On peut avoir trois principaux objets dans létude de la vérité : lun, de la découvrir quand on la cherche ; lautre, de la démontrer quand on la possède ; le dernier, de la discerner davec le faux quand on lexamine. Je ne parle point du premier : je traite particulièrement du second, et il enferme le troisième. Car, si lon sait la méthode de prouver la vérité, on aura en même temps celle de la discerner, puisquen examinant si la preuve quon en donne est conforme aux règles quon connaît, on saura si elle est exactement démontrée. La géométrie, qui excelle en ces trois genres, a expliqué lart de découvrir les vérités inconnues ; et cest ce quelle appelle analyse, et dont il serait inutile de discourir après tant dexcellents ouvrages qui ont été faits. Celui de démontrer les vérités déjà trouvées, et de les éclaircir de telle sorte que la preuve en soit invincible, est le seul que je veux donner ; et je nai pour cela quà expliquer la méthode que la géométrie y observe : car elle lenseigne parfaitement par ses exemples, quoiquelle nen produise aucun discours. Et parce que cet art consiste en deux choses principales, lune de prouver chaque proposition en particulier, lautre de disposer toutes les propositions dans le meilleur ordre, jen ferai deux sections, dont lune contiendra les règles de la conduite des démonstrations géométriques, cest à-dire méthodiques et parfaites, et la seconde comprendra celles de lordre géométrique, cest-à-dire méthodique et accompli : de sorte que les deux ensemble enfermeront tout ce qui sera nécessaire pour la conduite du raisonnement à prouver et discerner les vérités, les quelles jai dessein de donner entières.
Mais il faut auparavant que je donne lidée dune méthode encore plus éminente et plus accomplie, mais où les hommes ne sauraient jamais arriver : car ce qui passe la géométrie nous surpasse ; et néanmoins il est nécessaire den dire quelque chose, quoiquil soit impossible de le pratiquer. Cette véritable méthode, qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, sil était possible dy arriver, consisterait en deux choses principales : lune, de nemployer aucun terme dont on neût auparavant expliqué nettement le sens ; lautre, de navancer jamais aucune proposition quon ne démontrât par des vérités déjà connues ; cest-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions. Mais, pour suivre lordre même que jexplique, il faut que je déclare ce que jentends par définition. On ne reconnaît en géométrie que les seules définitions que les logiciens appellent définitions de nom, cest-à-dire que les seules impositions de nom aux choses quon a clairement désignées en termes parfaitement connus ; et je ne parle que de celles-là seulement. Leur utilité et leur usage est déclaircir et dabréger le discours, en exprimant, par le seul nom quon impose, ce qui ne pourrait se dire quen plusieurs termes ; en sorte néanmoins que le nom imposé demeure dénué de tout autre sens, sil en a, pour navoir plus que celui auquel on le destine uniquement. En voici un exemple : si lon a besoin de distinguer dans les nombres ceux qui sont divisibles en deux également davec ceux qui ne le sont pas, pour éviter de répéter souvent cette condition, on lui donne un nom en cette sorte : jappelle tout nombre divisible en deux également, nombre pair. Voilà une définition géométrique : parce quaprès avoir clairement désigné une chose, savoir tout nombre divisible en deux également, on lui donne un nom que lon destitue de tout autre sens, sil en a, pour lui donner celui de la chose désignée. Doù il paraît que les définitions sont très libres, et quelles ne sont jamais sujettes à être contredites ; car il ny a rien de plus permis que de donner à une chose quon a clairement désignée un nom tel quon voudra. Il faut seulement prendre garde quon nabuse de la liberté quon a dimposer des noms, en donnant le même à deux choses différentes. Ce nest pas que cela ne soit permis, pourvu quon nen confonde par les conséquences, et quon ne les étende pas de lune à lautre. Mais si lon tombe dans ce vice, on peut lui opposer un remède très sûr et très infaillible : cest de substituer mentalement la définition à la place du défini, et davoir toujours la définition si pré sente, que toutes les fois quon parle, par exemple, de nombre pair, on entende précisément que cest celui qui est divisible en deux parties égales, et que ces deux choses soient tellement jointes et inséparables dans la pensée, quaussitôt que le discours en exprime lune, lesprit y attache immédiatement lautre. Car les géomètres et tous ceux qui agissent méthodiquement, nimposent des noms aux choses que pour abréger le discours, et non pour diminuer ou changer lidée des choses dont ils discourent. Et ils prétendent que lesprit supplée toujours la définition entière aux termes courts, quils nemploient que pour éviter la confusion que la multitude des paroles apporte. Rien néloigne plus promptement et plus puissamment les surprises captieuses des sophistes que cette méthode, quil faut avoir toujours présente, et qui suffit seule pour bannir toutes sortes de difficultés et déquivoques. Ces choses étant bien entendues, je reviens à lexplication du véritable ordre, qui consiste, comme je disais, à tout définir et à tout prouver. Certainement cette méthode serait belle, mais elle est absolument impossible : car il est évident que les premiers termes quon voudrait définir, en supposeraient de précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions quon voudrait prouver en supposeraient dautres qui les précédassent ; et ainsi il est clair quon narriverait jamais aux premières. Aussi, en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs quon ne peut plus définir, et à des principes si clairs quon nen trouve plus qui le soient davantage pour servir à leur preuve. Doù il paraît que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit dans un ordre absolument accompli. Mais il ne sensuit pas de là quon doive abandonner toute sorte dordre. Car il y en a un, et cest celui de la géométrie, qui est à la vérité inférieur en ce quil est moins convaincant, mais non pas en ce quil est moins certain. Il ne définit pas tout et ne prouve pas tout, et cest en cela quil lui cède ; mais il ne suppose que des choses claires et constantes par la lumière naturelle, et cest pourquoi il est parfaitement véritable, la nature le soutenant au défaut du discours. Cet ordre, le plus parfait entre les hommes, consiste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres ; et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. Contre cet ordre pèchent également ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes delles-mêmes. Cest ce que la géométrie enseigne parfaitement. Elle ne définit aucune de ces choses, espace, temps, mouvement, nombre, égalité, ni les semblables qui sont en grand nombre, parce que ces termes-là désignent si naturellement les choses quils signifient, à ceux qui entendent la langue, que léclaircissement quon en voudrait faire apporterait plus dobscurité que dinstruction. Car il ny a rien de plus faible que le discours de ceux qui veulent définir ces mots