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Revue des Deux
Mondes, tome 3, 1843
De toutes les découvertes, grandes ou petites, que jai pu faire dans ces derniers temps sur Pascal, voici, sans contredit, la plus inattendue. Il ne sagit plus ici de lettres mystiques adressées à ses deux surs ou à Mlle de Roannez, ni de quelques lignes destinées à une nouvelle Provinciale, ni de nouveaux débris du grand livre des Pensées, ni enfin de quelque ouvrage de la dernière époque de la vie de Pascal, de cette époque aujourdhui bien connue et remplie de tant de monumens tous empreints du même caractère, celui dune dévotion à la fois sublime et ridicule, qui répudie la raison, rejette la distinction naturelle du bien et du mal, du juste et de linjuste, met lexistence de Dieu à croix ou à pile, nous abêtit pour nous faire croire et regarde le mariage comme un déicide. Je viens aujourdhui éclaircir une tout autre époque de cette vie sitôt dévorée; je viens tirer de loubli un écrit dun caractère bien différent, et dont le sujet semble plutôt emprunté à lhôtel de Rambouillet quà Port-Royal. Quel est donc ce sujet ? Lamour. Oui, lamour, et non pas lamour divin, mais lamour humain, avec le cortége de ses grandeurs et de ses misères, sublime et grossier tout ensemble, et sadressant au corps et à lâme. Tel est bien le sujet qui a inspiré à Pascal un discours à la manière de ceux du Banquet, mais dun platonisme fort tempéré, discours écrit avec la liberté décente dun philosophe et dun homme du monde, et avec cette connaissance approfondie de la matière que les livres ne donnent point. Il y a plus; ce singulier ouvrage contient jusquà des préceptes damour, bien différens, il est vrai, de ceux dOvide, mais qui, dans leur délicatesse même, nexpriment pas une médiocre expérience. Je ne sais même si je mabuse, mais en plus dun endroit je crois sentir comme les battemens dun cur encore troublé, et dans lémotion chaste et tendre avec laquelle lauteur peint le charme secret de ce quil appelle une haute amitié, je crois surprendre lécho involontaire et la révélation mystérieuse dune affection que Pascal aurait éprouvée pour une personne du grand monde. On ne parle pas ainsi dun sentiment aussi particulier, quand on ne la pas eu dans le cur. Conçoit-on dailleurs un homme sérieux, comme Pascal, samusant à disserter sur lamour pour faire parade de bel esprit? Pascal na jamais écrit que sous lempire dun sentiment irrésistible quil soulageait en lexprimant. Cest lhomme en lui qui suscite et soutient lécrivain. Ou je me trompe fort, ou ce discours trahit dans la vie intime de Pascal un mystère qui peut-être ne sera jamais entièrement expliqué. Vous voilà bien surpris; je ne lai pas été moins lorsquau milieu dobscurs manuscrits cet éclatant fragment mapparut, comme une vision extraordinaire. Je crus rêver, et je me demandai si ces pages étaient bien du pénitent de M. Singlin, de lauteur des Provinciales et des Pensées. Mais le doute était-il permis? Nest-ce pas là sa manière ardente et altière, tant desprit et tant de passion, ce parler si fin et si grand, cet accent que je reconnaîtrais entre mille? A ce trait piquant et calculé vous soupçonneriez La Bruyère; mais à côté ce trait énergique et la grandeur de la phrase entière vous désabusent. Le sujet seul ne permet pas de penser à Bossuet. Reste Descartes; mais, je lai déjà dit, dans Descartes lart a trop manqué au génie. Il faut donc que ce fragment soit de Pascal; il est signé de ce nom à toutes les lignes. Et puis, ce nest pas une simple conjecture de mon esprit. Dautres avant moi, au XVIIe siècle, des gens liés avec Port-Royal, qui connaissaient Pascal et sa famille, les bénédictins, lui ont attribué ce fragment. Ceci mamène à vous dire où et comment je lai trouvé. Il y a à la Bibliothèque royale une masse de manuscrits assez peu connus, un fonds très riche et peu exploité encore, venu de labbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui, ayant été rassemblé, à ce quil paraît, après que tous les autres manuscrits de cette savante abbaye avaient été reconnus et classés, a pris de là le nom assez étrange de Résidu de Saint-Germain. Ce résidu contient des choses exquises. Guidé par un excellent catalogue, jy rencontrai un manuscrit du XVIIe siècle, in-4°, n° 74, portant au dos : Nicole, de la grace, autre pièce manuscrite. Sur la première page est lindication des écrits que cet in-quarto renferme : 1° Système de M. Nicole sur la Grace. 2° Si la Dispute sur la Grace universelle nest quune dispute de nom. 3° Discours sur les passions de lamour, de M. Pascal. 