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Odes funambulesques (1857)

Avertissement (1859) + Préface (1857)

ODES FUNAMBULESQUES
1845-1859


AVERTISSEMENT
de la deuxième édition.
-- 1859 --

En écrivant à ses heures perdues les Odes funambulesques, l'auteur n'avait pas cette fois
essayé de créer une manifestation de sa pensée; il cherchait seulement une forme nouvelle. Aussi
pensait-il que sa signature ne devait pas être attachée à ce petit livre. La critique en a décidé
autrement, et l'auteur accepte son arrêt. Avec une merveilleuse intuition, ses juges ont tout
d'abord deviné ses intentions les plus secrètes; et, devenus maîtres de sa pensée intime, ils l'ont
révélée et expliquée au public avec une conscience et une habileté rares. L'auteur leur témoigne
sa soumission et sa reconnaissance en n'effaçant pas le nom qu'il leur a plu de replacer sur le
titre des Odes funambulesques.
Aujourd'hui, que pourrait-il dire sur le sens de cet opuscule qui n'ait été déjà dit et cent fois
mieux qu'il ne pourrait le faire? La langue comique de Molière étant et devant rester inimitable,
l'auteur a pensé, en relisant les poëtes du xvie siècle d'abord, puis Les Plaideurs, le quatrième
acte de Ruy Blas et l'admirable premier acte de L'École des Journalistes, qu'il ne serait pas
impossible d'imaginer une nouvelle langue comique versifiée, appropriée à nos moeurs et à notre
poésie actuelle, et qui procéderait du véritable génie de la versification française en cherchant
dans la rime elle-même ses principaux moyens comiques.
De plus il s'est souvenu que les genres littéraires arrivés à leur apogée ne sauraient mieux
s'affirmer que par leur propre parodie, et il lui a semblé que ces essais de raillerie, même
inhabiles, serviraient peut-être à mesurer les vigoureuses et puissantes ressources de notre poésie
lyrique. N'est-ce pas parce que Les Orientales sont des chefs-d'oeuvre qu'elles donnent même
à leurs caricatures un fugitif reflet de beauté? Et, s'il était permis d'invoquer ici l'exemple de
celui que nous devons toujours nommer à genoux, la Batrachomyomachie ne fait-elle pas voir
mieux que tous les commentaires possibles le rayonnement inouï et les aveuglantes splendeurs
de l'Iliade?

Bellevue, janvier 1859.

PRÉFACE
-- 1857 --


Eh quoi! s'écria-t-il, ce pont n'était-
il donc pas assez beau lorsqu'il parais-
sait avoir été construit en jaspe? Ne
doit-on pas craindre d'y poser les pieds,
maintenant qu'il nous apparaît comme un
charmant et précieux assemblage d'éme-
raudes, de chrysoprases et de chryso-
lithes?
Goethe, L'Homme à la Lampe.


Les Éditeurs des Odes funambulesques ont-ils eu raison de rassembler en un volume ces feuilles
volantes que le poëte avait abandonnées comme un jouet pour la récréation des premières brises? Voilà
assurément des fantaisies plus que frivoles; elles ne changeront en rien la face de la société, et elles ne
se font même pas excuser, comme d'autres poëmes de ce temps, par le génie. Bien plus, la borne idéale
qui marque les limites du bon goût y est à chaque instant franchie, et, comme le remarque judicieuse-
ment M. Ponsard dans un vers qui survivrait à ses oeuvres, si ses oeuvres elles-mêmes ne devaient
demeurer immortelles,

Quand la borne est franchie, il n'est plus de limite.

