à lamour. Vous êtes maudite,
vous êtes damnée. Restez le cur vide. Pour moi,
je ne reviendrai plus. Votre acte est si trivial, si laid, quil
ma ôté même ces défaillances de raison,
ces vagues désirs quon a toujours de revenir vers laimée
dhier. Je reverrais en vous celle qui na jamais été
ce que javais cru.
« Préférer la joie inepte
darriver à passer pour ce que vous nêtes
pas aux ivresses sacrées de lamour, cest de la
démence vulgaire, cest de limmoralité de
carrefour.
« Je ne vous regrette pas ; car vous
navez jamais été une vraie amoureuse. Je métais
trompé. Je ne vous hais pas, je vous plains. »
Ainsi mon épouvantable douleur devenait
de la rage et des injures. Pourtant, elle maurait rappelé,
tendu les bras... à certaines heures grises, oui, jaurais
obéi, comme un fou, comme un homme ivre ; mais à dautres
moments, non ! non ! Elle avait trop mal fait.
Puis des mois, des mois. Tout était
noir ; toute espérance fermée, toute expansion étouffée
en ma poitrine. Me réveillant pour imaginer de vils retours,
jétais aussi lâche en moi-même que fier au
dehors. Désir immense de la revoir, immobilisé dans
un orgueil de granit.
Un soir, jétais double. Aller
en avant ou en arrière, chez elle ou à lopposé.
Deux volontés effrayantes et égales. Longtemps je suis
resté immobile, tiraillé par ces deux monstres. Souffrance
horrible qui a laissé des traces dans létat physique
de mon cur. Enfin il mest venu un but intermédiaire,
où jai couru. La nuit sest passée en actes
de démence qui ont bien charmé deux femmes quelconques.
Et plus longtemps après, jai
écrit ceci que jai gardé en un carnet et que je
retrouve (jécrivais pour me soigner).
Mon moi le plus lucide était ailleurs,
pendant ce dénouement. Jai été conduit
par un vague instinct dimiter ce quon fait ordinairement,
et non par ma pensée la plus juste. Je nai voulu tromper
personne, puisque jai cru agir suivant ma loi vraie. Cette sorte
de défaillance est venue de faits extérieurs, bien prévus,
mais contre lesquels mon cur sest révolté.
Non, les actes dun être ne changent
pas mon sentiment sur lui. Je le vois et ladmets tel quil
est, et ses actes sont conséquences de ce quil est.
Elle a été perfide, menteuse
et méchante ; elle a puérilement compromis la bonne
entente de nos âmes pour des intérêts temporels
et bas. Je lai aimée pour ce quelle a de mieux,
en sachant tout cela possible, puisque je savais quelle avait
déjà profané lamour en le stimulant, pour
tirer profit (elle le croyait) du rayonnement de ceux dont elle se
rapprochait. Voilà qui est mal, diraient ceux qui jugent les
actes, isolés des êtres.
Elle a simulé lamour, mais
cest à elle-même quelle a dabord fait
illusion ; doù plus de folie, mais moins de laideur.
Je savais cela, et je lai aimée quand même. Elle
a recommencé à mes dépens ; elle ma effarouché
je me suis enfui, mais je laime toujours. Car, cest elle
tout entière, avec ses ombres et ses clartés, que jaime.
Ma fuite na donc quune signification
: elle mavait donné tout ce quelle pouvait damour
fidèle et vrai, puis jai vu que cétait fini.
Il y avait là rien que je ne me fusse prédit. Mais le
bonheur brisé ma fait perdre le sens du vrai, puisquil
y a eu du reproche et de la colère dans ma fuite. Heureusement
quil ny a eu que cela ; jaurais peur de me retrouver
en des jours pareils.
Pourquoi est-ce que je laime tant
? Ce nest pas une brillante maîtresse, puisque les nuits
folles, les voluptueux abandons lui font peur, puisquelle nest
pas complètement femme. Est-ce létat de vierge
éternelle, de statue attirante que les souillures des satyriaques
ne pénètrent pas ?