primitifs. Quelle nécessité y a-t-il, par exemple, dexpliquer ce quon entend par le mot homme ? Ne sait-on pas assez quelle est la chose quon veut désigner par ce terme ? Et quel avantage pensait nous procurer Platon, en disant que cétait un animal à deux jambes sans plumes ? Comme si lidée que jen ai naturellement, et que je ne puis exprimer, nétait pas plus nette et plus sûre que celle quil me donne par son explication inutile et même ridicule ; puisquun homme ne perd pas lhumanité en perdant les deux jambes, et quun chapon ne lacquiert pas en perdant ses plumes. Il y en a qui vont jusquà cette absurdité dexpliquer un mot par le mot même. Jen sais qui ont défini la lumière en cette sorte : « La lumière est un mouvement luminaire des corps lumineux » ; comme si on pouvait entendre les mots de luminaire et de lumineux sans celui de lumière. On ne peut entreprendre de définir lêtre sans tomber dans cette absurdité : car on ne peut définir un mot sans commencer par celui-ci, cest, soit quon lexprime ou quon le sous-entende Donc pour définir lêtre, il faudrait dire cest, et ainsi employer le mot défini dans la définition. On voit assez de là quil y a des mots incapables dêtre définis ; et si la nature navait suppléé à ce défaut par une idée pareille quelle a donnée à tous les hommes, toutes nos expressions seraient confuses ; au lieu quon en use avec la même assurance et la même certitude que sils étaient expliqués dune manière parfaitement exempte déquivoques ; parce que la nature nous en a elle-même donné, sans paroles, une intelligence plus nette que celle que lart nous acquiert par nos explications. Ce nest pas que tous les hommes aient la même idée de lessence des choses que je dis quil est impossible et inutile de définir. Car, par exemple, le temps est de cette sorte. Qui le pourra définir ? Et pourquoi lentreprendre, puisque tous les hommes conçoivent ce quon veut dire en parlant de temps, sans quon le désigne davantage ? Cependant il y a bien de différentes opinions touchant lessence du temps. Les uns disent que cest le mouvement dune chose créée ; les autres, la mesure du mouvement, etc. Aussi ce nest pas la nature de ces choses que je dis qui est connue de tous : ce nest simplement que le rapport entre le nom et la chose ; en sorte quà cette expression, temps, tous portent la pensée vers le même objet ce qui suffit pour faire que ce terme nait pas besoin dêtre défini, quoique ensuite, en examinant ce que cest que le temps, on vienne à différer de sentiment après sêtre mis à y penser ; car les définitions ne sont faites que pour désigner les choses que lon nomme, et non pas, pour en montrer la nature. Ce nest pas quil ne soit permis dappeler du nom de temps le mouvement dune chose créée ; car, comme jai dit tantôt, rien nest plus libre que les définitions. Mais, en suite de cette définition, il y aura deux choses quon appellera du nom de temps : lune est celle que tout le monde entend naturellement par ce mot, et que tous ceux qui parlent notre langue nomment par ce terme ; lautre sera le mouvement dune chose créée, car on lappellera aussi de ce nom suivant cette nouvelle définition. Il faudra donc éviter les équivoques, et ne pas confondre les conséquences. Car il ne sensuivra pas de là que la chose quon entend naturellement par le mot de temps soit en effet le mouvement dune chose créée. Il a été libre de nommer ces deux choses de même ; mais il ne le sera pas de les faire convenir de nature aussi bien que de nom. Ainsi, si lon avance ce discours : « Le temps est le mouvement dune chose créée » ; il faut demander ce quon entend par ce mot de temps, cest-à dire si on lui laisse le Sens ordinaire et reçu de tous, ou si on len dépouille pour lui donner en cette occasion celui de mouvement dun chose créée. Que si on le destitue de tout autre sens, on ne peut contredire, et ce sera une définition libre, ensuite de laquelle, comme jai dit, il y aura deux choses qui auront ce même nom. Mais si on lui laisse son sens ordinaire, et quon prétende néanmoins que ce quon entend par ce mot soit le mouvement dune chose créée, on peut contredire. Ce nest plus une définition libre, cest une proposition quil faut prouver, si ce nest quelle soit très évidente delle-même ; et alors ce sera un principe et un axiome, mais jamais une définition, parce que dans cette énonciation on nentend pas que le mot de temps signifie la même chose que ceux-ci, le mouvement dune chose créée ; mais on entend que ce que lon conçoit par le terme de temps soit ce mouvement supposé. Si je ne savais combien il est nécessaire dentendre ceci parfaitement, et combien il arrive à toute heure, dans les discours familiers et dans les discours de science, des occasions pareilles à celle-ci que jai donnée en exemple, je ne my serais pas arrêté. Mais il me semble, par lexpérience que jai de la confusion des disputes, quon ne peut trop entrer dans cet esprit de netteté, pour lequel je fais tout ce traité, plus que pour le sujet que jy traite. Car combien y a-t-il de personnes qui croient avoir défini le temps quand ils ont dit que cest la mesure du mouvement, en lui laissant cependant son sens ordinaire ! Et néanmoins ils ont fait une proposition, et non pas une définition. Combien y en a-t-il de même qui croient avoir défini le mouvement quand ils ont dit : Motus nec simpliciter actus nec mera potentia est, sed actus entis in potentia. Et cependant, sils laissent au mot de mouvement son sens ordinaire comme ils font, ce nest pas une définition, mais une proposition ; et confondant ainsi les définitions quils appellent définitions de nom, qui sont les véritables définitions libres, permises et géométriques, avec celles quils appellent définitions de chose, qui sont proprement des propositions nullement libres, mais sujettes à contradiction, ils sy donnent la liberté den former aussi bien que des autres ; et chacun définissant les mêmes choses à sa manière, par une liberté qui est aussi défendue dans ces sortes de définitions que permise dans les premières, ils embrouillent toutes choses et, perdant tout ordre et toute lumière, ils se perdent eux-mêmes et ségarent dans des embarras inexplicables. On ny tombera jamais en suivant lordre de la géométrie. Cette judicieuse science est bien éloignée de définir ces mots primitifs, espace, temps, mouvement, égalité, majorité, diminution, tout, et les autres que le monde entend de soi-même. Mais, hors ceux-là, le reste des termes quelle emploie y sont tellement éclaircis et définis, quon na pas besoin de dictionnaire pour en entendre aucun ; de sorte quen un mot tous ces termes sont parfaitement intelligibles, ou par la lumière naturelle ou par les définitions quelle en donne. Voilà de quelle sorte elle évite tous les vices qui se peuvent rencontrer dans le premier point, lequel consiste à définir les seules choses qui en ont besoin. Elle en use de même à légard de lautre point, qui consiste à prouver les propositions qui ne sont pas évidentes. Car, quand elle est arrivée aux premières vérités connues, elle sarrête là et demande quon les accorde, nayant rien de plus clair pour les prouver : de sorte que