Plus de limite, en effet, c'est le pays des fleuves aurifères, des neiges éternelles, des forêts de fleurs.
Voici l'héliante, l'asclépias, la mauve écarlate, la mousse blanche d'Espagne, les oiseaux-mouches, les
troupeaux de buffalos et d'antilopes. Dans ces prairies ondulées, dans ces océans de verdure, habités
aussi par des dindons, parcourus en tous sens par des Indiens coloriés d'une manière bizarre, notre
homme, vêtu d'une bonne blouse de peau de daim et chaussé de mocassins aux semelles épaisses, chasse
aux chevelures. Pourquoi la prairie parisienne n'aurait-elle pas son Henri Haller et son capitaine Mayne-
Reid? Il y a bien la question du sang humain; rassurez-vous, toutefois: dans le grand désert dont la
Banque de France et la Monnaie sont les oasis, tout le monde est chauve, et ce seront des perruques
seulement que l'ennemi de Navajoes en frac suspendra à sa ceinture. La balle de son rifle ne tuera que
des mannequins à épouvanter les oiseaux, s'il reste même de ces mannequins-là! car les oiseaux sont
devenus très malins. Ils ont lu les chasses de M. Elzéar Blaze et celles de M. Viardot. Ils ont lu par
la même occasion d'autres chasses et aussi quelques recueils d'ana; si par hasard on les en priait bien
fort, ils feraient leurs Échos de Paris et leur Courrier de Paris tout comme M. Edmond Texier ou M.
Villemot.
« D'autres temps, d'autres oiseaux! d'autres oiseaux, d'autres chansons! » murmure le divin Henri
Heine, et il ajoute:
« Quel piaillement! on dirait des oies qui ont sauvé le Capitole!
« Quel ramage! Ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans les serres qui se donnent
des airs d'aigles portant la foudre de Jupiter. »
Eh bien, que ferez-vous, Argiens aux cnémides élégantes? Attaquerez-vous ces moineaux et ces oies
à grands coups de lance? N'est-ce pas assez d'une sarbacane pour mettre en fuite une couvée de pier-
rots, et, quant aux volatiles plus graves, à ceux qui servent de point de comparaison pour exprimer la
majesté de Héra aux bras de neige, il suffit sans doute de leur arracher de l'aile une plume pour écrire
un mot. Un mot! n'est-ce pas beaucoup déjà, lorsque tant de messieurs affairés font un métier de
cheval, et, les yeux crevés, tournent du matin au soir la roue d'un pressoir qui n'écrase rien?
Assurément ce temps-ci est un autre temps; ce qu'il appelle à grands cris, ce sont les oiseaux joyeux
et libres; c'est la chanson bouffonne et la chanson lyrique. Lyrique, parce qu'on mourra de dégoût si
l'on ne prend pas, de-ci de-là, un grand bain d'azur, et si l'on ne peut quelquefois, pour se consoler
de tant de médiocrités, « rouler échevelés dans les étoiles »; bouffonne... tout simplement, mon Dieu!
parce qu'il se passe autour de nous des choses très drôles. De temps en temps Aristophane refait bien
sa comédie de Ploutos, qu'il intitule Mercadet, ou une autre de ses comédies, qu'il intitule Vautrin, ou
Les Saltimbanques, ou autrement; mais toutes sortes d'obstacles arrêtent le cours des représentations,
car enfin l'art dramatique est dans le marasme. Et puis, à ces satires refaites après coup, il manque
toujours la parabase des Oiseaux; il manque les choeurs, ces Odes vivantes qui font passer des person-
nages aux spectateurs du drame la même coupe remplie jusqu'aux bords d'un vin réparateur. En quelle
langue peut-on s'écrier aujourd'hui sur un théâtre: « Faibles humains, semblables à la feuille légère,
impuissantes créatures pétries de limon et privées d'ailes, pauvres mortels condamnés à une vie
éphémère et fugitive comme l'ombre ou comme un songe léger, écoutez les oiseaux, êtres immortels,
aériens, exempts de vieillesse, occupés d'éternelles pensées (1)! » En quelle langue pourrions-nous dire
aux boursiers, qui lisent dans leur stalle le cours de la Bourse: « L'Amour s'unissant aux ténèbres du
Chaos ailé engendra notre race au sein du vaste Tartare, et la mit au jour la première. Avant que
l'Amour eût tout mêlé, la race des Immortels n'existait pas encore; mais quand le mélange de toutes
choses fut accompli, alors parut le ciel, l'océan, la terre et la race immortelle des Dieux. Ainsi nous
