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Leconte de Lisle
et les femmes
CLICANOO.COM | Publié le 6 avril 2008
En quête dun idéal féminin qui ne devait
jamais le quitter, si son oeuvre poétique reste encore
à découvrir ou à redécouvrir, la vie
de Charles-Marie-René Leconte de Lisle demeure à
jamais bien secrète. On sait néanmoins, et ses vers
en témoignent, que trois adolescentes ont mis son coeur
en émoi à différents âges deux
cousines mascarines et une métropolitaine. Son premier
amour dadolescent restera aussi éternel que silencieux.
La seconde apparut au quadragénaire comme un havre de pureté
et dinnocence. La troisième fit renaître chez
le sexagénaire limage de la vierge digne damour
refoulée en lui depuis son adolescence. Sulliman ISSOP-
sulliman@jir.fr
La femme est très présente dans loeuvre poétique
de Charles-Marie-René Leconte de Lisle. De ladolescence
jusquau seuil de son existence, trois jeunes filles ont
provoqué chez lui une émotion profonde. Mais il
a une si haute conception de lamour que les sentiments quil
leur porte restent platoniques : Il est deux amours, lun
positif, ayant pour objet une réalité (qui) laisse
affreusement vide le coeur quil remplissait naguère...
Lautre, plus vaste, plus sublime... cest lamour
mystique, lamour de lâme, dont parle Platon.
En 1832, de retour de France où sa famille a passé
une dizaine dannées, le jeune garçon a 14
ans et pensionnaire du collège royal de Saint-Denis. Il
est en quête dun idéal féminin. Pour
les vacances, il retrouve la propriété familiale
de lOlivier à Saint-Gilles-les-Hauts.
Cest là quil séprend dune
de ses cousines. Elle na que 11 ans et demi. Il est ébloui
par elle : elle a de beaux yeux de sombre améthyste,
des boucles dor et un cou de neige. Véritablement
envoûté. Il aime avec elle aller se promener au Bernica,
suivre le sentier rempli de tourterelles, de cardinaux aux
plumes écarlates, de bengalis et de perruches vertes, tandis
que des couples de grands paille-en-queu tournoyaient autour de
leur tête, jusquau bassin Pigeon perdu
sur la montagne entre deux parois hautes, ou le chemin du
Tour des Roches. Il la revoit descendant de Bellemène par
les rampes de la colline pour aller assister à
la messe. Apparition quil décrira dans Le Manchy
(publié le 1er août 1857, mais composé bien
plus tôt). Pour lheure, les premiers vers du poète
naissant reçoivent ses aveux : Sais-tu que je tremble
en écoutant ta voix ? / Que la fièvre me prend lorsque
je taperçois... / Sais-tu quen te touchant,
je ne sens plus ma main... / Et moi je suis contraint, au seul
bruit de tes pas, / De mappuyer bien vite, / Car ma tête
est en feu, mon front est enivré, / Mes pieds semblent
fléchir et mon regard troublé / Et te cherche et
tévite. Une des connaissances des Leconte de
Lisle, boulevard Saint-Michel à Paris, a confié
que ce qui frappait chez lui cétait lorgueil
et le secret. Dailleurs, Léon Daudet a dit de lui
: Je le range parmi les très rares vedettes qui ont
traversé ce monde sans se livrer, qui ont emporté
leur secret psychologique dans la tombe. Il est certain que nous
naurons jamais la clef de cette énigme étouffée
par leurythmie. Quand le poète lui-même
écrit dans Les montreurs : Sur ton pavé
cycnique, ô plèbe carnassière ! / Je ne te
vendrai pas mon ivresse ou mon mal, / Je ne livrerai pas ma vie
à tes huées, / Je ne danserai pas sur ton tréteau
banal / Avec tes histrions et tes prostituées.
