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Les Exilés
(1867)
1857-1879
A ma chère femme
Marie-Élisabeth de Banville
ce livre
de foi et d'espérance
est dédié
1- PRÉFACE
Ce livre est celui peut-être où
j'ai pu mettre le plus de moi-
même et de mon âme, et s'il devait rester un livre de moi,
je
voudrais que ce fût celui-ci; mais je ne me permets pas de telles
ambitions, car nous aurons vécu dans un temps qui s'est
médiocrement soucié de l'invincible puissance du Rhythme,
et dans
lequel ceux qui ont eu la noble passion de vouloir enfermer leurs
idées dans une forme parfaite et précise ont été
des exilés.
Les Exilés! quel sujet de poëmes, si j'avais eu plus de force!
En
prononçant ces deux mots d'une tristesse sans bornes, il semble
qu'on entende gémir le grand cri de désolation de l'Humanité
à
travers les âges et son sanglot infini que jamais rien n'apaise.
Ceux-ci, chassés par la jalouse colère des Rois ou par la
haine des
Républiques, ceux-là, victimes de la tyrannie des Dieux
nouveaux,
ils écoutent pleurer effroyablement la mer sonore, ou dans le morne
ciel fait d'un sombre azur ils regardent briller des étoiles
inconnues.
Ovide boit le lait des juments sous la tente de cuir du Sarmate,
et sur son pâle visage doré par le soleil de Florence, Dante
reçoit
la pluie noire du vieux Paris. Ceux-là sont-ils les vrais exilés
et
les plus misérables? Non, car un jour vient qu'on n'attendait pas,
qu'on n'osait pas espérer, où la patrie fermée se
rouvre, où les
oppresseurs ont été balayés par le souffle furieux
de l'Histoire,
et l'absent retrouve sa maison encore vivante et rallume son foyer
éteint.
Mais ceux pour qui j'ai toujours versé des larmes qui brûlent
mes
yeux, ce sont les êtres dont l'exil n'aura ni fin ni terme. Est-ce
ceux qui sont exilés dans la pauvreté, dans le vice, dans
l'absence, dans la douleur, ceux que la mort a séparés des
êtres
qui leur sont chers? Non, car ceux-là aussi peuvent être
plaints et
consolés par des êtres pareils à eux, et l'abîme
où ils se
lamentent peut être comblé par le repentir et par le désir
effréné
du ciel.
Ceux pour qui nulle espérance n'existe ici-bas, ce sont les
passants épris du beau et du juste, qui au milieu d'hommes
gouvernés par les vils appétits se sentent brûlés
par la flamme
divine, et où qu'ils soient, sont loin de leur patrie, adorateurs
des Dieux morts, champions obstinés des causes vaincues, chercheurs
de paradis qu'ont dévorés la ronce et les cailloux, et sur
le seuil
desquels s'est même éteinte comme inutile l'épée
flamboyante de
l'Archange. Ceux-là parfois rencontrent leurs frères si
rares,
comme eux exilés, et échangeant avec eux un signe de main
et un
triste sourire, ils plaignent la pierre même, qui, transportée
loin
de son soleil, pâlit et s'en va en poussière, et le grand
lion
mordu par le froid qui, dans la cage où l'homme l'a fait
prisonnier, étire ses membres souverains, bâille avec dédain
en
montrant sa langue rose, et parfois regarde avec étonnement, captif
comme lui, l'aigle qui fixait les astres sans baisser les yeux, et
qui dans la nuée en feu, déchirée par l'ouragan,
suivait d'une aile
jamais lassée le vol vertigineux de la foudre.
T. B.
Mardi, 24 novembre 1874.
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