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Théodore de Banville
1823 - 1891
1 Les Cariatides (1843)
- Amours d'Élise
9 - O mon âme, ma voix pensive...
«Sans la justesse de l'expression, pas de poésie.»
Théodore de Banville, Petit Traité de poésie française.

LES CARIATIDES

LIVRE DEUXIÈME
O mon âme, ma voix pensive..

IV

O mon âme, ma voix pensive,
O mon trésor échevelé,
Mon myosotis de la rive,
Mon astre, mon rêve étoilé!

Mon amour, ma blanche sirène,
Calice d'argent où je bois,
O ma jeune esclave, ô ma reine,
Mon poëme à la douce voix!

Pourquoi, mon bel ange sans aile,
Folle enfant qui me caressez,
Pourquoi donc êtes-vous si belle
Avec vos longs cheveux tressés?

Oh! quand dans nos lointaines courses,
Sous l'abri des feuillages verts
15 Nous allons cueillir près des sources
Des pâquerettes et des vers,

Pourquoi le ciel bleu sur nos têtes
Met-il son manteau de saphir,
Et pourquoi la campagne en fêtes
Rit-elle au souffle du zéphyr?

Pourquoi dans la petite chambre,
Lorsque tout bruit lointain se fond,
L'air est-il comme imprégné d'ambre,
L'eau pure, le divan profond?

Enfant, sais-tu quelle puissance
Nous enveloppe d'un regard,
Et quels mots, de leur ciel immense,
Nous disent la Nature et l'Art?

La Nature nous dit: Poëtes,
A vous mes ruisseaux et mes prés,
A vous mon ciel bleu sur vos têtes,
A vous mes jardins diaprés!

A vous mes suaves murmures
Et mes riches illusions,
Mes épis, mes vendanges mûres
Et mes couronnes de rayons!

L'Art nous dit: A vous mes richesses,
Mes symboles, mes libertés,
Mes bijoux faits pour les duchesses,
Mes cratères aux flancs sculptés!

A vous mes étoffes de soie,
A vous mon luxe armorial
Et ma lumière qui flamboie
Comme un palais impérial!

A vous mes splendides trophées,
Mes Ovides, mes Camoëns,
Mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées,
Mes Cimarosas, mes Rubens!

Eh bien! oui, l'Art et la Nature
Ont dit vrai tous les deux. A nous
La source murmurante et pure
Qui me voit baiser tes genoux!

A nous les étoffes soyeuses,
A nous tout l'azur du blason,
A nous les coupes glorieuses
Où l'on sent mourir la raison;

A nous les horizons sans voiles,
A nous l'éclat bruyant du jour,
A nous les nuits pleines d'étoiles,
A nous les nuits pleines d'amour!

A nous le zéphyr dans la plaine,
A nous la brise sur les monts
Et tout ce dont la vie est pleine,
Et les cieux, puisque nous aimons!

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