4° Lettre de M. de Saint-Évremond sur la dévotion feinte. 5° Introduction à la chaire. A la vue de ce titre : Discours sur les passions de lamour, de M. Pascal, vous comprenez que je cherchai bien vite au milieu du volume; jy trouvai le même titre avec cette légère variante : Discours sur les passions de lamour. On lattribue à M. Pascal. Jugez à quel point ma curiosité fut excitée. Ce discours avait une vingtaine de pages; si donc il était authentique, cétait le plus étendu de tous les morceaux inédits de Pascal que jeusse encore rencontrés. Ajoutez le prodigieux intérêt de la matière! Dès la première phrase, je sentis Pascal, et ma conviction saccrut à mesure que javançais. Les preuves surabondent pour quiconque a eu un commerce intime avec les Pensées. Ce discours est inachevé, et comme le manuscrit de labbaye de Saint-Germain nest quune copie, et non pas un autographe, il y a deux ou trois phrases probablement mal copiées et qui sont défectueuses. Il est vraisemblable aussi que cet écrit nétait pas destiné au public, et que lauteur ny avait pas mis la dernière main; mais partout on reconnaît celle de Pascal, lesprit géométrique qui ne labandonne jamais, ses expressions favorites, ses mots dhabitude, sa distinction si vraie du raisonnement et du sentiments et mille autres choses semblables qui se retrouvent à chaque pas dans les Pensées. Veut-on une démonstration presque matérielle? la voici. On lit dans ce fragment la phrase suivante: « Il y a de deux sortes desprits, lun géométrique, et lautre que lon peut appeler de finesse.» Nest-ce pas là la pensée développée au paragraphe II de larticle 10, première partie de lédition de Bossut ? Et ailleurs : « A mesure que lon a plus desprit, lon trouve plus de beautés originales. » Cest pour la beauté ce qui est dit des hommes en général dans le paragraphe I de ce même article 10. Mêmes pensées, mêmes termes, même esprit, même manière. Je ne veux pas pousser plus loin la démonstration. Ce fragment est donc bien de Pascal. On le croyait à Saint-Germain, louvrage lui-même le prouve; ce nest point une supposition vraisemblable, cest un fait indubitable. Reste à savoir comment ce fait est possible. Où trouver dans la vie de Pascal la disposition desprit et dâme qui aura pu lui inspirer ce discours? Voilà le problème quil sagit de résoudre. On ne connaît guère que deux hommes dans Pascal, le jeune savant qui sépuise en travaux immortels, et le solitaire de Port-Royal écrivant les Provinciales et préparant les Pensées. Mais il y en a un troisième encore, lhomme du monde qui, sans tomber dans le dérèglement, a pourtant vécu de la vie commune, suivi le train ordinaire, participé à nos goûts, à nos passions, à nos fautes. On a bien dit quelque chose de cela dans ces derniers temps, mais on peut létablir avec la dernière certitude. Pascal, sorti dune famille respectable, nourri des meilleurs principes, entouré des meilleurs exemples, avait, comme tous les honnêtes gens de son temps, un fonds de croyances religieuses qui sommeilla quelquefois, mais ne séteignit jamais. A Rouen, à lage de vingt-quatre ans, en 1646, sous linfluence de M. Guillebert, Pascal, jusqualors livré à létude des mathématiques, mais déjà malade, est pris dun accès de dévotion. Il se convertit, comme on disait alors, et, avec lardeur quil portait en toutes choses et lascendant quil exerçait déjà, il convertit toute sa famille, ses deux surs, Gilberte et Jacqueline, et jusquà son père, Étienne Pascal. Cette ferveur religieuse dura et saccrut toujours dans Jacqueline; mais, dans Pascal, elle saffaiblit peu à peu, et parut même se dissiper entièrement, lorsquà Paris, en 1652, après la mort de son père, devenu maître de sa conduite et de sa fortune, il entra dans le monde. Il ne voulait dabord quobéir à ses médecins, qui lui avaient interdit toute étude; puis, insensiblement, il prit goût à cette vie nouvelle et sy engagea de plus en plus, jusquà ce que tout à coup, à la fin de lannée 1654, il tomba dans un profond ennui des dissipations où il avait perdu plusieurs années, et se retira à Port-Royal pour sy donner entièrement à Dieu. Cest là ce quon appelle la seconde et dernière conversion de Pascal. Ce nouvel accès de dévotion, tout autrement énergique que le premier, parce quil venait dune bien autre expérience de la vie humaine, alla sans cesse augmentant et ne finit quà sa mort, en 1662. Il est certain pourtant quil y eut un intervalle de plusieurs années, de 1652 jusquà la fin de 1654, pendant lequel Pascal fut un homme du monde. Que fit-il durant ces