Tendresses
silencieuses
Charles-Marie-René
lui-même donne comme causes de léveil de sa
vocation poétique, outre la nature de son île natale,
les rêves dun coeur gonflé de tendresses
forcément silencieuses. Et dans son premier cahier
Essais poétiques de Ch. Leconte de Lisle, composé
justement durant le premier de ses trois séjours bourbonnais,
de 1832 à 1837, il consacre cinq poèmes à
laventure de lamour : Sa voix, Laveu,
La désillusion, Le souvenir et
Le départ. Il y est question de son premier
amour, qui sera identifiée comme étant Marie-Élixène
de Lanux, née le 9 avril 1821, fille de Naciède
de Lanux, un frère de sa mère. Sans certitude absolue
: il na jamais cité son nom et ne lévoquera
que bien longtemps après. Il parle aussi tantôt dune
brune et tantôt dune blonde. Dans Le Manchy,
dont on dit quil a été écrit pour elle,
il est question dune brune. Or, Marie-Élixène
était blonde. Son souvenir traîné comme
une écharpe odorante sur toute la vie du poète,
écriront ses compatriotes Leblond. Et si cet inflammable
jeune homme, comme le qualifie Henri Cornu, ressentait un
attrait pour une cousine brune tout en gardant un sentiment plus
profond pour Marie-Élixène ? Leconte de Lisle était
un être aussi complexe que bourré de contradictions.
Dautres de ses poèmes jouent sur la même confusion.
Et même des lettres de sa main. Ainsi, en février
1839, il écrit à son ami Rouffet : Lamour
et moi, voyez-vous, cest de leau sur de la pierre
: elle peut la mouiller, mais ne la pénètre jamais.
Puis : Jamais nulle femme ne minspirera damour,
à moins quelle ne ressemble à mes rêves
; car jamais je naimerai que mes idéalités,
ou plutôt mes impossibilités. Et puis, lui-même
ne sest jamais déclaré à Marie-Élixène.
Dailleurs, après quil a quitté Bourbon
le 11 mars 1837 pour rejoindre Rennes pour des études de
droit, il ne lui écrira pas, lui qui entretenait une correspondance
nombreuse, et elle ne lui écrira non plus. Pourtant, il
est toujours sous son charme. Il ne sait pas quil ne la
reverra plus jamais, mais le restera même lorsquil
apprendra son mariage avec un ami de la famille, Pierre Baillif
(23 ans), le 16 avril 1839 (une semaine après ses 18 ans),
et en souffrira certainement cruellement (mais que pouvait-il
lui reprocher, puisquil ne sétait pas déclaré
?). Il le restera jusquà sa mort, le 8 janvier 1840,
suite à une mauvaise fièvre. La réponse
est peut-être dans la dernière phrase de sa nouvelle
Premier amour en prose (1840) : Voilà
le récit naïf et véridique de mon premier amour
en prose. Si le lecteur désirait ardemment entendre celui
de mon autre premier amour, jaurais bien lhonneur
de le remercier de sa bonne volonté, mais celui-là
ne peut sécrire. Un éternel premier
amour, mais une passion silencieuse, qui le hantera au-delà
de la mort !
Un havre
dinnocence
Dans le courant de lannée
1855, en France, où il est rentré définitivement
et où il a publié trois ans plus tôt son premier
recueil, Poèmes antiques, et alors quil
traverse la période la plus sombre de sa vie, Charles-Marie-René
séprend dHenriette. Elle est la fille de son
amie Louise Collet, maîtresse de Flaubert. Elle a 14 ans
et lui apparaît comme un havre de pureté et dinnocence.
Et elle fait certainement ressurgir limage de Marie-Élixène.
