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Les
Fleurs du Mal.
2e édition, Paris, Poulet-Malassis.
Il y a un nombre prodigieux
de natures perverses et imbéciles en ce monde. Cest
une vérité lumineuse que nul na jamais niée,
je présume, sauf les honorables personnes qui sont intéressées
à nen rien croire. Mais les prescriptions hygiéniques
et thérapeutiques à lusage de cette multitude
malade sont du ressort de lenseignement religieux. Lart
na pas mission de changer en or fin le plomb vil des âmes
inférieures, de même que toutes les vertus imaginables
sont impuissantes à mettre en relief le côté
pittoresque, idéal et réel, mystérieux et
saisissant des choses extérieures, de la grandeur et de
la misère humaines. Lart est donc lunique révélateur
du beau, et il le révèle uniquement. Par suite,
le royaume du beau nayant dautres limites que celles
qui lui sont assignées par létendue même
de la vision poétique, que celle-ci pénètre
dans les sereines régions du bien ou descende dans les
abîmes du mal, elle est toujours vraie et légitime,
exprimant pour tous ce que chacun nest apte à connaître
que par elle, et ne montrant rien à qui ne sait point voir.
Aussi est-ce une démence inexprimable que de vouloir obstinément
transformer les libres créations du génie individuel
en une plate série de lieux communs, de maximes, de sentences,
de préceptes, ou pis encore, de descriptions enthousiastes
de mécaniques. Cette ardeur indécente et ridicule
de prosélytisme moral, propre aux vertueuses générations
parmi lesquelles la nôtre tient assurément la première
place, non moins que cette étrange manie daffubler
de mauvaises rimes les découvertes industrielles modernes,
sont des signes flagrants que le sens du beau, si profondément
altéré déjà, tend à disparaître
absolument.
Au milieu de laffreuse
confusion où les esprits sagitent et se heurtent
en face de lindifférence publique, on distingue encore
un groupe restreint de poètes fort paisibles qui poursuivent
leur route, contre vent et marée, parfaitement sourds aux
imprécations des uns et peu surpris du silence ahuri de
la foule. Ce sont de vrais artistes, sans vanité misérable
et sans rancunes puériles, convaincus et patients, patients
à rompre le mutisme des imbéciles et à exténuer
les poumons robustes des insulteurs. Un des mieux doués,
également remarquable par loriginalité de
ses conceptions et par la langue précise, neuve et brillante
quil sest faite, bien connu de ceux dont lestime
sérieuse ne fait jamais défaut aux fermes défenseurs
de la vérité littéraire, M. Charles Baudelaire
possède une personnalité nette et arrêtée
quil affirme et quil prouve.
Doué dun esprit
très lucide, dun tact très fin et dune
rare compréhensivité intellectuelle, lauteur
des Fleurs du Mal, des Paradis artificiels et de la traduction
des uvres dEdgard Poe, a blessé violemment,
tout dabord, le sentiment public, non seulement dans celles
de ses poésies qui touchaient à lexcès,
mais aussi dans ses conceptions les plus réfléchies
et revêtues des meilleures formes. Rien que de fort simple
dans les deux cas. Nous sommes une nation routinière et
prude, ennemie née de lart et de la poésie,
déiste, grivoise et moraliste, fort ignare et vaniteuse
au suprême degré. Ce fait est malheureusement incontesté.
A la vue de ce poète sinistre le moins offensif
et le plus poli des hommes, dailleurs qui venait
à nous, tel quun guerrier chinois, avec des tigres
et des dragons écarlates peints sur le ventre, nous nous
sommes irrités, non de lironie amère et méritée,
mais du dessein que nous lui prêtions de nous épouvanter.
La horde cruelle et inexorable des élégiaques échappés
de la barque dElvire et les austères conservateurs
de la pudeur critique ont poussé le même cri de détresse
et dhorreur. Si lirritation est une preuve daction,
M. Baudelaire, avouons-le, a pleinement atteint son but. La seconde
raison de lhostilité quil a soulevée
autour de lui est non moins facile à donner : cest
un artiste fort original et fort habile, et ceci, au besoin, eût
suffi, car nous naimons pas les habiles. Nous nous sommes
fait, grâce à notre extrême paresse desprit
qui na dégale que notre inaptitude spéciale
à comprendre le beau, un type immuable de versification
en tout genre, quelque chose de fluide et de fade, dune
harmonie flasque et banale. Dès quun vers bien construit,
bien rhythmé, dune riche sonorité, viril,
net et solide, nous frappe loreille, il est jugé
et condamné, en vertu de ce principe miraculeux que nul
ne possède toutes les puissances de lexpression poétique
quau préjudice des idées, et quil ne
faut pas sacrifier le fond à la forme. Nous ignorons, il
est vrai, que les idées, en étymologie exacte et
en strict bon sens, ne peuvent être que des formes et que
les formes sont lunique manifestation de la pensée
; mais une fois plongé dans labîme de labsurde,
sil est aisé de sy enfoncer toujours plus avant,
à linfini, il est à peu près impossible
de remonter. Les poètes dignes de ce titre, ceux que nous
aimons, se gardent bien dêtre dhabiles artistes.
Ils y parviendraient sans peine et sur lheure, disent-ils,
mais leur ambition est dun ordre infiniment plus élevé.
Ils puisent leur génie dans leur cur, et sils
daignent sacrifier au rhythme et à la rime, ils ne dissimulent
point le mépris que ces petites nécessités
leur inspirent, en composant, dinspiration, des vers dautant
plus sublimes quils sont plus mauvais. Nous les lisons peu
cependant, car ce sont dessers, bien que mal faits, payant ainsi
dingratitude ces chastes poètes qui consacrent à
ce labeur infécond plus de veilles et dhuile quils
ne lavouent. M. Charles Baudelaire nest pas de cette
force, assurément. Il tend sans cesse à la perfection
tant dédaignée par lélire poétique
dont je viens de parler, et il y atteint le plus souvent.
Les Fleurs du Mal ne sont donc
point une uvre dart où lon puisse pénétrer
sans initiation. Nous ne sommes plus ici dans le monde de la banalité
universelle. Lil du poète plonge en des cercles
infernaux encore inexplorés, et ce quil y voit et
ce quil y entend ne rappelle en aucune façon les
romances à la mode. Il en sort des malédictions
et des plaintes, des chants extatiques, des blasphèmes,
des cris dangoisse et de douleur. Les tortures de la passion,
les férocités et les lâchetés sociales,
les âpres sanglots du désespoir, lironie et
le dédain, tout se mêle avec force et harmonie dans
ce cauchemar dantesque troué çà et là
de lumineuses issues par où lesprit senvole
vers la paix et la joie idéales. Le choix et lagencement
des mots, le mouvement général et le style, tout
concorde à leffet produit, laissant à la fois
dans lesprit la vision de choses effrayantes et mystérieuses,
dans loreille exercée comme une vibration multiple
et savamment combinée de métaux sonores et précieux,
et dans les yeux de splendides couleurs. Luvre entière
offre un aspect étrange et puissant, conception neuve,
une dans sa riche et sombre diversité, marquée du
sceau énergique dune longue méditation.
En dernier lieu, si lon
constate que lauteur de ces poésies originales transporte
aisément dans sa prose, avec une nouvelle intensité
de finesse et de clairvoyance, la plupart des qualités
quil déploie dans le maniement de la langue poétique,
on reconnaîtra que beaucoup de choses excessives devront
lui être pardonnées, parce quil aura exclusivement
aimé le beau, tel quil le conçoit et lexprime
en maître 
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