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Le Sang de la coupe (1857)

LE SANG DE LA COUPE
1846-1879

PRÉFACE

Ce recueil n'a pas été, à l'origine, publié isolément; il a paru
pour la première fois, faisant suite aux Cariatides, aux
Stalactites et aux Odelettes, dans le volume intitulé: Poésies
complètes de Théodore de Banville, 1841-1854. Poulet-Malassis et de
Broise, éditeurs, Paris, 1857. Le succès de la Bibliothèque
Charpentier avait mis à la mode ces réimpressions des oeuvres
complètes d'un écrivain en un seul volume compact, et je dus, comme
tout le monde, obéir à cette mode universellement adoptée. Mais la
nécessité d'entasser et de faire tenir tant de poëmes en quatre
cents pages força alors mes éditeurs à supprimer les préfaces, les
épigraphes et les dates même des poëmes. C'est pourquoi je donne
ici aujourd'hui pour la première fois les quelques explications qui
devaient accompagner les ouvrages réunis sous ce titre: Le Sang de
la Coupe.
Comme on le verra par leurs dates scrupuleusement rétablies dans
cette édition définitive, plusieurs d'entre eux appartiennent à la
même époque de ma jeunesse que mon second recueil (Les Stalactites,
Paris, Michel Lévy, 1846). Mais divisant dès lors en deux parts des
oeuvres dont l'intention était très diverse, j'avais donné aux
Stalactites les odes, tout ce qui était la pure effusion lyrique,
tandis que je gardais surtout pour Le Sang de la Coupe les
tentatives que j'avais faites pour trouver la chose tant cherchée,
c'est-à-dire une forme moderne du poëme proprement dit. Le plus
important de mes essais en ce genre fut la Malédiction de Cypris.
En l'imaginant, je fus très préoccupé, comme je l'ai toujours été
d'ailleurs, de la nécessité qui existe pour le poëte, comme pour
l'homme, d'appartenir à la fois au présent, par le fait même de son
existence; au passé, d'où vient directement sa vie morale, par la
tradition et le souvenir; et à l'avenir, par ses aspirations et par
ses intuitions. L'idée réaliste qui consiste à vouloir que les
hommes et les oeuvres jaillissent spontanément et de rien, m'a
toujours paru fausse à tous les points de vue; car nous portons en
nous, que nous le voulions ou non, toute la destinée écoulée et
toute la destinée future de la race à laquelle nous appartenons, et
nous avons à la fois dans nos veines le sang de nos pères et le
sang de nos fils.
Or j'étais, dès mon entrée dans la vie, pénétré de cette vérité
que les Hellènes sont nos véritables aïeux spirituels, et que nous
avons hérité d'eux le culte de la beauté et de l'héroïsme. Si les
savants mythographes modernes (entre autres Louis Ménard) l'ont
prouvé scientifiquement, et nous ont démontré que notre religion de
pardon et d'amour s'accorde avec les religions helléniques, autant
qu'elle est hostile à l'idée judaïque d'un dieu implacable,
l'instinct des Racine, des La Fontaine, de tous les grands poëtes
du XVIIe siècle, leur avait fait deviner inconsciemment, mais très
nettement, cette parenté spirituelle de la France, chevalier et
poëte, avec le pays sacrè des Eschyle et des Pindare. Cette parenté
existe, elle est l'âme même de notre poésie; aussi ai-je cru
pouvoir introduire dans un poëme parisien Cypris, la force
expansive de la vie et du renouvellement des êtres, sans cesser
d'être très français et très moderne. Il m'a semblé qu'elle avait
le droit d'intervenir pour reprocher à la terre des héros et des
amants de mentir à sa gloire et à son génie. Si donc il y a quelque
audace dans cette conception, c'est du moins une audace voulue et
que je crois légitime.
Obstinément attaché, pendant toute ma carrière d'ouvrier et
d'artiste, à restituer les anciennes formes poétiques et à tenter
d'en créer de nouvelles, (ce qui est tout un,) et très intimement
persuadé que le théâtre ne trouvera chez nous sa forme définitive
que lorsque nous aurons su, comme les anciens, associer le chant et
l'ode au dialogue dramatique, j'avais souvent pensé qu'on devait
pouvoir, dans le drame, obtenir de très grands effets au moyen de
l'emploi de rhythmes qui seraient variés, reliés et enchainés selon
la diversité des situations et des personnages, et j'avais, dès
1846, écrit Le Jugement de Pâris, pour donner un échantillon de cet
art que j'entrevoyais. Peut-être y avait-il là une idée féconde.
Une seule fois il m'a été permis de l'essayer au théâtre, (Odéon,
26 décembre 1852,) dans une comédie satirique, mêlée d'odes
récitées, que j'avais écrite en collaboration avec Philoxène Boyer
sous ce titre: Le Feuilleton d'Aristophane. Pour pousser plus loin
ces essais, il aurait fallu avoir un théâtre à soi; j'ai dû me
borner à indiquer une route, qu'un autre poëte trouvera; car dans
le théâtre actuel, qui n'a que la parole et non le chant, l'homme
est représenté dans sa vie terrestre et matérielle, mais non avec
ses aspirations idéales et divines, sans lesquelles il ne serait
pas l'homme. Lacune évidente, et dont le pressentiment inspirait
déjà les stances du Cid et de Polyeucte, les choeurs d'Esther et
d'Athalie, et les intermèdes chantés et dansés des comédies de
Molière.
Enfin, contrairement au système qui a prévalu après moi, j'avais
employé aussi pour glorifier les anniversaires des génies, non la
forme dramatique, en ce cas puérile et ayant le défaut de
rapetisser et de tourner aux masques de carnaval les personnages
surnaturels qu'elle met en scène, mais l'ode encore, dialoguée ou
non, et j'avais eu le bonheur d'être encouragé dans ce genre de
tentatives par des artistes illustres. C'est à la prière de
Mademoiselle Rachel que fut composée pour un anniversaire de
Corneille l'ode intitulée: La Muse héroïque, et le succès de la
grande tragédienne montra bien en cette occasion comment la poésie
pure serait comprise et accueillie par le public, si la Comédie
osait se souvenir que, née déesse, elle a chanté avant de parler,
et que les chardons et le houx ne sont pas du tout plus réels que
les roses.
Je vois bien que l'événement ne semble pas avoir donné raison aux
aspirations de ma jeunesse, mais il faut toujours savoir à qui
restera le dernier mot. Quand la postérité, rejetant le fatras des
volumes inutiles, aura demandé à La Comédie Humaine le secret des
agitations et du paroxysme de vie qui tourmentent une société
torturée par la prochaine éclosion d'un idéal nouveau, c'est dans
les poëmes de Théophile Gautier qu'elle trouvera l'orgueil de sa
résignation superbe, comme elle trouvera dans Les Fleurs du Mal la
quintessence de sa spiritualité raffinée et douloureuse. Et quand
le Théâtre, noyé dans une mer de violence, de réalisme et de
platitude, sentira par-dessus sa tête des flots et des flots
encore, il étendra sa main vers le seul rameau qui pendra vers lui
et qui sera la Poésie, et il se retiendra, pour ne pas mourir, à
cette branche toujours verte.


Théodore de Banville.


Paris, mars 1874.

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