La Science
de lamour
Très jeune, jeus
une belle fortune et le goût de la science. Non de cette
science en lair qui, prétentieuse, croit pouvoir
créer le monde de toutes pièces et voltige dans
latmosphère bleue de limagination. Jai
pensé toujours, daccord avec la cohorte serrée
des savants modernes, que lhomme nest quun sténographe
des faits brutaux, quun secrétaire de la nature palpable
; que la vérité conçue non dans quelques
vaines universalités, mais dans un volume immense et confus,
nest abordable partiellement quaux gratteurs, rogneurs,
fureteurs, commissionnaires et emmagasineurs de faits réels,
constatables, indéniables ; en un mot quil faut être
fourmi, quil faut être ciron, rotifère, vibrion,
quil faut nêtre rien ! pour apporter son atome
dans linfinité des atomes qui composent la majestueuse
pyramide des vérités scientifiques. Observer, observer,
surtout ne jamais penser, rêver, imaginer ; voilà
les splendeurs de la méthode actuelle.
Cest avec ces saines
doctrines que je suis entré dans la vie ; et, dès
mes premiers pas, un projet merveilleux, une vraie aubaine scientifique
mest venue à lesprit.
Quand japprenais
la physique, je me suis dit :
On a étudié
la pesanteur, la chaleur, lélectricité, le
magnétisme, la lumière. Léquivalent
mécanique de ces forces est ou sera sans conteste déterminé
dune façon rigoureuse. Mais tous ceux qui travaillent
à lexpression de ces éléments du savoir
futur nont dans le monde quun piètre rôle.
Il est dautres forces
que lobservation sagace et patiente doit soumettre à
lesprit du savant. Je ne ferai pas de classifications générales,
parce que je les considère comme funestes à létude
et que je ny entends rien. Bref, jai été
amené (comment et pourquoi, je ne sais pas) à entreprendre
létude scientifique de lamour.
Je nai pas un physique
absolument désagréable, je ne suis ni trop grand
ni trop petit, et personne na jamais affirmé que
je fusse brun ou blond. Jai seulement les yeux un peu petits,
pas assez brillants, ce qui me donne un aspect dhébétude
utile dans les sociétés savantes, mais nuisible
dans le monde.
De ce monde, dailleurs,
malgré tant defforts méthodiques, je nai
pas une connaissance bien nette, et cest un vrai chef-duvre
de sang-froid que dy avoir pu, sans attirer lattention,
poursuivre mon but austère.
Je métais
dit : Je veux étudier lamour, non comme les Don Juan,
qui samusent sans écrire, non comme les littérateurs
qui sentimentalisent nuageusement, mais comme les savants sérieux.
Pour constater leffet de la chaleur sur le zinc, on prend
une barre de zinc, on la chauffe dans leau à une
température rigoureusement déterminée au
moyen du meilleur thermomètre possible ; on mesure avec
précision la longueur de la barre, sa ténacité,
sa sonorité, sa capacité calorique, et on en fait
autant à une autre température non moins rigoureusement
déterminée.
Cest par des procédés
aussi exacts que je me proposai (projet remarquable à un
âge si tendre vingt-cinq ans à peine) détudier
lamour. Difficile entreprise.
Généralement,
je ne sais par quelle répugnance gênante et même
coupable les gens amoureux se soustraient obstinément à
tout examen scientifique ; et cela particulièrement dans
les instants où lexamen serait fructueux. Ceci acquis,
mon plan fut bien vite arrêté.
Pour étudier lamour,
me dis-je, il faut prendre le meilleur poste dobservation.
Le confident le plus intime est congédié lors des
minutes caractéristiques. Il ny a que les meubles,
quelquefois un chien, un chat, qui assistent à ces mystères
quune inexplicable fatalité a dérobés
jusquici à lanalyse. Je nai donc quune
ressource, cest de jouer personnellement le rôle damoureux.
Nayant guère
de charmes, vu que le peu qui men avait été
accordé par la nature sétait étiolé
à lombre des bibliothèques et aux odeurs des
laboratoires, jeus recours à mon profond savoir pour
me rendre digne des rêves féminins.
Oh ! les merveilleux cosmétiques,
rouge puéril insoluble, noir bleuâtre des yeux sans
sommeil, huiles pour rendre la peau diaphane, galvanisations pour
me donner du galbe aux jambes, que jai inventés,
à cette époque ! Mais je nétais pas
assez naïf pour compter seulement sur laspect de ma
physionomie, sur lallure de ma personne. Il me fallait apprendre
à fond ces riens charmants qui séduisent les jeunes
filles, ces futilités ridicules qui nous soumettent le
beau sexe.