Elle disait, pourtant, détester mes
rêves, mes uvres, mes amis. À moi, tout ce quelle
poursuivait paraissait puéril, vide ou malsain. Son type nest
pas de ceux dont je subis le charme immédiat. On ma dit
quelle nétait pas belle. Son visage est défraîchi
par les soucis mondains, les fatigues de solliciteuse, les cosmétiques
malhabilement employés ; ses lèvres sont fanées
et gercées par les fièvres folles. Et la plupart des
choses quelle fait et dit, mont toujours irrité
à ny pas tenir, puisque ce sont autant de représentations,
de redites, de ce quelle a lu dans les volumes loués,
vu au théâtre ou chez les gens connus où sa vanité
la fait courir sans choix.
Donc, peu de voluptés entre nous
; souvent des querelles. Mais, à de délicieux instants,
nous nous regardions dans les yeux, contemplant nos âmes.
Au commencement, elle a eu tort de me faire
quitter ma maîtresse ; à la fin, jai eu tort en
me montrant jaloux de sa chair. Mais lindépendance en
cela nest quun rêve.
Maintenant la situation est triste, très
triste. Sans compter les souffrances effroyables que jai subies
depuis le dernier jour jusquà un temps qui nest
pas loin, chaque fois que nous nous voyons nous sommes dans un douloureux
mensonge. Elle vit avec les indifférents, parle gaiement de
toutes choses à celui-ci, à celui-là. Moi, je
fais de même, je tache de secouer ma stupeur en prenant, pour
objectif dagitation et de gaieté, telle femme que je
ne devrais même pas voir devant elle.
Mais comme nous avons été
lun à lautre, cest très rarement et
dune manière gênée que nous nous parlons.
Notre voix prend de fausses âcretés car le ton naturel
en laisserait sentir le tremblement. Tout cela est bien pénible
et je nen vois pas la fin.
Jaime son âme et je suis sûr
quelle aime la mienne. Jai rêvé des transactions
folles à lui proposer. Je voudrais quelle fût ma
sur ; car je naurais dautres désirs que de
la voir souvent, de regarder dans le fond de ses yeux, sans quil
pût y avoir aucune raison de trouble entre nous.
Jai pensé : Pourquoi nos attitudes
menteuses ? Nous nous sommes trouvés seuls et nous navons
plus parlé le langage de la veille. Quand je la reverrai, je
lui dirai : « Avez-vous de la mémoire ? » Elle
me répondra que oui, et je reprendrai : « Alors
pour commencer, moi, je pourrais craindre les refus froids et hautains
jette donc tes bras autour de mon cou et colle tes lèvres
aux miennes. Faire autre chose serait faux. Nous avons été
plus que frère et sur. Et on ne cesse jamais dêtre
frère et sur. »
Cétait là un projet
que je nai pas accompli.
Je lai revue, pourtant, et souvent.
Elle a lu de mes vers qui parlaient delle : je lui ai lu moi-même
de ces vers où je la fustigeais, dautres où je
me souvenais mélancoliquement, dautres où je disais
ma rancur lasse. Je nétais franc que dans mes vers,
et après les avoir lus, je devenais, malgré moi, faussement
folâtre et distrait ou bien triste pour des motifs extérieurs.
Un soir, elle me fit signe des yeux (comme
autrefois !) de venir masseoir là. Cétait
la première fois, depuis deux ans, que quelque chose du passé
était réellement répété entre nous.
Jobéis, et lui demandai : « Est-ce un pari ? »
Elle me dit, avec reproche, que non ; puis me parla de mes vers. Ensuite
notre causerie, presque à haute voix devant des bavards qui
soupaient, tomba sur le passé, sur la catastrophe finale. Accusant
la destinée et un peu moi, elle voulut se justifier. «
Pourquoi vous défendre ? Puisque je reviens ici, je nai
pas de mépris que vous ayez à effacer. » Elle
continuait ; mais moi : « Non, vous avez mal fait. Si je méritais
cela, il fallait me notifier larrêt, avant de lexécuter.
» Elle continuait encore et moi, toujours : « Je ne vous
reproche rien ; je vous ai aimée avec votre perversité
; je ne voudrais pas vous changer ; mais vous avez mal fait. »
Depuis, elle na plus ni paroles, ni
regards méchants contre moi. Je crois que nous rêvons
tous deux de recommencer autrefois, mais sans de décision pour
que cela ait jamais lieu. 