trois années? Nous lignorons; mais nous connaissons Pascal, nous savons quil ne faisait rien à demi, et on peut affirmer quune fois entré dans la vie mondaine, il y dut porter son caractère, sa curiosité, son ardeur, le besoin insatiable darriver en tout aux dernières limites. M Périer, dans la vie de son frère, jette un voile pieux sur ces années de dissipation; il lui a plu de sen tenir à ces paroles fort peu significatives: (des médecins crurent que, pour rétablir entièrement sa santé, il fallait quil quittât toute sorte dapplication desprit, et quil cherchât autant quil pourrait les occasions de se divertir. Mon frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil... mais enfin il le suivit.., et il simagina que les divertissemens honnêtes ne pourraient pas lui nuire, et ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique par la miséricorde de Dieu il se soit toujours exempté de vices, néanmoins, comme Dieu lappelait à une plus grande perfection, il ne voulut pas ly laisser... » Voilà le langage de la bonne sur; en voici un autre, celui dun homme parfaitement informé, lexact auteur de lexcellent mémoire sur Pascal inséré dans le Recueil de plusieurs pièces pour servir à lhistoire de Port-Royal, Utrecht, 1740 : « M. Blaise Pascal ne put goûter la retraite de sa sur (Jacqueline), car il nétait plus le même quauparavant. Comme on lui avait interdit toute étude, il sétait engagé insensiblement à revoir le monder à jouer et à se divertir, pour passer le temps. Au commencement, cela était modéré, mais enfin il se livra tout entier à la vanité, à linutilité, au plaisir et à lamusement, sans se laisser aller cependant à aucun dérèglement. La mort de monsieur son père ne lui donna que plus de facilité et de moyens de continuer ce train de vie; mais lorsquil était le plus près de prendre des engagemens avec le monde, de se marier et de prendre une charge, Dieu le toucha... » Même mémoire: « Sa sur, la religieuse de Port-Royal, gémissait sans cesse de voir celui qui lui avait fait connaître le néant du monde sy plonger lui-même de plus en plus et être près de se lier par des engagemens considérables. » Il paraît que Pascal avait dassez grandes habitudes de luxe, car, lorsque laventure de Neuilly lui arriva, il était dans « un carrosse à quatre ou six chevaux, » dit le mémoire déjà cité, et, dit encore ce mémoire, «cétait là sa coutume. » Puisque Pascal songeait à se marier, il est assez naturel quil ait fait attention aux femmes et recherché leur compagnie. Il était dune excellente famille depuis long-temps ennoblie, en possession dune assez belle fortune, célèbre depuis son enfance, et de toutes parts lié avec ce quil y avait de mieux. Son portrait est là pour nous dire quel était son noble visage; ses grands yeux lançaient des flammes; et dans ce temps de grande et romanesque galanterie à la Scudéry et à la Corneille, Pascal, jeune, beau, plein de langueur et dardeur, impétueux et réfléchi, superbe et mélancolique, devait être un personnage original et intéressant. On était alors en pleine fronde. Le bel esprit, lintrigue et lamour rapprochaient tout ce qui était distingué. Des débris de lhôtel de Rambouillet sétaient formés lhôtel dAlbret, lhôtel de Richelieu, et beaucoup dautres cercles alors célèbres. En 1652, Mme de Sablé, Mme de la Suze, Mme de Lafayette, Mme Scarron, Mme de Coulanges, Mme de Sévigné, et dans des régions plus élevées, mais voisines, Mme de Longueville, Mme de Guémenée, La Palatine, Mme de Lesdiguières, étaient ou dans léclat de la jeunesse ou très belles encore et passionnées pour la gloire en tout genre. Il est très possible que dans ce monde délite, où Pascal devait être admis et recherché, il ait rencontré une personne dun rang plus élevé que le sien pour laquelle il ait ressenti un vif attrait quil aurait renfermé dans son cur, lexprimant à peine pour lui-même dans le langage ardent et voilé de ce discours énigmatique. Lamour alors ne passait point pour une faiblesse; cétait la marque des grands esprits et des grands curs. Rien donc de plus naturel que Pascal nait pas su ou nait pas voulu se défendre dune impression noble et tendre, et que lui aussi, comme Descartes, il ait aimé. Il faut certes que le goût du monde ait été bien fort dans Pascal pour quil ait résisté si long-temps aux avertissemens et aux vives instances de sa sur Jacqueline, qui, depuis la mort de leur père, était entrée à Port-Royal à lâge de vingt-six ans, et y était devenue religieuse au commencement de 1653, sous le nom de sur Euphémie. Elle ne cessait de conjurer son