Alfred de Musset
( 1810 - 1857 )

103 _ 103 _ Premières poésies 1829-1835

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(Paris, Garnier, « Classiques Garnier », 1985) - Bibliothèque nationale de France

Premières poésies . 1829-1835 / Alfred de Musset ; [éd. Par Maurice Allem]

Premières poésies 1829-1835

Au lecteur des deux volumes de vers de l'auteur


Ce livre est toute ma jeunesse;

Je l'ai fait sans presque y songer.

Il y paraît, je le confesse,

Et j'aurais pu le corriger.

Mais quand l'homme change sans cesse,

Au passé pourquoi rien changer?

Va-t'en, pauvre oiseau passager;

Que Dieu te mène à ton adresse!

Qui que tu sois, qui me liras,

Lis-en le plus que tu pourras,

Et ne me condamne qu'en somme.

Mes premiers vers sont d'un enfant,

Les seconds d'un adolescent,

Les derniers à peine d'un homme.


Don Paez


I had been happy, if the general camp,

Pioneers and all, had tasted her sweet body

So I had nothing known.

Othello.


I


Je n'ai jamais aimé, pour ma part, ces bégueules

Qui ne sauraient aller au Prado toutes seules,

Qu'une duègne toujours de quartier en quartier

Talonne, comme fait sa mule au muletier;

Qui s'usent, à prier, les genoux et la lèvre,

Se courbant sur le grès, plus pâles dans leur fièvre

Qu'un homme qui, pieds nus, marche sur un serpent,

Ou qu'un faux monnayeur, au moment qu'on le pend.

Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie,

Portent un coeur châtré de toute noble envie;

Elles n'ont pas de sang et pas d'entrailles. - Mais,

Sur ma tête et mes os, frère, je vous promets

Qu'elles valent encor quatre fois mieux que celles

Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles.

Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous,

Savent dans un manchon cacher un billet doux,

Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie,

Jeter d'un balcon d'or une échelle de soie,

Suivre l'imbroglio de ces amours mignons,

Poussés en une nuit comme des champignons.

Si charmantes, d'ailleurs! Aimant en enragées

Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées.

Mais, oh! La triste chose et l'étrange malheur,

Lorsque dans leurs filets tombe un homme de coeur!

Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire

Qui pressait dans ses bras son amante de pierre,

Réchauffer de baisers un marbre, mieux vaudrait

Une louve affamée en quelque âpre forêt.

Ce que je dis ici, je le prouve en exemple.

J'entre donc en matière, et, sans discours plus ample,

Ecoutez une histoire:

Un mardi, cet été,

Vers deux heures de nuit, si vous aviez été

Place San-Bernardo, contre la jalousie

D'une fenêtre en brique, à frange cramoisie,

Et que, le cerveau mû de quelque esprit follet,

Vous eussiez regardé par le trou du volet,

Vous auriez vu, d'abord, une chambre tigrée,

De candélabres d'or ardemment éclairée;

Des marbres, des tapis montant jusqu'aux lambris;

Çà et là, les flacons d'un souper en débris;

Des vins, mille parfums; à terre, une mandore

Qu'on venait de quitter, et frémissant encore,

De même que le sein d'une femme frémit

Après qu'elle a dansé. - Tout était endormi;

La lune se levait; sa lueur souple et molle,

Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole,

Sur les pâles velours et le marbre changeant

Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.

Si bien que, dans le coin le plus noir de la chambre,

Sur un lit incrusté de bois de rose et d'ambre,

En y regardant bien, frère, vous auriez pu,

Dans l'ombre transparente, entrevoir un pied nu.

- Certes, l'Espagne est grande, et les femmes d'Espagne

Sont belles; mais il n'est château, ville ou campagne,

Qui, contre ce pied-là, n'eût en vain essayé

(Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied.

Il était si petit, qu'un enfant l'eût pu prendre

Dans sa main. - N'allez pas, frère, vous en surprendre;

La dame dont ici j'ai dessein de parler

Etait de ces beautés qu'on ne peut égaler:

Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse

De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.

Cependant, les rideaux, autour d'elle tremblant,

La laissaient voir pâmée aux bras de son galant;

Oeil humide, bras morts, tout respirait en elle

Les langueurs de l'amour, et la rendait plus belle.