sommes beaucoup plus anciens que tous les Dieux. Nous sommes fils de l'Amour, mille preuves
l'attestent (2). »
J'entre dans un théâtre de genre à l'instant précis ou la salle croule sous les bravos. En effet, le rideau
s'est levé sur un décor aussi hideux qu'un véritable salon bourgeois. Aux fenêtres, de vrais rideaux en
damas laine et soie attachés avec de vraies torsades de passementerie à de vraies patères en cuivre
estampé. Sur la cheminée, une vraie pendule de Richond. Puis de vrais meubles et une vraie lampe avec
un vrai abat-jour rose en papier gaufré. Voici un vrai comédien qui met ses vraies mains dans ses vraies
poches; il fume un vrai cigare; il dit: Qu'est-ce que t'as? comme un vrai commis de nouveautés; les
applaudissements roulent comme un tonnerre, et la foule ne se sent pas d'aise. -- « Avez-vous vu? Il
fume un vrai cigare! Il a une vraie culotte; regardez comme il prend bien son chapeau! Il a dit: J'aime
Adèle, tout à fait comme M. Édouard que nous connaissons, lorsqu'il allait épouser Adèle! » Tu as
raison, bon public. Tout cela est réel comme le papier timbré, le rhume de cerveau et le macadam. Les
gens qui se promènent sur ce tréteau encombré de poufs, de fauteuils capitonnés et de chaises en laque,
semblent en effet s'occuper de leurs affaires; mais est-ce que je les connais, moi spectateur? Est-ce que
leurs affaires m'intéressent? Je connais Hamlet, je connais Roméo, je connais Ruy Blas, parce qu'ils
sont exaltés par l'amour, mordus par la jalousie, transfigurés par la passion, poursuivis par la fatalité,
broyés par le destin. Ils sont des hommes, comme je suis un homme. Comme moi ils ont vu des lacs,
des forêts, des grands chemins, des cieux constellés, des clairières argentées par la lune. Comme moi
ils ont adoré, ils ont prié, ils ont subi mille agonies, la souffrance a enfoncé dans leurs coeurs les
pointes de mille glaives. Mais comment connaîtrais-je ces bourgeois nés dans une boîte? Ils ont, me
direz-vous, les mêmes tracas que moi, de l'argent à gagner et à placer, des termes à payer, des remèdes
à acheter chez le pharmacien. Mais justement c'est pour oublier tous ces ennuis que je suis venu dans
un théâtre! Que ces gens-là me soient étrangers, cela ne serait encore rien; ce qu'il y a de pis, c'est que
je leur suis, moi, profondément étranger. Ils ne savent rien de moi, ils ne m'aiment pas, ils ne me
plaignent pas quand je suis désolé, ils ne me consolent pas quand je pleure, ils ne souriraient guère de
ce qui me fait rire aux éclats.
A chaque instant le choeur antique disait au spectateur: « Nous avons toi et moi la même patrie, les
mêmes Dieux, la même destinée; c'est ta pensée qui acère ma raillerie, c'est ton ironie qui a fait éclater
mon rire en notes d'or. » A défaut de choeur, Racine et Shakspeare disent cela eux-mêmes. Ils le disent
à chaque vers, à chaque ligne, à chaque mot, tant leur âme individuelle est pénétrée, envahie et
submergée par l'âme humaine. Mais aujourd'hui, même dans les oeuvres où par hasard le génie
comique éclate en liberté, l'auteur a toujours l'air de faire tous ces mots-là pour lui et de s'amuser tout
seul. Il manque toujours le choeur, ou du moins ce mot, ce cri, ce signe qui invite à la communion
fraternelle. Si le poëte des Odes funambulesques pouvait avouer un instant cette fatuité, nous dirions
qu'il a voulu tenter comme des essais de choeurs pour Vautrin, pour Les Saltimbanques, pour Jean
Hiroux, la plus haute tragédie moderne, encore à faire. Il se serait efforcé de rompre la glace qui sépare
de la foule quelques-unes des célébrités contemporaines, et de montrer violemment dans une ombre
déchirée par un rayon de lumière leur côté humain et familier. En un mot, il aurait tâché de faire avec
la Poésie, cet art qui contient tous les arts et qui a les ressources de tous les arts, ce que se propose la
Caricature quand elle est autre chose qu'un barbouillage. Hâtons-nous de dire qu'il n'a biographié
personne. Il n'a pas même vu extérieurement et de très loin le mur qui environne la vie privée. Ceci