Jallai trouver Chopin
et lui demandai :
« Vous avez beaucoup
joué du piano dans le monde. Quelle est la musique qui
plaît le plus aux femmes ? »
Il me répondit sans
hésiter : « La Rêverie de Rosellen. »
Quarante mille francs,
si vous voulez menseigner à jouer parfaitement cette
rêverie.
Chopin, ridiculement impratique,
se récusa et me recommanda M. K***, un de ses élèves,
comme plus fort que lui-même (ce qui était reste
vrai). M. K*** accepta les quarante mille francs, et, probe, mapprit
uniquement à jouer la Rêverie de Rosellen.
Jétais armé
de ce côté.
Jallai trouver Musset
et lui demandai : « Quelle est la poésie plaît
le plus aux femmes ? »
Musset posa lindex
sur le sourcil et me dit : « LAcrostiche. »
Voici cinquante
mille francs, apprenez-moi lAcrostiche.
Musset, bohème indécrottable,
ne comprit pas que jétais sa providence et me renvoya
à M. W*** (je ne veux pas révéler son nom),
élève que je trouve bien plus fort que son maître.
W*** prit les cinquante
mille francs et me fit une exquise collection dacrostiches,
sur tous les noms du martyrologe féminin. Chaque nom avait
trois versions, blonde, brune et châtaine. Il y eut en outre
promesse écrite de livraison pour les cas imprévus.
Ainsi muni, jentrai résolument dans le monde.
Après de nombreux
insuccès (tant il est vrai quon napprend rien
que par expérience), insuccès inutiles à
raconter, je trouvai enfin mon affaire. Ce fut dans une famille
habitant le Marais, dans un de ces vieux hôtels de président
du Parlement.
Tout le premier étage
servait de magasin de papier, et par le grand escalier de pierre
à rampe patiemment forgée on montait dinterminables
marches jusquà létage supérieur,
où habitait M. D*** et sa famille. Laspect honnête,
oublié, de cette maison me plut tout dabord la première
fois que jy vins.
M. D*** avait cédé
au mari de sa fille aînée le magasin de papier dau-dessous.
Autrefois, la plume à loreille et lil
aux ballots, il y avait acquis une fortune assez ronde pour assurer
une dot raisonnable à sa fille cadette, tout en se gardant
de quoi irriter les espérances de ses gendres.
On recevait tous les samedis.
De toutes petites réceptions, thé, petits gâteaux,
etc. Cétait pour marier la fille quon se livrait
à ces joies simples, et quen outre, les autres soirs
de la semaine, on promenait ladite fille dans toutes les maisons
du même monde. Javais parcouru un nombre immense de
ces intérieurs, sautant consciencieusement au bruit des
polkas et des quadrilles que les mamans complaisantes font suinter
de leurs doigts mous. Comme on me rencontrait partout, je sus
me faire inviter chez M. D***. Javais déterminé,
par une suite dexamens comparatifs, que la complexion de
Mlle D*** était, plus que celle de toute autre jeune fille
proposée, convenable à mes projets.
La position était
excellente. On me recevait en vue dun mariage possible ;
on faisait donc attention à moi, on me mettait en relief,
adroitement, de manière à ne pas rebuter le caractère
peut-être fantasque de la jeune personne.
Mais javais mon plan
arrêté. Comme il est de notoriété ancienne
que le mariage na aucun rapport avec lamour, il fallait
manuvrer pour éviter cette conclusion désastreuse
qui mavait déjà été offerte
souvent et que javais fuie, non sans me compromettre un
peu.
Je commençai donc
par donner quelques conseils à la mère au sujet
de son embonpoint exagéré, cela dans les limites
de la politesse la plus exquise et même de la plus candide
bienveillance, bien entendu.
Ces conseils lui firent
prendre une voix aigre-douce et provoquèrent une profession
de foi politique pour laquelle je pris quelques réserves.
Je men tins là cependant, ne voulant pas hâter
les choses, et je me mis à causer, lair un peu triste
et préoccupé, avec la demoiselle. Je marrêtais
au milieu de phrases dont le diable, pas plus que moi, neût
trouvé la suite :
« Il y a des cas
où lâme doit planer au-dessus des complexités...
»
Ou bien :
« Le cur est
un esclave dont la chaîne... Le cur est un esclave
qui ne saurait obéir..., etc. »
Puis, après un soupir,
jallais masseoir au piano et lirrésistible
Rêverie de Rosellen me valait de délicieux regards
de soumission par-dessus lépaule de la jeune personne
versant le thé.