tout ce que la géométrie pro pose est parfaitement démontré, ou par la lumière naturelle, ou par les preuves. De là vient que si cette science ne définit pas et ne démontre pas toutes choses, cest par cette seule raison que cela nous est impossible. Mais comme la nature fournit tout ce que cette science ne donne pas, son ordre à la vérité ne donne pas une perfection plus quhumaine, mais il a toute celle où les hommes peuvent arriver. Il ma semblé à propos de donner dès lentrée de ce discours cette On trouvera peut-être étrange que la géométrie ne puisse définir aucune des choses quelle a pour principaux objets : car elle ne peut définir ni le mouvement, ni les nombres, ni lespace ; et ce pendant ces trois choses sont celles quelle considère particulièrement et selon la recherche desquelles elle prend ces trois différents noms de mécanique, darithmétique, de géométrie, ce dernier mot appartenant au genre et à lespèce. Mais on nen sera pas surpris, si lon remarque que cette admirable science ne sattachant quaux choses les plus simples, cette même qualité qui les rend dignes dêtre ses objets, les rend incapables dêtre définies ; de sorte que le manque de définition est plutôt une perfection quun défaut, parce quil ne vient pas de leur obscurité, mais au contraire de leur extrême évidence, qui est telle quencore quelle nait pas la conviction des démonstrations, elle en a toute la certitude. Elle suppose donc que lon sait quelle est la chose quon entend par ces mots : mouvement, nombre, espace ; et, sans sarrêter à les définir inutilement, elle en pénètre la nature, et en dé couvre les merveilleuses propriétés. Ces trois choses, qui comprennent tout lunivers, selon ces paroles : Deus fecit omnia in pondere, in numero, et mensura, ont une liaison réciproque et nécessaire. Car on ne peut imaginer de mouvement sans quelque chose qui se meuve ; et cette chose étant une, cette unité est lorigine de tous les nombres ; enfin le mouvement ne pouvant être sans espace, on voit ces trois choses enfermées dans la première. Le temps même y est aussi compris : car le mouvement et le temps sont relatifs lun à lautre ; la promptitude et la lenteur, qui sont les différences des mouvements, ayant un rapport nécessaire avec le temps. Ainsi il y a des propriétés communes à toutes choses, dont la connaissance ouvre lesprit aux plus grandes merveilles de la nature. La principale comprend les deux infinités qui se rencontrent dans toutes : lune de grandeur, lautre de petitesse. Car quelque prompt que soit un mouvement, on peut en concevoir un qui le soit davantage, et hâter encore ce dernier ; et ainsi toujours à linfini, sans jamais arriver à un qui le soit de telle sorte quon ne puisse plus y ajouter. Et au contraire, quelque lent que soit un mouvement, on peut le retarder davantage, et encore ce dernier ; et ainsi à linfini, sans jamais arriver à un tel degré de lenteur quon ne puisse encore en descendre à une infinité dautres sans tomber dans le repos. De même, quelque grand que soit un nombre, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui surpasse le dernier ; et ainsi à linfini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire, quelque petit que soit un nombre, comme la centième ou la dix-millième partie, on peut encore en concevoir un moindre, et toujours à linfini, sans arriver au zéro ou néant. Quelque grand que soit un espace, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui soit davantage ; et ainsi à linfini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire si quelque petit que soit un espace, on peut encore en considérer un moindre, et toujours à linfini, sans jamais arriver à un indivisible qui nait plus aucune étendue. Il en est de même du temps. On peut toujours en concevoir un plus grand sans dernier, et un moindre, sans arriver à un instant et à un pur néant de durée. Cest-à-dire, en un mot, que quelque mouvement, quelque nombre, quelque espace, quelque temps que ce soit, il y en a toujours un plus grand et un moindre : de sorte quils se soutiennent tous entre le néant et linfini, étant toujours infiniment éloignés de ces extrêmes. Toutes ces vérités ne se peuvent démontrer, et cependant ce sont les fondements et les principes de la géométrie. Mais comme la cause qui les rend incapables de démonstration nest pas leur obscurité mais au contraire leur extrême évidence, ce manque de preuve nest pas un défaut, mais plutôt une perfection. Doù lon voit que la géométrie ne peut définir les objets ni prouver les principes ; mais par cette seule et avantageuse raison, que les uns et les autres sont dans une extrême clarté naturelle, qui convainc la raison plus puissamment que le discours. Car quy a-t-il de plus évident que cette vérité, quun nombre, tel quil soit, peut être augmenté ? ne peut-on pas le doubler ? Que la promptitude dun mouvement peut être doublée, et quun espace. peut être doublé de même ? Et qui peut aussi douter quun nombre, tel quil soit, ne puisse être divisé par la moitié, et sa moitié encore par la moitié ? Car cette moitié serait-elle un néant ? et comment ces deux moitiés, qui seraient deux zéros, feraient-elles un nombre ? De même, un mouvement, quelque lent quil soit, ne peut-il pas être ralenti de moitié, en sorte quil parcoure le même espace dans le double du temps, et comment se pourrait-il que ces deux moitiés de vitesse, qui seraient deux repos, fissent la première vitesse ? Enfin un espace, quelque petit quil soit, ne peut-il pas être divisé en deux, et ces moitiés encore ? Et comment pourrait-il se faire que ces moitiés fussent indivisibles sans aucune étendue, elles qui, jointes ensemble, ont fait la première étendue ? Il ny a point de connaissance naturelle dans lhomme qui pré cède celles là, et qui les surpasse en clarté. Néanmoins, afin quil y ait exemple de tout, on trouve des esprits, excellents en toutes autres choses, que ces infinités choquent, et qui ny peuvent en aucune sorte consentir. Je nai jamais connu personne qui ait pensé quun espace ne puisse être augmenté. Mais jen ai vu quelques-uns, très habiles dailleurs, qui ont assuré quun espace pouvait être divisé en deux parties indivisibles, quelque absurdité quil sy rencontre. Je me suis attaché à rechercher en eux quelle pouvait être la cause de cette obscurité, et jai trouvé quil ny en avait quune principale, qui est quils ne sauraient concevoir un contenu divisible à linfini : doù ils concluent quil ny est pas divisible. Cest une maladie naturelle à lhomme de croire quil possède la vérité directement ; et de là vient quil est toujours disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible ; au lieu quen effet il ne connaît naturellement que le mensonge, et quil ne doit prendre pour véritables que les choses dont le contraire lui paraît faux. Et cest pourquoi, toutes les fois quune proposition est inconcevable, il faut en suspendre le jugement et ne pas la nier à cette marque, mais en examiner le contraire ; et si on le trouve manifestement faux, on peut hardiment affirmer la première, tout incompréhensible quelle est. Appliquons cette règle à notre sujet. Il ny a point de géomètre qui ne