Sa tête avec ses seins roulait dans ses cheveux,

Pendant que sur son corps mille traces de feux,

Que sa joue empourprée, et ses lèvres arides,

Qui se pressaient encor, comme en des baisers vides,

Et son coeur gros d'amour, plus fatigué qu'éteint,

Tout d'une folle nuit vous eût rendu certain.

Près d'elle, son amant, d'un oeil plein de caresse,

Cherchant l'oeil de faucon de sa jeune maîtresse,

Se penchait sur sa bouche, ardent à l'apaiser,

Et pour chaque sanglot lui rendait un baiser.

Ainsi passait le temps. - Sur la place moins sombre

Déjà le blanc matin faisant grisonner l'ombre,

L'horloge d'un couvent s'ébranla lentement;

Sur quoi le jouvenceau courut, en un moment,

D'abord à son habit, ensuite à son épée;

Puis, voyant sa beauté de pleurs toute trempée:

"Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir!

- Déjà partir, méchant! - Bah! je viendrai vous voir

Demain, midi sonnant; adieu, mon amoureuse!

- Don Paez; don Paez! Certe, elle est bien heureuse,

La galante pour qui vous me laissez sitôt.

- Mauvaise! vous savez qu'on m'attend au château.

Ma galante, ce soir, mort-Dieu, c'est ma guérite.

- Eh! pourquoi donc alors l'aller trouver si vite?

Par quel serment d'enfer êtes-vous donc lié?

- Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied!

- Mais regardez un peu, qu'un lit de bois de rose,

Des fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close,

Tout cela ne vaut pas, pour un fin cavalier,

Une vieille guérite au coin d'un vieux pilier!

- La belle épaule blanche, ô ma petite fée!

Voyons, un beau baiser. - Comme je suis coiffée!

Vous êtes un vilain! - La paix! Adieu, mon coeur;

Là, là, ne faites pas ce petit air boudeur.

Demain, c'est jour de fête, un tour de promenade,

Veux-tu? - Non, ma jument anglaise est trop malade.

- Adieu donc; que le diable emporte ta jument!

- Don Paez! mon amour, reste encore un moment.

- Ma charmante, allez-vous me faire une querelle?

Ah! je m'en vais si bien vous décoiffer, ma belle,

Qu'à vous peigner, demain, vous passerez un jour!

- Allez-vous-en, vilain! - Adieu, mon seul amour!"

Il jeta son manteau sur sa moustache blonde,

Et sortit; l'air était doux, et la nuit profonde;

Il détourna la rue à grands pas, et le bruit

De ses éperons d'or se perdit dans la nuit.

Oh! dans cette maison de verdeur et de force,

Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,

Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,

Heureux, heureux celui qui frappe de la main

Le col d'un étalon rétif, ou qui caresse

Les seins étincelants d'une folle maîtresse!


II


Don Paez, l'arme au bras, est sur les arsenaux;

Seul, en silence, il passe au revers des créneaux;

On le voit comme un point; il fume son cigare

En route, et d'heure en heure, au bruit de la fanfare,

Il mêle sa réponse au qui-vive effrayant

Que des lansquenets gris s'en vont partout criant.

Près de lui, çà et là, ses compagnons de guerre,

Les uns dans leurs manteaux s'endormant sur la terre,

D'autres jouant aux dés. - Propos, récits d'amours,

Et le vin (comme on pense), et les mauvais discours

N'y manquent pas. - Pendant que l'un fait, après boire,

Sur quelque brave fille une méchante histoire,

L'autre chante à demi, sur la table accoudé.

Celui-ci, de travers examinant son dé,

A chaque coup douteux grince dans sa moustache.

Celui-là, relevant le coin de son panache,

Fait le beau parleur, jure; un autre, retroussant

Sa barbe à moitié rouge, aiguisée en croissant,

Se verse d'un poignet chancelant, et se grise

A la santé du roi, comme un chantre d'église.

Pourtant un maigre suif, allumé dans un coin,

Chancelle sur la nappe à chaque coup de poing.