frère de rompre tous ses liens et de se donner à Dieu. Enfin, en 1654, arriva laccident terrible de Neuilly, qui pensa le tuer un jour de fête, au milieu de la dissipation. Pascal dut en ressentir un profond ébranlement. Et pourtant cela ne suffit pas à le détacher du monde sur-le-champ; il néprouvait encore que des mouvemens passagers de repentir. Quand Jacqueline, dans une lettre précieuse du 25 janvier 1655 (Recueil dUtrecht, page 263), raconte à sa sur, Mme Périer, lhistoire de la conversion tant désirée de leur frère, les efforts quelle avait faits et qui étaient restés si long-temps infructueux, il lui échappe des paroles quil faut recueillir et peser : « Il fallait quil eût en ce temps-là dhorribles attaches pour résister aux graces que Dieu lui faisait et aux mouvemens quil lui donnait. » Si on ne doit pas prendre trop au tragique ces horribles attaches dont parle ici Jacqueline avec lexagération janséniste, il est bien permis dy soupçonner des habitudes tout-à-fait mondaines, bien que sans dérèglement, et peut-être une noble affection, une chaste et haute amitié. Mais en vérité jai honte de tant retenir le lecteur sur mes propres pensées, et je me hâte de lui livrer le fragment de Pascal, fidèlement transcrit sur la copie de la Bibliothèque royale.
Les passions qui sont les plus convenables à lhomme et qui en renferment beaucoup dautres, sont lamour et lambition : elles nont guère de liaison ensemble, cependant on les allie assez souvent; mais elles saffaiblissent lune lautre réciproquement, pour ne pas dire quelles se ruinent. Quelque étendue desprit que lon ait, lon nest capable que dune grande passion; cest pourquoi, quand lamour et lambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce quelles seraient sil ny avait que lune ou lautre [2]. Lâge ne détermine point ni le commencement ni la fin de ces deux passions; elles naissent dès les premières années, et elles subsistent bien souvent jusquau tombeau. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les jeunes gens y sont plus propres, et il semble quelles se ralentissent avec les années : cela est pourtant fort rare. La vie de lhomme est misérablement courte. On la compte depuis la première entrée dans le monde; pour moi, je ne voudrais la compter que depuis la naissance de la raison et depuis quon commence à être ébranlé par la raison, ce qui narrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce temps lon est enfant; or, un enfant nest pas un homme. Quune vie est heureuse, quand elle commence par lamour et quelle finit par lambition! Si javais à en choisir une, je prendrais celle-là. Tant que lon a du feu, lon est aimable; mais ce feu séteint, il se perd : alors que la place est belle et grande pour lambition ! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits, mais ceux qui sont médiocres ny ont aucun plaisir; ils sont machines [3] partout. Cest pourquoi, lamour et lambition commençant et finissant la vie, on est dans létat le plus heureux dont la nature humaine est capable. A mesure que lon a plus desprit, les passions sont plus grandes, parce que, les passions nétant que des sentimens et des pensées qui appartiennent purement à lesprit, quoiquelles soient occasionnées par le corps, il est visible quelles ne sont plus que lesprit même, et quainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu, car pour les autres elles se mêlent souvent ensemble et causent une confusion très incommode; mais ce nest jamais dans ceux qui ont de lesprit. Dans une grande ame, tout est grand. Lon demande sil faut aimer: cela ne se doit pas demander, on le doit sentir [4]. Lon ne délibère point là-dessus, lon y est porté, et lon a le plaisir de se tromper quand on consulte. La netteté desprit cause aussi la netteté de la passion; cest pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce quil aime. Il y a de deux sortes desprits, lun géométrique, et lautre que lon peut appeler de finesse [5]. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles, mais le dernier a une souplesse de pensées quil applique en même temps aux diverses parties aimables de ce quil aime. Des yeux il va jusquau cur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. Quand on a lun et lautre esprit tout ensemble, que lamour donne de plaisir! Car on possède à la fois la force et la flexibilité de lesprit, qui est très nécessaire pour léloquence [6] de deux personnes. Nous naissons avec un caractère damour dans nos curs, qui se développe à mesure que lesprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paraît beau, sans que lon nous ait jamais dit ce que cest. Qui doute après cela si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer? En effet, lon a beau se cacher, lon aime toujours; dans les choses même où il semble que lon ait séparé lamour, il sy trouve secrètement et en cachette, et il nest pas possible que lhomme puisse vivre un moment sans cela. Lhomme naime pas à demeurer avec soi, cependant il aime; il faut donc quil cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait jamais formée, il faut quil trouve dans soi-même le modèle de cette beauté quil cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-même les premiers rayons; et selon que lon saperçoit que ce qui est au dehors y convient ou sen éloigne, on se forme les idées de beau ou de laid sur toutes choses. Cependant, quoique lhomme cherche de quoi remplir le grand vide quil a fait en sortant de soi-même, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes sortes dobjets. Il a le cur trop vaste; il faut au moins que ce soit quelque chose qui lui ressemble et qui en approche le plus près. Cest pourquoi la beauté qui peut contenter lhomme consiste non-seulement dans la convenance, mais aussi dans la ressemblance [7]. Elle la restreint et elle lenferme dans la différence du sexe. La nature a si bien imprimé, cette vérité dans nos âmes que nous trouvons cela tout disposé, il ne faut point dart ni détude; il semble même que nous ayons une place à remplir dans nos curs, et qui se remplit effectivement. Mais on le sent mieux quon ne le peut dire. Il ny a que ceux qui savent brouiller [8] leurs idées qui ne le voient pas. Quoique cette idée générale de la beauté soit gravée dans le fond de nos ames avec des caractères ineffaçables, elle ne laisse pas que de recevoir de très grandes différences dans lapplication particulière, mais cest seulement pour la manière denvisager ce qui plaît. Car lon ne souhaite pas nuement une beauté, mais lon y désire mille circonstances qui dépendent de la disposition où lon se trouve, et cest en ce sens que lon peut dire que chacun a loriginal de sa beauté, dont il cherche la copie dans le grand monde. Néanmoins les femmes déterminent souvent cet original. Comme elles ont un empire absolu sur lesprit des hommes, elles y dépeignent ou les parties des beautés quelles ont ou celles quelles estiment, et elles ajoutent par ce moyen ce qui leur plaît à cette beauté radicale. Cest pourquoi il y a un siècle pour les blondes, un autre pour les brunes, et le partage quil y a entre les femmes sur lestime des unes ou des autres fait aussi le partage entre les hommes dans un même temps sur les unes et sur les autres. La mode même et les pays règlent souvent ce quon appelle la beauté [9]. Cest une chose étrange, que la coutume se mêle si fort de nos passions. Cela nempêche pas que chacun nait son idée de beauté sur laquelle il juge des autres et à laquelle il les rapporte; cest sur ce principe quun amant trouve sa maîtresse plus belle et quil la propose comme exemple. La beauté est partagée en mille différentes manières. Le sujet le plus propre pour la soutenir, cest une femme. Quand elle a de lesprit, elle lanime et la relève merveilleusement. Si une femme veut plaire et quelle possède les avantages de la beauté, ou du moins une partie, elle y réussira; et même, si les hommes y prennent tant soit peu garde, quoiquelle ny tâchât point, elle sen ferait aimer. Il y a une place dattente dans leur cur ; elle sy logerait. Lhomme est né pour le plaisir, il le sent; il nen faut pas dautre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. Mais bien souvent il sent la passion dans son cur sans savoir par où elle a commencé. Un plaisir vrai ou faux peut remplir également lesprit. Car quimporte que ce plaisir soit faux, pourvu que lon soit persuadé quil est vrai? A force de parler damour, on devient amoureux: il ny a rien de si aisé. Cest la passion la plus naturelle à lhomme. Lamour na point dâge; il est toujours naissant. Les poètes nous lont dit; cest pour cela quils nous le représentent comme un enfant. Mais sans lui rien demander, nous le sentons. Lamour donne de lesprit, et il se soutient par lesprit. Il faut de ladresse pour aimer. Lon épuise tous les jours les manières de plaire; cependant il faut plaire, et lon plaît. Nous avons une source damour-propre qui nous représente à nous-même comme pouvant remplir plusieurs places au dehors; cest ce qui est cause que nous sommes bien aises dêtre aimés. Comme on le souhaite avec ardeur, on le remarque bien vite, et on le reconnaît dans les yeux de la personne qui