Elle sappelait Virginie
et était châtaine. Ma collection dacrostiches
contenait ce cas particulier sous la forme quon va lire
:
Ces vers, corrigés
par mon ami le poète W*** daprès la situation,
se prêtaient merveilleusement à mes projets de détournement.
Dès que je les eus adroitement glissés dans la main
droite de Virginie, la pauvrette fut désormais soumise
à ma puissance.
Un soir, en prenant ma
tasse de thé, je pressai ses petits doigts par-dessous
la soucoupe. Émotion, ou peut-être intention de ma
part, la tasse tomba, se cassa sur le coin du piano, et le thé
bouillant, sucré, avec son nuage de lait, inonda mon superbe
pantalon gris perle.
« Maladroit que je
suis ! dis-je en palissant sous la brûlure, insignifiante
du reste. Je vous ai perdu votre robe, mademoiselle.
Tu nen fais
jamais dautres, Virginie, dit la mère.
Madame, je vous
assure que cest moi, en posant la tasse sur le bord du piano...
Dailleurs,
la bonne peut offrir le thé et les sirops. »
La jeune fille disparut.
Oh ! si javais pu assister à la nuit quelle
dut passer !
Bref, je pondérai
si bien mes faits et gestes que la froideur des parents crût
exactement comme lamour de la fille. Subséquemment
jeus des mots à voix basse avec celle-ci : elle était
malheureuse, ses parents me détestaient... il fallait les
ménager, etc.
Jai lair de
faire du roman, mais on se tromperait en me croyant une pareille
légèreté desprit. Ce que jai
dit, aussi brièvement que possible, était nécessaire.
Maintenant la science proprement dite commence.
Nous échangeâmes
nos portraits. Le mien était photographié sur émail,
encadré dor, avec une chaînette minuscule,
pour être porté sous les vêtements.
Ce portrait contenait,
cachés entre une plaque divoire et lémail
deux thermomètres à maxima et à minima, deux
chefs-duvre de précision sous des dimensions
si petites.
Ainsi je pouvais vérifier
les modifications à la température normale dun
organisme affecté damour.
Sous des prétextes
souvent difficiles à inventer, je me faisais rendre pour
quelques heures le portrait, je prenais note des nombres à
leur date et jamorçais de nouveau les thermomètres.
Un soir que javais
dansé deux fois avec une petite dame brune, je me rappelle
avoir constaté un abaissement de température de
quatre dixièmes, suivi ou précédé
(rien ne ma fait connaître lordre des phénomènes)
dune élévation de sept dixièmes. Voilà
des faits.
Quoi quil en soit,
tout étant préparé, je pris les mesures suivantes.
Je dis à M. D*** : « La propriété,
cest le vol » (ce nest pas de moi, ce nest
pas neuf, mais ça porte toujours) ; à Mme D*** qui
avait fait une fausse couche dont elle parlait trop souvent :
« La femme, au point de vue économique et social,
peut et doit être considérée comme une usine
à ftus » et je fredonnai, sur lair Près
dun berceau, quelques vers dune chanson de W*** intitulée
: Près dun bocal :
... Je le voyais en
blanc faux col
Frais substitut aux
dignes poses...
Sil nétait
pas dans lalcool,
Comme il eût fait
de grandes choses !
Puis jinsinuai
dans la main de Virginie ce billet :
« Je vous expliquerai
tout, après. Brouille absolue entre vos parents et moi.
Lidéal, le rêve, le prisme de limpossible,
voilà ce qui nous attend. Pour vivre il faut aimer... Il
y a une berline en bas : viens, ou je me tue et tu es damnée.
»
Cest ainsi que je
lenlevai.
Les facilités que
javais trouvées dans cette entreprise me stupéfiaient,
lorsquen chemin de fer je regardais cette jeune fille, élevée
tranquillement, destinée peut-être à quelque
employé médiocre, et qui me suivait à la
faveur dune série de formules sentimentales, que
je navais pas inventées, du reste, et que vraiment
jexpliquerais insuffisamment.
Nous allions quelque part,
on le suppose.
Javais en effet depuis
longtemps préparé, avec ma sagacité personnelle,
une délicieuse et méthodique installation dont le
but apparaîtra ci-dessous.
Il y avait trois heures
de chemin de fer, beaucoup de temps pour leffarement, les
sanglots, les palpitations. Heureusement que nous nétions
pas seuls dans le compartiment.