croie lespace divisible à lin fini. On ne peut non plus lêtre sans ce principe quêtre homme sans âme. Et néanmoins il ny en a point qui comprenne une division infinie ; et lon ne sassure de cette vérité que par cette seule raison, mais qui est certainement suffisante, quon comprend parfaitement quil est faux quen divisant un espace on puisse arriver à une partie indivisible, cest-à-dire qui nait aucune étendue. Car quy a-t-il de plus absurde que de prétendre quen divisant toujours un espace, on arrive enfin à une division telle quen la divisant en deux, chacune des moitiés reste indivisible et sans aucune étendue, et quainsi ces deux néants détendue fissent en semble une étendue ? Car je voudrais demander à ceux qui ont cette idée, sils conçoivent nettement que deux indivisibles se touchent : si cest partout, ils ne sont quune même chose, et partant les deux ensemble sont indivisibles ; et si ce nest pas partout, ce nest donc quen une partie : donc ils ont des parties, donc ils ne sont pas indivisibles. Que sils confessent, comme en effet ils lavouent quand on les presse que leur proposition est aussi inconcevable que lautre, quils reconnaissent que ce nest pas par notre capacité à concevoir ces choses que nous devons juger de leur vérité, puisque ces deux contraires étant tous deux inconcevables, il est néanmoins nécessairement certain que lun des deux est véritable. Mais quà ces difficultés chimériques, et qui nont de proportion quà notre faiblesse, ils opposent ces clartés naturelles et ces vérités solides : sil était véritable que lespace fût composé dun certain nombre fini dindivisibles, il sensuivrait que deux espaces, dont chacun serait carré, cest-à-dire égal et pareil de tous côtés, étant doubles lun de lautre, lun contiendrait un nombre de ces indivisibles double du nombre des indivisibles de lautre. Quils retiennent bien cette conséquence, et quils sexercent ensuite à ranger des points en carrés jusquà ce quils en aient rencontré deux dont lun ait le double des points de lautre, et alors je leur ferai céder tout ce quil y a de géomètres au monde. Mais si la chose est naturellement impossible, cest-à-dire sil y a impossibilité invincible à ranger des carrés de points, dont lun en ait le double de lautre, comme je le démontrerais en ce lieu-là même si la chose méritait quon sy arrêtât, quils en tirent la conséquence. Et pour les soulager dans les peines quils auraient en de certaines rencontres, comme à concevoir quun espace ait une infinité de divisibles, vu quon les parcourt en si peu de temps, pendant lequel on aurait parcouru cette infinité des divisibles, il faut les avertir quils ne doivent pas comparer des choses aussi disproportionnées quest linfinité des divisibles avec le peu de temps où ils sont parcourus : mais quils comparent lespace entier avec le temps entier, et les infinis divisibles de lespace avec les infinis instants de ce temps ; et ainsi ils trouveront que lon parcourt une infinité de divisibles en une infinité dinstants, et un petit espace en un petit temps ; en quoi il ny a plus la disproportion qui les avait étonnés. Enfin, sils trouvent étrange quun petit espace ait autant de parties quun grand, quils entendent aussi quelles sont plus petites à mesure, et quils regardent le firmament au travers dun petit verre, pour se familiariser avec cette connaissance, en voyant chaque partie du ciel en chaque partie du verre. Mais sils ne peu vent comprendre que des parties si petites, quelles nous sont imperceptibles, puissent être autant divisées que le firmament, il ny a pas de meilleur remède que de les leur faire regarder avec des lunettes qui grossissent cette pointe délicate jusquà une prodigieuse masse ; doù ils concevront aisément que, par le secours dun autre verre encore plus artistement taillé, on pourrait les grossir jusquà égaler ce firmament dont ils admirerait létendue. Et ainsi ces objets leur paraissant maintenant très facilement divisibles, quils se souviennent que la nature peut infiniment plus que lart. Car enfin qui les a assurés que ces verres auront changé la grandeur naturelle de ces objets, ou sils auront au contraire rétabli la véritable, que la figure de notre oeil avait changée et raccourcie, comme font les lunettes qui amoindrissent ? Il est fâcheux de sarrêter à ces bagatelles ; mais il y a des temps de niaiser. Il suffit de dire à des esprits clairs en cette matière que deux néants détendue ne peuvent pas faire une étendue. Mais parce quil y en a qui prétendent séchapper à cette lumière par cette merveilleuse réponse, que deux néants détendue peuvent aussi bien faire une étendue que deux unités dont aucune nest nombre font un nombre par leur assemblage ; il faut leur repartir quils pourraient opposer, de la même sorte, que vingt mille hommes font une armée, quoique aucun deux ne soit armée ; que mille maisons font une ville, quoique aucune ne soit ville ; ou que les parties font le tout, quoique aucune ne soit le tout, ou, pour demeurer dans la comparaison des nombres, que deux binaires font le quaternaire, et dix dizaines une centaine, quoique aucun ne le soit. Mais ce nest pas avoir lesprit juste que de confondre par des comparaisons si inégales la nature immuable des choses avec leurs noms libres et volontaires, et dépendant du caprice des hommes qui les ont composés. Car il est clair que pour faciliter les discours on a donné le nom darmée à vingt mille hommes, celui de ville, plusieurs maisons, celui de dizaines à dix unités ; et que de cette liberté naissent les noms dunité, binaire, quaternaire, dizaine, centaine, différents par nos fantaisies, quoique ces choses soient en effet de même genre par leur nature invariable, et quelles soient toutes proportionnées entre elles et ne diffèrent que du plus ou du moins, et quoique, en suite de ces noms, le binaire ne soit pas quaternaire ni une maison une ville, non plus quune ville nest pas une maison. Mais encore, quoiquune maison ne soit pas une ville, elle nest pas néanmoins un néant de ville ; il y a bien de la différence entre nêtre pas une chose et en être un néant. Car, afin quon entende la chose à fond, il faut savoir que la seule raison pour laquelle lunité nest pas au rang des nombres est quEuclide et les premiers auteurs qui ont traité larithmétique, ayant plusieurs propriétés à donner qui convenaient à tous les nombres hormis à lunité, pour éviter de dire souvent quen tout nombre, hors lunité, telle condition se rencontre, ils ont exclu lunité de la signification du mot nombre, par la liberté que nous avons déjà dit quon a de faire à son gré des définitions. Aussi, sils eussent voulu, ils en eussent de même exclu le binaire et le ternaire, et tout ce quil leur eût plu ; car on en est maître, pourvu quon en avertisse : comme au contraire lunité se met quand on veut au rang des nombres, et les fractions de même. Et, en effet, lon est obligé de le faire dans les propositions générales, pour éviter de dire à chaque fois : « en tout nombre, et à lunité et aux fractions, une telle propriété se trouve » ; et cest en ce sens indéfini que je lai pris dans tout ce que jen ai écrit. Mais le même