Il camoufle ses sentiments damant sous ceux dun père
aimant. Elle revêt ta robe, ô pureté
première / Et se repose en Dieu silencieusement,
écrira-t-il dans Le Bernica (publié
le 15 mai 1858). Il reprend goût à la vie. Henriette
fait également ressurgir chez lui limage de sa belle
île et se rapprocher de sa famille. Et le poète de
retrouver la faculté dévoquer son paradis
natal dans plusieurs de ses meilleurs poèmes. Le 28 juillet
1856, il perd son père. Ruiné, celui-ci laisse sa
famille dans la misère. La même année, notre
compatriote sort de la dèche quand le conseil général
de lîle lui vote une pension de 2 000 francs (près
dautant deuros actuels). La même année
toujours, il se brouille avec Louise Collet. Celle-ci croit quil
a lesprit dérangé : Je crains que sa
tête ne se soit égarée, écrit-elle.
Il est vrai quil a souffert dune dépression
nerveuse et a songé au suicide. Et puis, le 10 septembre
1857 à la mairie du XVe arrondissement, puis le 12 à
Saint-Sulpice, il épouse Anna Adélaïde Perray,
une lingère, qui, dit-on, lentoure de soins attentifs
et affectifs, tout en séclipsant complètement
devant lui. On dit quelle lui a assuré un logement
décent et une vie de foyer, ainsi quun salon où
il pouvait recevoir et continuer à refaire le monde. On
ne sait pas grand chose de cette épouse aimante mais effacée.
La dernière
illusion
Au seuil de sa vie, approchant
la soixantaine, il séprend dÉmilie Foucque.
Elle est belle, aimable, limage de sa mère
au même âge. Elle 16 ans. Mais (...) déjà
toute la femme, / Lamour dans le caprice et la cruauté,
/ Telle que Dieu la faite et pour lÉternité.
Le neveu de celle-ci dira plus tard quelle fit renaître
à ses yeux limage de la vierge digne damour.
Il lui consacrera le poème Les roses dIspahan
dans son recueil Poèmes tragiques (1884). Charles-Marie-René
et Émilie sont cousins. En effet, les familles Leconte
de Lisle et Foucque étaient alliées depuis longtemps.
Les frères René-Victor en 1825 puis François-Hippolyte
Foucque en 1828 ont épousé les soeurs Amélie
et Léonide de Lanux, cousines germaines de la mère
de Charles-Marie-René. Le second a épousé
en secondes noces Émilie Sers, qui lui a donné plusieurs
enfants dont la troisième se prénomme comme sa mère
et est née le 6 mai 1859. Dans son poème Sous
le ciel clair (recueil Poèmes tragiques),
il parle delle comme dun rêve dun
rêve. Et si, dans Lillusion suprême
(1880), il évoque le fantôme diaphane
qui fit battre son coeur pour la première fois,
on peut y trouver une part delle. Elle fut vraisemblablement
sensible à son affection, mais épousera quand même,
en 1875, un fonctionnaire aux finances, M. Leforestier, qui la
laissera veuve avec un enfant, trois ans plus tard. Pas moins
de cinquante-neuf lettres que Charles-Marie-René a adressées
à Émilie entre le 13 juillet 1885 et le 6 janvier
1890 sont conservées à la Bibliothèque de
lArsenal à Paris. Elles donnent une idée assez
précise des sentiments qui unissaient leurs coeurs et leurs
esprits. Il lui soumet ses nouvelles pièces, ils parlent
des arts et même de religion. Leur correspondance suivie
cesse avec le remariage en 1890 de la jeune femme. M. Perruchot
de Longeville, son chancelier de mari, lemmène à
Tunis puis Turquie. Il devient ensuite vice-consul, avant de la
laisser veuve pour la seconde fois en 1897. Émilie rentre
en France, sans enfant, mais son cousin poète sest
éteint depuis le 17 juillet 1894 et repose au cimetière
Montparnasse. Elle mourra près de Saint-Malo, le 6 février
1940, un siècle après Marie-Élixène...
"LILLUSION SUPRÊME (extraits)
(...)
Et tu renais aussi, fantôme
diaphane, Qui fis battre son coeur pour la première fois,
Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane, Ne parfumas quun
jour lombre calme des bois !