Voici donc qu'au milieu des rixes, des injures,

Des bravos, des éclats qu'allument les gageures,

L'un d'eux: "Messieurs, dit-il, vous êtes gens du roi,

Braves gens, cavaliers volontaires. - Bon. - Moi,

Je vous déclare ici trois fois gredin et traître,

Celui qui ne va pas proclamer, reconnaître,

Que les plus belles mains qu'en ce chien de pays

On puisse voir encor de Burgos à Cadix,

Sont celles de dona Cazales de Séville,

Laquelle est ma maîtresse, au dire de la ville!"

Ces mots, à peine dits, causèrent un haro

Qui du prochain couvent ébranla le carreau.

Il n'en fut pas un seul qui de bonne fortune

Ne se dît passé maître, et n'en vantât quelqu'une:

Celle-ci pour ses pieds, celle-là pour ses yeux;

L'autre c'était la taille, et l'autre les cheveux.

Don Paez, cependant, debout et sans parole,

Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,

Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir

Sa maîtresse passer, blanche avec un oeil noir!

"Messieurs, cria d'abord notre moustache rousse.

La petite Inésille est la peau la plus douce

Où j'aie encor frotté ma barbe jusqu'ici.

- Monsieur, dit un voisin rabaissant son sourcil,

Vous ne connaissez pas l'Arabelle; elle est brune

Comme un jais. - Quant à moi, je n'en puis citer une,

Dit quelqu'un, j'en ai trois. - Frères, cria de loin

Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin,

Vous m'avez éveillé; je rêvais à ma belle.

- Vrai, mon petit ribaud! dirent-ils, quelle est-elle?"

Lui, bâillant à moitié: "Par Dieu! c'est l'Orvado,

Dit-il, la Juana, place San-Bernardo."

Dieu fit que don Paez l'entendit; et la fièvre

Le prenant aux cheveux, il se mordit la lèvre:

"Tu viens là de lâcher quatre mots imprudents,

Mon cavalier, dit-il, car tu mens par tes dents!

La comtesse Juana d'Orvado n'a qu'un maître,

Tu peux le regarder, si tu veux le connaître.

- Vrai? reprit le dragon; lequel de nous ici

Se trompe? Elle est à moi, cette comtesse aussi.

- Toi? s'écria Paez; mousqueton d'écurie,

Prendras-tu ton épée, ou s'il faut qu'on t'en prie?

Elle est à toi, dis-tu? Don Etur! sais-tu bien

Que j'ai suivi quatre ans son ombre comme un chien?

Ce que j'ai fait ainsi, penses-tu que le fasse

Ce peu de hardiesse empreinte sur ta face,

Lorsque j'en saigne encor, et qu'à cette douleur

J'ai pris ce que mon front a gardé de pâleur?

- Non, mais je sais qu'en tout, bouquets et sérénades,

Elle m'a bien coûté deux ou trois cents cruzades.

- Frère, ta langue est jeune et facile à mentir.

- Ma main est jeune aussi, frère, et rude à sentir.

- Que je la sente donc, et garde que ta bouche

Ne se rouvre une fois, sinon je te la bouche

Avec ce poignard, traître, afin d'y renfoncer

Les faussetés d'enfer qui voudraient y passer.

- Oui-da! celui qui parle avec tant d'arrogance,

A défaut de son droit, prouve sa confiance;

Et quand avons-nous vu la belle? Justement

Cette nuit?

- Ce matin.

- Ta lèvre sûrement

N'a pas de ses baisers sitôt perdu la trace?

- Je vais te les cracher, si tu veux, à la face.

- Et ceci, dit Etur, ne t'est pas inconnu?"

Comme, à cette parole, il montrait son sein nu,

Don Paez, sur son coeur, vit une mèche noire

Que gardait sous du verre un médaillon d'ivoire;

Mais dès que son regard, plus terrible et plus prompt

Qu'une flèche, eut atteint le redoutable don,

Il recula soudain de douleur et de haine,

Comme un taureau qu'un fer a piqué dans l'arène:

"Jeune homme, cria-t-il, as-tu dans quelque lieu

Une mère, une femme? ou crois-tu pas en Dieu?

Jure-moi par ton Dieu, par ta mère et ta femme,

Par tout ce que tu crains, par tout ce que ton âme

Peut avoir de candeur, de franchise et de foi,

Jure que ces cheveux sont à toi, rien qu'à toi!