Euclide qui a ôté à lunité le nom de nombre, ce qui lui a été per mis, pour faire entendre néanmoins quelle nest pas un néant, mais quelle est au contraire du même genre, il définit ainsi les grandeurs homogènes : (( Les grandeurs, dit-il, sont dites être de même genre, lorsque lune étant plusieurs fois multipliée peut arriver à surpasser lautre. )) Et par conséquent, puisque lunité peut, étant multipliée plusieurs fois, surpasser quelque nombre que ce soit, elle est de même genre que les nombres précisément par son essence et par sa nature immuable, dans le sens du même Euclide qui a voulu quelle ne fût pas appelée nombre. Il nen est pas de même dun indivisible à légard dune étendue ; car non seulement il diffère de nom, ce qui est volontaire, mais il diffère de genre, par la même définition, puisquun indivisible multiplié autant de fois quon voudra, est si éloigné de pouvoir sur passer une étendue, quil ne peut jamais former quun seul et unique indivisible ; ce qui est naturel et nécessaire, comme il est déjà montré. Et comme cette dernière preuve est fondée sur la définition de ces deux choses, indivisible et étendue, on va achever et consommer la démonstration. Un indivisible est ce qui na aucune partie, et létendue est ce qui a diverses parties séparées. Sur ces définitions, je dis que deux indivisibles étant unis ne font par une étendue. Car, quand ils sont unis, ils se touchent chacun en une partie ; et ainsi les parties par où ils se touchent ne sont pas séparées, puisque autrement elles ne se toucheraient pas. Or, par leur définition, ils nont point dautres parties : donc ils nont pas de parties séparées ; donc ils ne sont pas une étendue, par la définition qui porte la séparation des parties. On montrera la même chose de tous les autres indivisibles quon y joindra, par la même raison. Et partant un indivisible, multiplié autant quon voudra, ne fera jamais une étendue. Donc il nest pas de même genre que létendue, par la définition des choses du même genre. Voilà comment on démontre que les indivisibles ne sont pas de même genre que les nombres. De là vient que deux unités peuvent bien faire un nombre, parce quelles sont de même genre et que deux indivisibles ne font pas une étendue, parce quils ne sont pas du même genre. Doù lon voit combien il y a peu de raison de comparer le rapport qui est entre lunité et les nombres à celui qui est entre les indivisibles et létendue. Mais si lon veut prendre dans les nombres une comparaison qui représente avec justesse ce que nous considérons dans létendue, il faut que ce soit le rapport du zéro aux nombres ; car le zéro nest pas du même genre que les nombres, parce quétant multiplié, il ne peut les surpasser : de sorte que cest un véritable indivisible de nombre, comme lindivisible est un véritable zéro détendue. Et on en trouvera un pareil entre le repos et le mouvement, et entre un instant et le temps ; car toutes ces choses sont hétérogènes à leurs grandeurs, parce quétant infiniment multipliées, elles ne peuvent jamais faire que des indivisibles détendue, et par la même raison. Et alors on trouvera une correspondance parfaite entre ces choses ; car toutes ces grandeurs sont divisibles à linfini, sans tomber dans leurs indivisibles, de sorte quelles tiennent toutes le milieu entre linfini et le néant. Voilà ladmirable rapport que la nature a mis entre ces choses, et les deux merveilleuses infinités quelle a proposées aux hommes, non pas à concevoir, mais à admirer ; et pour en finir la considération par une dernière remarque, jajouterai que ces deux infinis, quoique infiniment différents, sont néanmoins relatifs lun à lautre, de telle sorte que la connaissance de lun mène nécessairement à la connaissance de lautre. Car dans les nombres, de ce quils peuvent toujours être augmentés, il sensuit absolument quils peuvent toujours être diminués, et cela clairement : car si lon peut multiplier un nombre jusquà 100 000, par exemple, on peut aussi en prendre une cent millième partie, en le divisant par le même nombre quon le multiplie, et ainsi tout terme daugmentation deviendra terme de division, en changeant lentier en fraction. De sorte que laugmentation infinie enferme nécessairement aussi la division infinie. Et dans lespace le même rapport se voit entre ces deux infinis contraires ; cest-à-dire que, de ce quun espace peut être infiniment prolongé, il sensuit quil peut être infiniment diminué, comme il paraît en cet exemple : Si on regarde au travers dun verre un vaisseau qui séloigne toujours directement, il est clair que le lieu du diaphane où lon remarque un point tel quon voudra du navire haussera toujours par un flux continuel, à mesure que le vaisseau fuit. Donc, si la course du vaisseau est toujours allongée et jusquà linfini, ce point haussera continuellement ; et cependant il narrivera jamais à celui où tombera le rayon horizontal mené de loeil au verre, de sorte quil en approchera toujours sans y arriver jamais, divisant sans cesse lespace qui restera sous ce point horizontal, sans y arriver jamais. Doù lon voit la conséquence nécessaire qui se tire de linfinité de létendue du cours du vaisseau, à la division infinie et infiniment petite de ce petit espace restant au-dessous de ce point horizontal. Ceux qui ne seront pas satisfaits de ces raisons, et qui demeureront dans la créance que lespace nest pas divisible à linfini, ne peuvent rien prétendre aux démonstrations géométriques ; et, quoi quils puissent être éclairés en dautres choses, ils le seront fort peu en celles-ci : car on peut aisément être très habile homme et mauvais géomètre. Mais ceux qui verront clairement ces vérités pourront admirer la grandeur et la puissance de la nature dans cette double infinité qui nous environne de toutes parts, et apprendre par cette considération merveilleuse à se connaître eux-mêmes, en se regardant placés entre une infinité et un néant détendue, entre une infinité et un néant de nombre, entre une infinité et un néant de mouvement, entre une infinité et un néant de temps. Sur quoi on peut apprendre à sestimer à son juste prix, et former des réflexions qui valent mieux que tout le reste de la géométrie même. Jai cru être obligé de faire cette longue considération en faveur de ceux qui, ne comprenant pas dabord cette double infinité, sont capables den être persuadés. Et, quoiquil y en ait plusieurs qui aient assez de lumière pour sen passer, il peut néanmoins arriver que ce discours, qui sera nécessaire aux uns, ne sera pas entièrement inutile aux autres. Section II