aime. Car les yeux sont les interprètes du cur ; mais il ny a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage. Lhomme seul est quelque chose dimparfait; il faut quil trouve un second pour être heureux. Il le cherche bien souvent dans légalité de la condition, à cause que la liberté et que loccasion de se manifester sy rencontrent plus aisément. Néanmoins, lon va quelquefois bien au-dessus [10], et lon sent le feu sagrandir, quoiquon nose pas le dire à celle qui la causé. Quand on aime une dame sans égalité de condition, lambition peut accompagner le commencement de lamour; mais en peu de temps il devient le maître. Cest un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut être seul; il faut que toutes les passions ployent et lui obéissent. Une haute amitié remplit bien mieux quune commune et égale le cur de lhomme; et les petites choses flottent dans sa capacité; il ny a que les grandes qui sy arrêtent et qui y demeurent. Lon écrit souvent des choses que lon ne prouve quen obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. Cest en cela que consiste [11] la force des preuves de ce que je dis. Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il lest en amour. Car comme il doit être ébranlé par quelque objet qui est hors de lui, sil y a quelque chose qui répugne à ses idées, il sen aperçoit et il le fuit. La règle de cette délicatesse dépend dune raison pure, noble et sublime. Ainsi lon se peut croire délicat, sans quon le soit effectivement, et les autres ont droit de nous condamner; au lieu que pour la beauté chacun a sa règle souveraine et indépendante de celles des autres. Néanmoins, entre être délicat et ne lêtre point du tout, il faut demeurer daccord que, quand on souhaite dêtre délicat, lon nest pas loin de lêtre absolument. Les femmes aiment à apercevoir une délicatesse dans les hommes, et cest, ce me semble, lendroit le plus tendre pour les gagner. Lon est aise de voir que mille autres sont méprisables, et quil ny a que nous destimables. Les qualités desprit ne sacquièrent point par lhabitude, on les perfectionne seulement. De là, il est aisé de voir que la délicatesse est un don de nature et non pas une acquisition de lart. A mesure que lon a plus desprit [12], lon trouve, plus de beautés originales, mais il ne faut pas être amoureux; car quand lon aime, lon nen trouve quune. Ne semble-t-il pas quautant de fois quune femme sort delle-même pour se caractériser dans le cur des autres, elle fait une place vide pour les autres dans le sien? Cependant jen connais qui disent que cela nest pas vrai. Or, doit-on appeler cela injustice? Il est naturel de rendre autant quon a pris. Lattachement à une même pensée fatigue et ruine lesprit de lhomme. Cest pourquoi, pour la solidité et la [13] du plaisir de lamour, il faut quelquefois ne pas savoir que lon aime, et ce nest pas commettre une infidélité, car lon nen aime pas dautres; cest reprendre des forces pour mieux aimer. Cela se fait sans que lon y pense; lesprit sy porte de soi-même; la nature le veut, elle le commande. Il faut pourtant avouer que cest une misérable suite de la nature humaine, et que lon serait plus heureux si lon nétait point obligé de changer de pensée; mais il ny a point de remède [14]. Le plaisir daimer sans loser dire a ses peines, mais aussi il a ses douceurs. Dans quel transport nest-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne que lon estime infiniment? Lon sétudie tous les jours pour trouver les moyens de se découvrir, et lon y emploie autant de temps que si lon devait entretenir celle que lon aime. Les yeux sallument et séteignent dans un même moment, et quoique lon ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce désordre y prenne garde [15], lon a néanmoins la satisfaction de sentir tous ces remuemens pour une personne qui le mérite si bien; lon voudrait avoir cent langues pour le faire connaître; car comme lon ne peut pas se servir de la parole, lon est obligé de se réduire à léloquence daction. Jusque-là on a toujours de la joie, et lon est dans une assez grande occupation; aussi lon est heureux. Car le secret dentretenir toujours une passion, cest de ne pas laisser naître aucun vide dans lesprit, en lobligeant de sappliquer sans cesse à ce qui le touche si agréablement. Mais quand il est dans létat que je viens de dire, il ny peut pas durer long-temps, à cause quétant seul acteur dans une passion où il en faut nécessairement deux, il est difficile quil népuise bientôt tous les mouvemens dont il est agité. Quoique ce soit une même passion, il faut de la