est utile à constater, à un moment où, si cela continue, nous finirons par être dégôutés même de Plutar-
que.
Ici la critique reprend la parole. -- « Vous vouliez peindre votre temps, à la bonne heure. Était-ce une
raison pour marcher sur la tête et pour vous vêtir d'oripeaux désordonnés et bizarres? Est-ce pour
peindre quelque chose, s'il vous plaît, que vous affectez ces mètres extravagants, ces césures effrontées,
ces rimes d'une sauvagerie enfantine? » Peut-être bien. Un homme qui est très spirituel malgré sa
réputation d'homme d'esprit, M. Nestor Roqueplan, a défini notre époque par un seul mot très éloquent:
le Paroxysme. Selon lui, le grand caractère de notre âge complexe était celui-ci, que tout s'est élevé
à un degré extrême d'intensité. Pour éclairer ce qu'éclairait autrefois la chandelle classique, il faut des
orgies de gaz, des incendies, des fournaises et des comètes. On était riche avec dix mille livres de rente,
et maintenant, si un banquier ne possède que dix millions de francs, chacun dit de lui: « Ce pauvre un
tel n'est guère à son aise! » Où il y avait du gris, nous mettons du vermillon pur, et nous trouvons que
cela est encore bien gris. Nos écrivains sont si spirituels que leurs cheveux en tombent, nos femmes si
éclatantes qu'elles font peur aux boeufs, nos voitures si fines qu'elles se cassent en mille miettes.
Lorsque le chroniqueur des Nouvelles à la main a imaginé sa définition, il ne se trompait certes pas
et il y avait là quelque chose de bien observé. Il faut désormais faire un pas de plus. Nous en sommes
toujours au paroxysme, mais au paroxysme de l'absurde. Bien entendu, nous parlons seulement ici du
côté extérieur et pittoresque des moeurs. Rien n'empêche et ne saurait empêcher l'essor de la Science,
de la Poésie, du Génie dans toutes ses manifestations, enfin de ce qui est la vie même de la France.
Mais l'existence dans la rue, le côté des choses qui sollicite l'observation superficielle est devenu
essentiellement absurde et caricatural. Nous ressemblons tous à ces baladins qui, aux derniers jours du
carnaval, jouent Les Rendez-vous bourgeois travestis, chacun portant un costume opposé à l'esprit de
son rôle. Vous entrez dans le bureau d'un petit journal, vous y trouvez des vieillards qui regrettent le
bon vieux temps; vous allez chez un acteur, vous le voyez en train de faire des chiffres; vous montez
chez une courtisane, elle est abonnée au Siècle. Ce jeune homme adorable, fatal comme Lara et habillé
comme Brummel, est un usurier. Ce monsieur qui tient ses livres de maison en partie double, et qui
sert d'intermédiaire pour trouver de l'argent, c'est un poëte. Mon domestique ne se contente plus d'être
mis dans la gazette; il fait bâtir des maisons, et ce pauvre homme en habit râpé qui monte dans un om-
nibus est un duc plus ancien que les La Trimouille.
Il reste un descendant de Godefroy de Bouillon, il chante dans les choeurs de l'Opéra; et le dernier
des comtes de Foix, M. Eugène Grailly, était acteur à la Porte-Saint-Martin. Un saltimbanque a récem-
ment attaché son trapèze sous le pont suspendu qui domine la cataracte du Niagara, et, dans les
variations du Carnaval de Venise, Mme Carvalho a montré qu'avec son gosier elle jouait du violon
mieux que Paganini: après cela venez dire que la versification des Odes funambulesques est excessive
ou imprudente! Sans parler des élus qui ont fait Les Feuilles d'Automne, La Comédie de la Mort, Les
Méditations, Rolla, Les Iambes, Éloa, Les Ternaires, Les Fleurs du Mal, et d'autres beaux livres, il y
a ici deux écrivains qui possèdent des natures essentiellement poétiques, ce sont MM. Louis Veuillot
et Proudhon, les deux implacables adversaires de la poésie et des poëtes. Dans un morceau merveilleux
d'inspiration lyrique, M. Proudhon, qui n'a jamais lu un vers, s'est rencontré, presque idée pour idée,
avec Les Litanies de Satan, de M. Charles Baudelaire. Dans Corbin et d'Aubecourt, M. Louis Veuillot
a donné une page digne de Burns: c'est la description de la cour d'une vieille maison dans le faubourg