: De lart de persuader Personne nignore quil y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans lâme, qui sont ses deux principales puissances, lentendement et la volonté. La plus naturelle est celle de lentendement, car on ne devrait jamais consentir quaux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté ; car tout ce quil y a dhommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par lagrément. Cette voie est basse, indigne et étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire et même de naimer que sil sait le mériter. Je ne parle pas ici des vérités divines, que je naurais garde de faire tomber sous lart de persuader, car elles sont infiniment au dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans lâme, et par la manière quil lui plaît, Je sais quil a voulu quelles entrent du cur dans lesprit, et non pas de lesprit dans le cur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme, qui sest toute corrompue par ses sales attachements. Et de là vient quau lieu quen parlant des choses humaines on dit quil faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe, les saints au contraire disent en parlant des choses divines quil faut les aimer pour les connaître, et quon nentre dans la vérité que par la charité, dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences. En quoi il paraît que Dieu a établi cet ordre surnaturel, et tout contraire à lordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre en faisant des choses profanes ce quils devaient faire des choses saintes, parce quen effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. Et de là vient léloignement où nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne, tout opposée à nos plaisirs. « Dites-nous des choses agréables et nous vous écouterons », disaient les Juifs à Moïse ; comme si lagrément devait régler la créance ! Et cest pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits quaprès avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui le charme et qui lentraîne. Je ne parle donc que des vérités de notre portée ; et cest delles que je dis que lesprit et le cur sont comme les portes par où elles sont reçues dans lâme, mais que bien peu entrent par lesprit, au lieu quelles y sont introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté, sans le conseil du raisonnement. Ces puissances ont chacune leurs principes et les premiers moteurs de leurs actions. Ceux de lesprit sont des vérités naturelles et connues à tout le monde, comme que le tout est plus grand que sa partie, outre plusieurs axiomes particuliers que les uns reçoivent et non pas dautres, mais qui, dès quils sont admis, sont aussi puissants, quoique faux, pour emporter la créance, que les plus véritables. Ceux de la volonté sont de certains désirs naturels et communs à tous les hommes, comme le désir dêtre heureux, que personne ne peut pas ne pas avoir, outre plusieurs objets particuliers que chacun suit pour y arriver, et qui, ayant la force de nous plaire, sont aussi forts, quoique pernicieux en effet, pour faire agir la volonté, que sils faisaient son véritable bonheur. Voilà pour ce qui regarde les puissances qui nous portent à con sentir. Mais pour les qualités des choses que nous devons persuader, elles sont bien diverses. Les unes se tirent, par une conséquence nécessaire, des principes communs et des vérités avouées. Celles-là peuvent être infailliblement persuadées ; car, en montrant le rapport quelles ont avec les principes accordés, il y a une nécessité inévitable de convaincre, et il est impossible quelles ne soient pas reçues dans lâme dès quon a pu les enrôler à ces vérités quelle a déjà admises. Il y en a qui ont une union étroite avec les objets de notre satisfaction ; et celles-là sont encore reçues avec certitude, car aussitôt quon fait apercevoir à lâme quune chose peut la conduire à ce quelle aime souverainement, il est inévitable quelle ne sy porte avec joie. Mais celles qui ont cette liaison tout ensemble, et avec les vérités avouées, et avec les désirs du cur, sont si sûres de leur effet, quil ny a rien qui le soit davantage dans la nature. Comme au contraire ce qui na de rapport ni à nos créances ni à nos plaisirs, nous est importun, faux et absolument étranger. En toutes ces rencontres il ny a point à douter. Mais il y en a où les choses quon veut faire croire sont bien établies sur des vérités connues, mais qui sont en même temps contraires aux plaisirs qui nous touchent le plus. Et celles-là sont en grand péril de faire voir, par une expérience qui nest que trop ordinaire, ce que je disais au commencement : que cette âme impérieuse, qui se vantait de nagir que par raison, suit par un choix honteux et téméraire ce quune volonté corrompue désire, quelque résistance que lesprit trop éclairé puisse y opposer. Cest alors quil se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté, et que la connaissance de lune et le sentiment de lautre font un combat dont le succès est bien incertain, puisquil faudrait, pour en juger, connaître tout ce qui se passe dans le plus intérieur de lhomme, que lhomme même ne connaît presque jamais. Il paraît de là que, quoi que ce soit quon veuille persuader, il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connaître lesprit et le cur, quels principes il accorde, quelles choses il aime ; et ensuite remarquer, dans la chose dont il sagit, quels rapports elle a avec les principes avoués, ou avec les objets délicieux par les charmes quon lui donne. De sorte que lart de persuader consiste autant en celui dagréer quen celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison ! Or, de ces deux méthodes, lune de convaincre, lautre dagréer, je ne donnerai ici que les règles de la première ; et encore au cas quon ait accordé les principes et quon demeure ferme à les avouer : autrement je ne sais sil y aurait un art pour accommoder les preuves à linconstance de nos caprices. Mais la manière dagréer est bien sans comparaison plus difficile, plus subtile, plus utile et plus admirable ; aussi, si je nen traite pas, cest parce que je nen suis pas capable ; et je my sens tellement disproportionné, que je crois la chose absolument impossible. Ce nest pas que je ne croie quil y ait des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer, et que qui les saurait parfaitement connaître et pratiquer ne réussît aussi sûrement à se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes, quà démontrer les éléments de la géométrie à ceux qui ont assez dimagination pour en comprendre les hypothèses. Mais jestime, et cest peut-être ma faiblesse qui me le fait croire, quil est impossible dy arriver. Au moins je sais que si quelquun en est capable, ce sont des personnes que je connais, et quaucun autre na sur cela de si claires et de si abondantes lumières. La raison de cette extrême difficulté vient de ce que les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier avec une telle diversité, quil ny a point dhomme plus différent dun autre que de soi même dans les divers temps. Un homme a dautres plaisirs quune femme ; un riche et un pauvre en ont de différents ; un prince, un homme de guerre, un marchand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient ; les moindres accidents les changent. Or, il y a un art, et cest celui que je donne, pour faire voir la liaison des vérités avec leurs principes soit devrai, soit de plaisir, pourvu que les principes quon a une fois avoués demeurent fermes et sans être jamais démentis. Mais comme il y a peu de principes de cette sorte, et que hors de la géométrie, qui ne considère que des figures très simples, il ny a presque point de vérités dont nous demeurions toujours daccord, et encore moins dobjets de plaisir dont nous ne changions