nouveauté; lesprit sy plaît, et qui sait la procurer sait se faire aimer. Après avoir fait ce chemin, cette plénitude quelquefois diminue, et ne recevant point de secours du côté de la source, lon décline misérablement, et les passions ennemies se saisissent dun cur quelles déchirent en mille morceaux. Néanmoins un rayon despérance, si bas que lon soit, relève aussi haut quon était auparavant. Cest quelquefois un jeu auquel les dames se plaisent; mais quelquefois, en faisant semblant davoir compassion, elles lont tout de bon. Que lon est heureux quand cela arrive [16]! Un amour ferme et solide commence toujours par léloquence daction; les yeux y ont la meilleure part. Néanmoins il faut deviner, mais bien deviner. Quand deux personnes sont de même sentiment, elles ne devinent point, ou du moins il y en a une qui devine ce que veut dire lautre, sans que cette autre lentende, ou quil ose lentendre. Quand nous aimons, nous paraissons à nous-mêmes tout autres que nous nétions auparavant. Ainsi, nous nous imaginons que tout le monde sen aperçoit; cependant, il ny a rien de si faux. Mais parce que la raison a sa vue bornée par la passion, lon ne peut sassurer, et lon est toujours dans la défiance. Quand lon aime, on se persuade que lon découvrirait la passion dun autre: ainsi lon a peur. Tant plus le chemin est long dans lamour, tant plus un esprit délicat sent de plaisir. Il y a de certains esprits à qui il faut donner long-temps des espérances, et ce sont les délicats. Il y en a dautres qui ne peuvent pas résister long-temps aux difficultés, et ce sont les plus grossiers. Les premiers aiment plus long-temps, et avec plus dagrément; les autres aiment plus vite, avec plus de liberté, et finissent bientôt. Le premier effet de lamour, cest dinspirer un grand respect : lon a de la vénération pour ce que lon aime. Il est bien juste; on ne reconnaît rien au monde de grand comme cela. Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouvemens de lamour de leurs héros : il faudrait quils fussent héros eux-mêmes. Légarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que linjustice dans lesprit. En amour, un silence vaut mieux quun langage. Il est bon dêtre interdit; il y a une éloquence de silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. Quun amant persuade bien sa maîtresse quand il est interdit, et que dailleurs il a de lesprit ! Quelque vivacité que lon ait, il est bon dans certaines rencontres quelle séteigne. Tout cela se passe sans règle et sans réflexion, et quand lesprit le fait, il ny pensait pas auparavant; cest par nécessité que cela arrive. Lon adore souvent ce qui ne croit pas être adoré, et lon ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable, quoiquil nen sache rien; mais il faut que lamour soit bien fin et bien pur. Nous connaissons lesprit des hommes, et par conséquent leurs passions, par la comparaison que nous faisons de nous-mêmes avec les autres. Je suis de lavis de celui qui disait que dans lamour on oubliait sa fortune, ses parens, ses amis : les grandes amitiés vont jusque là. Ce qui fait que lon va si loin dans lamour, cest que lon ne songe pas que lon a besoin dautre chose que de ce que lon aime. Lesprit est plein, il ny a plus de place pour le soin ni pour linquiétude. La passion ne peut pas être sans excès : de là vient quon ne se soucie plus de ce que dit le monde, que lon sait déjà ne devoir pas condamner notre conduite, puisquelle vient de la raison. Il y a une plénitude de passion, il ne peut pas y avoir un commencement de réflexion. Ce nest point un effet de la coutume, cest une obligation de la nature que les hommes fassent les avances pour gagner lamitié des dames. Cet oubli que cause lamour et cet attachement à ce que lon aime fait naître des qualités que lon navait pas auparavant; lon devient magnifique sans lavoir jamais été. Un avaricieux même qui aime devient libéral, et il ne se souvient pas davoir jamais eu une habitude opposée. Lon en voit la raison en considérant quil y a des passions qui resserrent lame et qui la rendent immobile, et quil y en a qui lagrandissent et la font répandre au dehors. Lon a ôté mal à propos le nom de raison à lamour, et on les a opposés sans un bon fondement; car lamour et la raison nest quune même chose: cest une précipitation de pensée qui se porte dun côté, sans bien examiner tout, mais cest toujours une raison, et lon ne doit et lon ne peut pas souhaiter que ce soit autrement, car nous serions des machines très désagréables. Nexcluons donc point la raison de lamour, puisquelle en est