Que tu ne les as pas volés à ma maîtresse,

Ni trouvés, - ni coupés par derrière à la messe!

- J'en jure, dit l'enfant, ma pipe et mon poignard.

- Bien! reprit don Paez, le traînant à l'écart,

Viens ici, je te crois quelque vigueur à l'âme.

En as-tu ce qu'il faut pour tuer une femme?

Frère, dit don Etur, j'en ai trois fois assez

Pour donner leur paiement à tous serments faussés.

- Tu vois, prit don Paez, qu'il faut qu'un de nous meure.

Jurons donc que celui qui sera dans une heure

Debout, et qui verra le soleil de demain,

Tuera la Juana d'Orvado de sa main.

- Tope, dit le dragon, et qu'elle meure, comme

Il est vrai qu'elle va causer la mort d'un homme."

Et sans vouloir pousser son discours plus avant,

Comme il disait ce mot, il mit la dague au vent.

Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,

Deux louves, remuant les feuilles desséchées,

S'arrêter face à face, et se montrer la dent;

La rage les excite au combat; cependant

Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;

Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.

Tels, et se renvoyant de plus sombres regards,

Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts,

S'observent; - par instants entre leur main rapide

S'allume sous l'acier un éclair homicide.

Tandis qu'à la lueur des flambeaux incertains,

Tous viennent à voix basse agiter leurs destins,

Eux, muets, haletants vers une mort hâtive,

Pareils à des pêcheurs courbés sur une rive,

Se poussent à l'attaque, et, prompts à riposter,

Par l'injure et le fer tâchent de s'exciter.

Etur est plus ardent, mais don Paez plus ferme.

Ainsi que sous son aile un cormoran s'enferme,

Tel il s'est enfermé sous sa dague; - le mur

Le soutient; à le voir, on dirait à coup sûr

Une pierre de plus dans les pierres gothiques

Qu'agitent les falots en spectres fantastiques.

Il attend. - Pour Etur, tantôt d'un pied hardi,

Comme un jeune jaguar, en criant il bondit;

Tantôt calme à loisir, il le touche et le raille,

Comme pour l'exciter à quitter la muraille.

Le manège fut long. Pour plus d'un coup perdu,

Plus d'un bien adressé fut aussi bien rendu,

Et déjà leurs cuissards, où dégouttaient des larmes,

Laissaient voir clairement qu'ils saignaient sous leurs armes.

Don Paez le premier, parmi tous ces débats,

Voyant qu'à ce métier ils n'en finissaient pas:

"A toi, dit-il, mon brave! et que Dieu te pardonne!"

Le coup fut mal porté, mais la botte était bonne;

Car c'était une botte à lui rompre du coup,

S'il l'avait attrapé, la tête avec le cou.

Etur l'évita donc, non sans peine, et l'épée

Se brisa sur le sol, dans son effort trompée.

Alors, chacun saisit au corps son ennemi,

Comme après un voyage on embrasse un ami.

- Heur et malheur! On vit ces deux hommes s'étreindre

Si fort que l'un et l'autre ils faillirent s'éteindre,

Et qu'à peine leur coeur eut pour un battement

Ce qu'il fallait de place en cet embrassement.

- Effroyable baiser! - où nul n'avait d'envie

Que de vivre assez long pour prendre une autre vie;

Où chacun, en mourant, regardait l'autre, et si,

En le faisant râler, il râlait bien aussi;

Où, pour trouver au coeur les routes les plus sûres

Les mains avaient du fer, les bouches des morsures.

- Effroyable baiser! - Le plus jeune en mourut.

Il blémit tout à coup comme un mort, et l'on crut,

Quand on voulut après le tirer à la porte,

Qu'on ne pourrait jamais, tant l'étreinte était forte,

Des bras de l'homicide ôter le trépassé.

- C'est ainsi que mourut Etur de Guadassé.

Amour, fléau du monde, exécrable folie,

Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie,

Quand par tant d'autres noeuds tu tiens à la douleur,

Si jamais, par les yeux d'une femme sans coeur,

Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'âme,

Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,

Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir,

Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir.

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