Javais préalablement
étudié, autant quil se peut, la situation
dans les romans :
« Tu... Vous me sacrifiez
tout.. Comment reconnaître... » Puis après
un silence : « Je taime, je vous aime... Oh ! les
voyages avec la bien-aimée ! Lhorizon rougit le soir,
ou le matin semperle à laurore, et lon
est tous deux face à face, après la distraction
ou le sommeil, dans des pays à parfums nouveaux. »
Je métais
fait faire la phrase par mon ami le poète W***.
Nous arrivons, elle comme
un oiseau mouillé, moi ravi du succès initial de
mes recherches. Car, sans me laisser entraîner à
la vanité romanesque de cet enlèvement, javais
durant tout le voyage, en rassurant la pauvre jeune fille effarouchée,
adroitement appliqué entre sa dixième et sa onzième
côte un cardiographe à fonctionnement prolongé
si exact que M. le Docteur Marey, à qui jen dois
la description idéale se létait refusé
par économie.
Puis, une voiture nous
prit à la gare. Terreur, embarras, ivresse inquiète
de la demoiselle. Faiblement repoussés, mes embrassements
permettaient au cardiographe denregistrer les expressions
viscérales de la situation.
Et dans le délicieux
boudoir où, mettant ses mains sur ses yeux, elle se reprochait
sa rupture définitive avec les exigences de la morale et
de lopinion, je pus heureusement procéder à
la détermination exacte (le moment était dabsolue
importance) du poids de son corps. Voici comment :
Elle sétait
laissée aller sur un sofa, perdue en ses pensées.
Marrêtant, ému, ravi de la contempler, je pressai
du talon un bouton de sonnerie électrique ménagé
sous le tapis, et, à côté, dans un cabinet
secret, au bout du levier de bascule dont le sofa occupait lautre
bout, Jean (domestique dévoué et prévenu)
put constater le poids de la demoiselle habillée.
Je me jetai à côté
delle et je lui prodiguai toutes les consolations possibles,
caresses, baisers, massage, hypnotisme, etc., consolations pourtant
non définitives, vu mon plan de recherches.
Je passe sur les transitions
qui mamenèrent à faire tomber ses derniers
vêtements, toujours sur le sofa, et à lemporter
dans lalcôve où elle oublia famille, opinion,
société.
Pendant ce temps-là,
Jean pesait les habits laissés, bas et bottines compris,
sur ledit sofa, de manière à obtenir par soustraction
le poids net du corps de la femme.
Dailleurs, dans la
chambre où, ivre damour, elle sabandonnait
à mes transports fictifs (car je navais pas à
perdre mon temps), nous étions comme dans une cornue. Les
murs doublés de cuivre empêchaient tout rapport avec
latmosphère ; et lair, à son entrée
dabord, à sa sortie ensuite, était analysé
dune manière rigoureuse. Les solutions de potasse
des appareils à boule révélaient, heure par
heure, à dhabiles chimistes la présence quantitative
de lacide carbonique. Je me souviens de nombres curieux
à ce sujet, mais ils manquent de la précision justement
exigée dans les tables, puisque ma respiration à
moi, non amoureux, était mêlée à la
respiration de Virginie, vraie amoureuse. Quil me suffise
de mentionner en gros lexcès dacide carbonique
lors des nuits tumultueuses où la passion atteignait ses
maxima dintensité et dexpression numérique.
Des bandes de papier de
tournesol habilement distribuées dans les doublures de
ses vêtements mont révélé la
réaction constamment très acide de la sueur. Puis
les jours suivants, puis les nuits suivantes, que de nombres à
enregistrer sur léquivalent mécanique des
contractions nerveuses, sur la quantité de larmes sécrétées,
sur la composition de la salive, sur lhygroscopie variable
des cheveux, sur la tension des sanglots inquiets et des soupirs
de volupté !
Les résultats du
compteur pour baisers sont particulièrement curieux. Linstrument,
qui est de mon invention, nest pas plus gros que ces appareils
que les bateleurs se mettent dans la bouche pour faire parler
Polichinelle, et quon désigne sous le nom de pratique.
Dès que le dialogue devenait tendre et que la situation
sannonçait comme opportune, je mettais, en cachette,
bien entendu, lappareil monté entre mes dents.
Javais eu jusque-là
assez de dédain pour ces expressions de « mille baisers
» quon met à la fin des billets amoureux. Ce
sont, me disais-je, des hyperboles passées dans la langue
vulgaire, daprès certains poètes de mauvais
goût, comme Jean Second, par exemple. Eh bien, je suis heureux
dapporter une vérification expérimentale à
ces formules instinctives que bien des savants avaient, avant
moi, considérées comme absolument chimériques.
Dans lespace dune heure et demie à peu près,
mon compteur avait enregistré neuf cent quarante-quatre
baisers.