inséparable. Les poètes nont donc pas de raison de nous dépeindre lamour comme un aveugle. Il faut lui ôter son bandeau et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux. Les ames propres à lamour demandent une vie daction qui éclate en évènemens nouveaux. Comme le dedans est en mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. Cest de là que ceux de la cour sont mieux reçus dans lamour que ceux de la ville, parce que les uns sont tout de feu et que les autres mènent une vie dont luniformité na rien qui frappe. La vie de tempête surprend, frappe et pénètre. Il semble que lon ait toute une autre ame quand on aime que quand on naime pas: on sélève par cette passion et on devient toute grandeur; il faut donc que le reste ait proportion, autrement cela ne convient pas, et partant cela est désagréable. Lagréable et le beau nest que la même chose, tout le monde en a lidée; cest dune beauté morale que jentends parler, qui consiste dans les paroles et dans les actions du dehors; lon a bien une règle pour devenir agréable; cependant la disposition du corps y est nécessaire, mais elle ne se peut acquérir. Les hommes ont pris plaisir à se former une idée de lagréable si élevée, que personne ne peut y atteindre. Jugeons-en mieux, et disons que ce nest que le naturel avec une facilité et une vivacité desprit qui surprennent. Dans lamour, ces deux qualités sont nécessaires; il ne faut rien de force, et cependant il ne faut rien de lenteur. Lhabitude donne le reste. Le respect et lamour doivent être si bien proportionnés, quils se soutiennent sans que le respect étouffe lamour. Les grandes ames ne sont pas celles qui aiment le plus souvent: cest dun amour violent que je parle. Il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux. Lon dit quil y a des nations plus amoureuses les unes que les autres. Ce nest pas bien parler, ou du moins cela nest pas vrai en tout sens. Lamour ne consistant que dans lattachement de pensée, il est certain quil doit être le même par toute la terre. Il est vrai que, se déterminant autre part que dans la pensée, le climat peut ajouter quelque chose; mais ce nest que dans le corps. Il est de lamour comme du bon sens. Comme lon croit avoir autant desprit quun autre, on croit aussi aimer de même. Néanmoins, quand on a plus de vue, lon aime jusquaux moindres choses, ce qui nest pas possible aux autres. Il faut être bien fin pour remarquer cette différence. Lon ne peut presque faire semblant daimer que lon ne soit bien près dêtre amant, ou du moins que lon naime en quelque endroit. Car il faut avoir lesprit et la pensée de lamour pour ce semblant. Et le moyen de bien parler sans cela? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses. Il faut du feu, de lactivité, et un feu desprit naturel et prompt pour la première; les autres se cachent avec la lenteur et la souplesse: ce qui est plus aisé de faire. Quand on est loin de ce que lon aime, lon prend la résolution de faire et de dire beaucoup de choses; mais quand on est près, on est irrésolu. Doù vient cela? Cest que, quand on est loin, la raison nest pas si ébranlée mais elle lest étrangement en la présence de lobjet. Or, pour la résolution, il faut de la fermeté, qui est ruinée par lébranlement. Dans lamour, on nose hasarder, parce que lon craint de tout perdre il faut pourtant avancer; mais qui peut dire jusques où ? Lon tremble toujours jusquà ce que lon ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour sy maintenir quand on la trouvé. Il ny a rien de si embarrassant que dêtre amant et de voir quelque chose en sa faveur sans loser croire. Lon est également combattu de lespérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devient victorieuse de lautre. Quand on aime fortement, cest toujours une nouveauté de voir la personne aimée. Après un moment dabsence on la trouve de manque dans son cur. Quelle joie de la retrouver! Lon sent aussitôt une cessation dinquiétude. Il faut pourtant que cet amour soit déjà bien avancé; car quand il est naissant et que lon na fait aucun progrès, lon sent bien une cessation dinquiétude; mais il en survient dautres. Quoique les maux se succèdent ainsi les uns aux autres, on ne laisse pas de souhaiter la présence de sa maîtresse par lespérance de moins souffrir. Cependant, quand on la voit, on croit souffrir plus quauparavant. Les maux passés ne frappent plus, les présens touchent; et sur ce qui touche lon juge. Un amant dans cet état nestil pas digne de compassion ? .......... xxxxxxxxxx VICTOR COUSIN.
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