O chère vision,
toi qui répands encore, De la plage lointaine où
tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux
reflet daurore Au fond dun coeur obscur et glacé
désormais !
Les ans nont pas
pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse
a sauvé ta beauté : Il te revoit, avec tes yeux
divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté
!
Mais quand il sen
ira dans le muet mystère Où tout ce qui vécut
demeure enseveli, Qui saura que ton âme a fleuri sur la
terre, O doux rêve, promis à linfaillible oubli
? (...)
"LE MANCHY"
(extraits) Sous un nuage frais de claire mousseline, Tous
les dimanches au matin, Tu venais à la ville en manchy
de rotin, Par les rampes de la colline.
(...)
Le bracelet aux poings,
lanneau sur la cheville, Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Télingas portaient, assidus compagnons, Ton lit aux
nattes de Manille.
Ployant leur jarret maigre
et nerveux, et chantant, Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur lépaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de létang.
Et tandis que ton pied,
sorti de la babouche, Pendait, rose, au bord du manchy, À
lombre des bois noirs touffus et du letchi Aux fruits moins
pourprés que ta bouche ; Tandis quun papillon, les
deux ailes en fleur, Teinté dazur et décarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate En y laissant
de sa couleur ;
On voyait, au travers du
rideau de battiste, Tes boucles dorer loreiller, Et, sous
leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller, Tes beaux yeux de
sombre améthyste.
(...)
Maintenant, dans le sable
aride de nos grèves, Sous les chiendents, au bruit des
mers, Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, O charme de
mes premiers rêves !
LES AMOURS
JEUNES DU POÈTE Charles-Marie-René v sur
ses 14 ans quand il est ébloui par une de ses cousines,
identifiée comme étant Marie-Élixène
de Lanux, de trois ans sa cadette. À 36 ans, il séprend
dune gamine de 14 ans, Henriette, fille de son amie Louise
Collet. Approchant la soixantaine, marié depuis près
de vingt ans, son coeur bat pour une autre cousine, Émilie
Foucque, qui na que 16 ans.
UNE MAÎTRESSE DÉVOREUSE En
métropole, en jeune intellectuel rêveur et révolutionnaire,
Charles-Marie-René fréquente des gens de gauche,
genre socialistes utopiques, mais persuadé quil est
un socialiste scientifique. Leur société de pensée
veut refaire le monde. Dans La vigne de Naboth (1860),
il écrira : Je suis plein de rage et jécraserai
tout / Et lon verra le sang des rois, tel quune eau
sale / Déborder des toits plats et rentrer dans légoût.
Il rencontre aussi dinsurmontables difficultés matérielles.
Son père le lui a prédit : Tu vas, mon fils,
te trouver face à face avec la misère absolue.
Il se retrouvera sans gîte et sans couvert. Pour son plus
grand malheur, une femme lui fiera mener une vie de damné.
Son ami Jobbé-Duval lhéberge. La femme de
celui-ci lattire. Elle lui met le grappin dessus. Lui, le
maladroit craintif, le naïf embarrassé. Pour
une vieille cocotte, il se faisait mourir, mon pauvre de Lisle...,
dira un autre de ses amis. Elle ? Elle na jamais
valu leau bénite répandue pour son baptême,
poursuit le même. Ses amis ne parviennent pas à larracher
des griffes de cette maîtresse dévoreuse qui a fait
de lui son esclave et lui fait mener une vie de damné.
Même son amie Louise Collet tentera de la ramener à
la raison. En vain. Cest la fille de Louise, Henriette,
qui parviendra à le faire rompre. Il reporte sur elle lépanchement
de son coeur et lui dédie cette ode : Votre charme
était si frais et si pur / Que jai cru sentir, sous
votre rosée, / Vivre et refleurir mon âme épuisée,
/ Comme au soleil dor par un ciel dazur. 
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