à toute heure, je ne sais sil y a moyen de donner des règles fermes pour accorder les discours à linconstance de nos caprices. Cet art que jappelle lart de persuader, et qui nest proprement que la conduite des preuves méthodiques parfaites consiste en trois parties essentielles : à définir les termes dont on doit se servir par des définitions claires ; à proposer des principes ou axiomes évidents pour prouver la chose dont il sagit ; et à substituer toujours mentalement dans la démonstration les définitions à la place des définis. La raison de cette méthode est évidente, puisquil serait inutile de proposer ce quon peut prouver et den entreprendre la démonstration, si on navait auparavant défini clairement tous les termes qui ne sont pas intelligibles ; et quil faut de même que la démonstration soit précédée de la demande des principes évidents qui y sont nécessaires, car si lon nassure le fondement on ne peut assurer lédifice ; et quil faut enfin en démontrant substituer mentalement la définition a la place des définis, puisque autrement on pourrait abuser des divers sens qui se rencontrent dans les termes. Il est facile de voir quen observant cette méthode on est sûr de convaincre, puisque, les termes étant tous entendus et parfaitement exempts déquivoques par les définitions, et les principes étant accordés, si dans la démonstration on substitue toujours mentalement les définitions à la place des définis, la force invincible des conséquences ne peut manquer davoir tout son effet. Aussi jamais une démonstration dans laquelle ces circonstances sont gardées na pu recevoir le moindre doute ; et jamais celles où elles manquent ne peuvent avoir de force. Il importe donc bien de les comprendre et de les posséder, et cest pourquoi, pour rendre la chose plus facile et plus présente, je les donnerai toutes en ce peu de règles qui renferment tout ce qui est nécessaire pour la perfection des définitions, des axiomes et des démonstrations, et par conséquent de la méthode entière des preuves géométriques de lart de persuader. Règles pour les définitions. I. Nentreprendre de définir aucune des choses tellement connues delles-mêmes, quon nait point de termes plus clairs pour les expliquer. 2. Nomettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques, sans définition. 3. Nemployer dans la définition des termes que des mots parfaitement connus, ou déjà expliqués. Règles pour les axiomes. I. Nomettre aucun des principes nécessaires sans avoir demandé si on laccorde, quelque clair et évident quil puisse être. 2. Ne demander en axiomes que des choses parfaitement évidentes delles-mêmes. Règles pour les démonstrations. I. Nentreprendre de démontrer aucune des choses qui sont tellement évidentes delles mêmes quon nait rien de plus clair pour les prouver. 2. Prouver toutes les propositions un peu obscures, et nemployer à leur preuve que des axiomes très évidents, ou des propositions déjà accordées ou démontrées. 3. Substituer toujours mentalement les définitions à la place des définis, pour ne pas se tromper par léquivoque des termes que les définitions ont restreints Voilà les huit règles qui contiennent les préceptes des preuves solides et immuables. Desquelles il y en a trois qui ne sont pas absolument nécessaires, et quon peut négliger sans erreur ; quil est même difficile et comme impossible dobserver toujours exactement, quoiquil soit plus parfait de le faire autant quon peut ; ce sont les trois premiers de chacune des parties : Pour les définitions : Ne définir aucun des termes qui sont parfaitement connus. Pour les axiomes : Nomettre à demander aucun des axiomes parfaitement évidents et simples. Pour les démonstrations : Ne démontrer aucune des choses très connues delles-mêmes. Car il est sans doute que ce nest pas une grande faute de définir et dexpliquer bien clairement des choses, quoique très claires delles mêmes, ni domettre à demander par avance des axiomes qui ne peuvent être refusés au lieu où ils sont nécessaires, ni enfin de prou ver des propositions quon accorderait sans preuve. Mais les cinq autres règles sont dune nécessité absolue, et on ne peut sen dispenser sans un défaut essentiel et souvent sans erreur ; et cest pourquoi je les reprendrai ici en particulier. Règles nécessaires pour les définitions. Nomettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques, sans définition. Nemployer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués. Règles nécessaires pour les axiomes. Ne demander en axiomes que des choses évidentes. Règles nécessaires pour les démonstrations. Prouver toutes les propositions, en nemployant à leur preuve que des axiomes très évidents deux-mêmes, ou des propositions déjà montrées ou accordées. Nabuser jamais de léquivoque des termes, en manquant de substituer mentalement les définitions qui les restreignent ou les expliquent. Voilà les cinq règles qui forment tout ce quil y a de nécessaire pour rendre les preuves convaincantes, immuables, et, pour tout dire, géométriques ; et les huit règles ensemble les rendent encore plus parfaites. Je passe maintenant à celle de lordre dans lequel on doit disposer les propositions, pour être dans une suite excellente et géométrique. Après avoir établis Voilà en quoi consiste cet art de persuader, qui se renferme dans ces deux principes : Définir tous les noms quon impose ; prouver tout, en substituant mentalement les définitions à la place des dé finis. Sur quoi il me semble à propos de prévenir trois objections principales quon pourra faire. Lune, que cette méthode na rien de nouveau ; lautre, quelle est bien facile à apprendre, sans quil soit nécessaire pour cela détudier les éléments de géométrie, puis quelle consiste en ces deux mots quon sait à la première lecture ; et enfin quelle est assez inutile, puisque son usage est presque renfermé dans les seules matières géométriques. Il faut donc faire voir quil ny a rien de si inconnu, rien de plus difficile à pratiquer, et rien de plus utile et de plus universel. Pour la première objection, qui est que ces règles sont communes dans le monde, quil faut tout définir et tout prouver, et que les logiciens mêmes les ont mises entre les préceptes de leur art, je voudrais que la chose fut véritable, et quelle fût si connue, que je neusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la source de tous les défauts des raisonnements, qui sont véritablement communs. Mais cela lest si peu, que, si lon en excepte les seuls géomètres, qui sont en si petit nombre quils sont uniques en tout un peuple et dans un long temps, on nen voit aucun qui le sache aussi. Il sera aisé de le faire entendre à ceux qui auront parfaitement conçu le peu que jen ai dit ; mais sils ne lont pas compris parfaitement, javoue quils ny auront rien à y apprendre. Mais sils sont entrés dans lesprit de ces règles, et quelles aient assez fait dimpression pour sy enraciner et sy affermir, ils sentiront combien il y a de différence entre ce qui est dit ici et ce que quelques logiciens en ont peut-être décrit dapprochant au hasard, en quelques lieux de leurs ouvrages. Ceux qui ont lesprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. Croira-t-on, en vérité, que deux personnes qui ont lu et appris par cur le même livre le sachent également, si lun le comprend en sorte quil en sache tous les principes, la force des conséquences, les réponses aux objections quon y peut faire, et toute léconomie de louvrage ; au lieu quen lautre ce soient des paroles mortes, et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans lesprit stérile qui les a reçues en vain ? Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte ; et cest pourquoi lincomparable auteur de lArt de conférer (I) sarrête avec tant de soin à faire entendre quil ne faut pas juger de la capacité dun homme par lexcellence dun bon mot quon lui entend dire : mais, au lieu détendre ladmiration dun bon discours à la personne, quon pénètre, dit il, lesprit doù il sort, quon tente sil le tient de sa mémoire ou dun heureux hasard ; quon le reçoive avec froideur et avec mépris, afin de voir sil res sentira quon ne donne pas à ce quil dit lestime que son prix mérite : on verra le plus souvent quon le lui fera désavouer sur lheure, et quon le tirera bien loin de cette pensée meilleure quil ne croit, pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur ; comment, par où, jusquoù il la possède : autrement, le jugement précipité sera jugé téméraire. Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : « La matière est dans une incapacité naturelle, invincible de penser », et celui-ci : « Je pense, donc je suis », sont en effet les mêmes dans lesprit de Descartes et dans lesprit de saint Augustin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes nen soit pas le véritable auteur, quand même il ne laurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à laventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu dune physique entière, comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner sil a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose quil lait fait, et cest dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ses écrits davec le même mot dans les autres qui lont dit en passant, quun homme plein de vie et de force davec un homme mort. Tel dira une chose de soi-même sans en comprendre lexcellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce nest plus le même mot, et quil ne le doit non pas à celui doù il la appris, quun arbre admirable nappartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante qui en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité. Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent quun bon esprit fait produire lui-même à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et quensuite quelques autres, les ayant ouï estimer, les empruntent et sen parent, mais sans en connaître lexcellence ; et cest alors que la différence dun même mot en diverses bouches paraît le plus. Cest de cette sorte que la logique a peut-être emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force : et ainsi, en les met tant à laventure parmi celles qui lui sont propres, il ne sensuit pas de là quils aient entré dans lesprit de la géométrie ; et je serai bien éloigné, sils nen donnent pas dautres marques que de lavoir dit en passant, de les mettre en parallèle avec cette science, qui apprend la véritable méthode de conduire la raison. Mais je serai au contraire bien disposé à les en exclure, et presque sans retour. Car de lavoir dit en passant, sans avoir pris garde que tout est renfermé là dedans, et au lieu de suivre ces lumières, ségarer à perte de vue après des recherches inutiles, pour courir à ce que celles-là offrent et quelles ne peuvent donner, cest véritablement montrer quon nest guère clairvoyant, et bien que si lon avait manqué de les suivre parce quon ne les avait pas aperçues. La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession dy conduire, les géomètres seuls y arrivent, et, hors de leur science et de ce qui limite, il ny a point de véritables démonstrations. Tout lart en est renfermé dans les seuls préceptes que nous avons dits : ils suffisent seuls, ils prouvent seuls ; toutes les autres règles sont inutiles ou nuisibles. Voilà ce que je sais par une longue expérience de toutes sortes de livres et de personnes. Et sur cela je fais le même jugement de ceux qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles, parce quils les avaient en effet, mais confondues parmi une multitude dautres inutiles ou fausses dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ceux qui cherchent un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais quils nen sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable aussi bien que celui qui, sans sarrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que lon recherche, et pour laquelle on ne jetait pas tout le reste. Le défaut dun raisonnement faux est une maladie qui se guérit par ces deux remèdes. On en a composé un autre dune infinité dherbes inutiles où les bonnes se trouvent enveloppées et où elles demeurent sans effet, par les mauvaises qualités de ce mélange. Pour découvrir tous les sophismes et toutes les équivoques des raisonnements captieux, ils ont inventé des noms barbares qui étonnent ceux qui les entendent ; et au lieu quon ne peut débrouiller tous les replis de ce nud si embarrassé quen tirant lun des bouts que les géomètres assignent, ils en ont marqué un nombre étrange dautres où ceux-là se trouvent compris, sans quils sachent lequel est le bon. Et ainsi, en nous montrant un nombre de chemins différents, quils disent nous conduire où nous tendons, quoiquil ny en ait que deux qui y mènent, il faut savoir les marquer en particulier ; on prétendra que la géométrie, qui les assigne certainement, ne donne que ce quon avait déjà des autres, parce quils donnaient en effet la même chose et davantage, sans prendre garde que ce présent perdait son prix par son abondance, et quils ôtaient en ajoutant. Rien nest plus commun que les bonnes choses : il nest question que de les discerner ; et il est certain quelles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce nest pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve lexcellence de quelque genre que ce soit. On sélève pour y arriver, et on sen éloigne : il faut le plus souvent sabaisser. Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient quils auraient pu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune. Je ne fais donc pas de doute que ces règles, étant les véritables, ne doivent être simples, naïves, naturelles, comme elles le sont. Ce nest pas barbara et baralipton qui forment le raisonnement. Il ne faut pas guinder lesprit ; les manières tendues et pénibles le remplissent dune sotte présomption par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule au lieu dune nourriture solide et vigoureuse. Et lune des raisons principales qui éloignent autant ceux qui entrent dans ces connaissances du véritable chemin quils doivent suivre, est limagination quon prend dabord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes. élevées, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses communes, familières : ces noms-là leur conviennent mieux ; je hais ces mots denflure |