Saint-Germain, avec son puits à la serrurerie ouvragée et son lilas délicieusement fleuri sur un tronc
antique.
Les cordonniers font des romans, les notaires et les maîtres d'écriture ventrus se moquent de M.
Prudhomme, les vices d'Herpillis, de Léontion, de Danaë et d'Archeanassa sont tombés aux cuisinières,
et après avoir très spirituellement égayé Le Charivari, Le Corsaire, Le Figaro et Le Tintamarre, les
plaisanteries contre la tragédie ont été accaparées par des imbéciles. S'il plaît donc à Daumier, en ses
figures énergiques et puissantes, de tracer un pan d'habit un peu trop tordu par le vent du nord ou une
main qui ait presque six doigts, il n'y a vraiment pas là de quoi fouetter un chat. Les enthousiastes du
comique rimé, qui regrettent amèrement de l'avoir vu disparaître de notre poésie après Les Plaideurs,
savent quelles difficultés surhumaines notre versification oppose à l'artiste qui veut faire vibrer la corde
bouffonne. Si l'on nous permet de retourner ici un mot célèbre, ils savent combien il est inouï de
pouvoir rester fougueux sur un cheval calme. Le problème assurément n'est pas résolu dans le pauvre
petit bouquin étrange que voici, improvisé au hasard et bribe par bribe à vingt époques différentes.
Mais, tel qu'il est, il pourra sans doute distraire pendant dix minutes les amateurs de poésie et d'art:
il y a eu dans tous les siècles beaucoup de livres dont on n'en pourrait pas dire autant, et qui ne valent
pas une cigarette.
Pour ce qui regarde les formes spéciales imitées dans quelques pièces, est-il nécessaire de rappeler
encore une fois que la parodie a toujours été un hommage rendu à la popularité et au génie? Nous
croirions faire injure à nos lecteurs en supposant qu'il pût se trouver parmi eux une âme assez méchante
pour voir dans ces jeux où un poëte obscur raille sa propre poésie, une odieuse attaque contre le père
de la nouvelle poésie lyrique, contre le demi-dieu qui a façonné la littérature contemporaine à l'image
de son cerveau, contre l'illustre et glorieux ciseleur des Orientales. Quant aux personnalités éparses
dans ces pages éphémères, qui pourraient-elles raisonnablement courroucer? Nous le répétons de
nouveau, ce ne sont et ce ne pouvaient être que des caricatures absolument fantastiques. Or nous ne
savons pas que ni M. Thiers, ni M. de Falloux, ni M. Louis Blanc, ni M. de Montalembert, ni M.
Proudhon, ni tant d'hommes d'État et d'écrivains éminents se soient jamais fâchés à propos des
singuliers profils que leur ont prêtés les dessinateurs humoristes. Il nous reste seulement le regret
d'avoir cru à la lettre apocryphe signée Thomas Couture; mais notre javelot perdu n'aura même pas
égratigné cette jeune gloire.
Un mot encore: les Odes funambulesques n'ont pas été signées, tout bonnement parce qu'elles ne
valaient pas la peine de l'être. Et d'ailleurs, si l'on devait les restituer à leur véritable auteur, toutes
les satires parisiennes, quelles qu'elles soient, ne porteraient-elles pas le nom du facétieux inconnu qui
s'appelle tout le monde? Enfin, ennemi lecteur, avant de condamner ce fragile essai de pamphlet en rhy-
thmes, et de le jeter dédaigneusement à la corbeille avec le dernier numéro du Réalisme, songe que la
Satire magistrale de Boileau ne peut plus servir en 1857, ni même plus tard, comme arme du moins.
Heureux celui qui pourrait non pas trouver, non pas compléter, mais seulement fixer pour quelques
jours au point où elle est parvenue la formule rimée de notre esprit comique! Sommes-nous sûrs que
les chevaux indomptés ne viendront plus jamais mordre l'écorce de nos jeunes arbres? Eh bien, le jour
où cette fatalité planerait sur nous, le jour où se lèvera haletant, courroucé et terrible, le chanteur
d'Odes qui sera le Tyrtée de la France ou son fougueux Théodore Kerner, s'il cherche la langue de
l'Iambe armé de clous dans Le Ménage Parisien ou dans L'Honneur et l'Argent, il ne l'y trouvera pas;
ce n'est pas dans le sang du lapin ou du pigeon gris que le guerrier libre du pays des fleuves
empoisonne ses flèches vengeresses.

Février 1857.

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