Linstrument placé
dans ma bouche me gênait ; jétais préoccupé
de mes recherches, et dailleurs les activités feintes
négalent jamais les réelles. Si lon
tient compte de tout cela, on verra que ce nombre de neuf cent
quarante-quatre peut être souvent dépassé
par les gens violemment amoureux.
Cette exquise période
de bonheur pour elle et de fructueuses études pour moi
dura quatre-vingt-sept jours. Javais établi la série
de faits décisifs sur lesquels la science de lamour
doit nécessairement se fonder, sauf la neuvième
et dernière partie dans ma subdivision. Cette neuvième
partie a pour titre : Les effets de labsence et du regret.
Létude devenait
délicate ; heureusement que je pouvais compter sur Jean
(domestique dévoué) et sur mes fidèles préparateurs,
physiciens, chimistes, naturalistes.
« Virginie, dis-je
donc un matin, rêve bleu de ma vie, étoile de mon
avenir blafard, jai oublié dans tes bras quelques
billets à ordre quon a protestés. Je dois
donc momentanément me soustraire aux lueurs de tes yeux,
au magnétisme de tes baisers, à léblouissement
de tes étreintes, et aller laver cette tache de ma vie
commerciale. »
La scène quelle
me fit compléta ce que javais déterminé
dans quelques scènes précédentes relativement
au Mécanisme du dépit.
Et je partis, inflexible,
non sans laisser des instructions précises à tous
mes préparateurs pour quils prissent les dernières
notes nécessaires à mon mémoire, dont leffet
académique sannonçait désormais comme
devant être foudroyant.
À dire vrai pourtant,
jétais fatigué de ces recherches si patientes.
Quand un chimiste étudie avec la plus grande ferveur un
genre de réactions, une théorie générale,
il peut du moins, aux heures de repas ainsi que pendant la nuit,
quitter son laboratoire et abandonner son esprit aux faits ordinaires
de la vie. Le problème que je poursuivais ne mavait
pas donné de ces congés. Il fallait être toujours
prêt aux expériences ; il fallait, fuyant toute distraction,
se tenir constamment à laffût des phénomènes
innombrables et compliqués qui surgissent dans ce quon
appelle une intrigue amoureuse.
Aussi je profitai de ce
répit au travail ardu. Sûr de mes subordonnés,
joubliai un instant, dans les bals de barrières,
dans les maisons de plaisir recommandées, cette tension
intellectuelle ininterrompue que javais religieusement subie
pour la plus grande gloire de science.
En revenant, dans le wagon,
je me félicitais intérieurement de mon uvre
colossale accomplie. Je me disais, justement, que mon mémoire
serait un colossal coup de tam-tam dans le monde savant, quelque
chose comme les Principes de Newton ou toute autre révélation
analogue.
Une si louable opiniâtreté,
pensai-je, en me reposant sur les coussins de la voiture qui de
la gare me conduisait à la villa, et le désintéressement
de frais si considérables va enfin trouver sa récompense
!
« Madame est sortie
depuis trois jours, me dit-on, quand je fus chez moi.
Sortie depuis trois
jours ! Ce nest pas possible...
Elle a laissé
une lettre pour monsieur. »
Voici la lettre :
Vous seriez un misérable,
monsieur, si vous nétiez pas si bête.
Oh ! comme je m ennuyais
chez mes parents depuis mes études au Conservatoire ! Vous
navez pas compris que jai été bien heureuse
de vous trouver pour sortir de la baraque paternelle. Merci tout
de même, cher ami.
Jules W***, votre ami,
mavait expliqué vos projets.
Il faut que vous soyez
bien jeune, sans en avoir lair, pour croire que cest
là ce quon apprend avec les femmes.
À propos, jai
trouvé tous vos instruments, tous vos registres. Jétais
nerveuse (pourtant vous mêtes bien indifférent
!) et jai tout cassé, tout brûlé.
Jai même
découvert le mystère du scapulaire que vous maviez
laissé. Vos thermomètres, vos hygromètres
(cest le mot, je crois), autant de mouchards, sont en miettes.
Et puis, quels renseignements
auriez-vous eus daprès moi sur lamour ? Vous
mavez toujours ennuyée au possible... Votre ami Jules
mavait amusée et peut-être émue, avec
ses audaces bohémiennes. Vous, jamais...
Il faisait trop triste
dans vos boudoirs à trucs.
Adieu, mon petit savant.
Je vais me dégourdir sur les planches, à létranger.
Un grand seigneur russe, moins sérieux et plus sensible
que vous, memporte dans sa malle.