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40 - Les Érinnyes
Deuxième partie ORESTÈS
A gauche, le palais
de Pélops. A droite, arbres et rochers. Au fond de la scène,
un tertre nu, et, au delà, la plaine dArgos.
Les Khoèphores, portant
les coupes des libations et les guirlandes funéraires,
sortent du palais, et se rangent en deux demi-choeurs de chaque
côté du tertre.
Sommaire
1 Scène 1 : KALLIRHOÈ, ISMÈNA, LE CHOEUR
DES KHOÈPHORES
2 Scène 2 : LES PRÉCÉDENTES, ELEKTRA
3 Scène 3 : LES PRÉCÉDENTES, ORESTÈS
4 Scène 4 : LES PRÉCÉDENTS, KLYTAIMNESTRA
5 Scène 5 : ELEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA,
LE CHOEUR DES KHOÈPHORES
6 Scène 6 : LES PRÉCÉDENTES, LE SERVITEUR
7 Scène 7 : ELEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA,
LE CHOEUR DES KHOÈPHORES
8 Scène 8 : KLYTAIMNESTRA
9 Scène 9 : KLYTAIMNESTRA, ORESTÈS
10 Scène 10 : ORESTÈS, LE CADAVRE DE KLYTAIMNESTRA,
ELEKTRA
11 Scène 11 : ORESTÈS, LE CADAVRE DE KLYTAIMNESTRA,
PUIS LES ÉRINNYES
Scène 1 : KALLIRHOÈ,
ISMÈNA, LE CHOEUR DES KHOÈPHORES
KALLIRHOÈ
Femmes, sur ce tombeau cher aux peuples hellènes,
Posons ces tristes fleurs auprès des coupes pleines.
Loffrande funéraire est douce à qui nest
plus.
Elles posent les coupes et les guirlandes.
Il convient, selon lordre et le rite voulus,
Que lillustre Elektra, la tempe deux fois ceinte,
Verse au mort bien aimé la libation sainte,
Et lappelle du fond de lHadès souterrain.
Ainsi le veut la femme impie, au coeur dairain.
De sombres visions brusquement lont hantée :
On dit que de lépoux la face ensanglantée,
Quand vient la nuit divine, habite dans ses yeux,
Et quon entend parfois des cris mystérieux
Et dhorribles sanglots à travers la demeure !
ISMÈNA
Puisse lHadès aussi lentendre ! Et quelle
meure !
KALLIRHOÈ
Assurément, son âme est en proie aux remords.
La mâchoire du feu mange la chair des morts ;
Mais linvincible esprit jaillit de leur poussière.
ISMÈNA
Quand le meurtre a rougi la terre nourricière,
Quel fleuve, ou quelle mer, a jamais effacé
La souillure du sang aux mains qui lont versé ?
Elle tremble aujourdhui, cette louve traquée,
De voir enfin surgir la vengeance embusquée ;
Car les divinateurs ont révélé ceci,
Que le châtiment veille, et nest pas loin dici.
Ils savent le secret des songes et des charmes.
KALLIRHOÈ
Pour nous, à qui les Dieux ont tout pris, sauf les larmes,
Soumises au destin de maîtres malheureux,
Laissons notre misère et gémissons sur eux.
ISMÈNA
Va ! Sur la noble proie, inerte et chaude encore,
La meute aux yeux ardents hurle et sentre-dévore
!
Nos temples, nos foyers, nos pères dans chargés,
Nos frères, nos époux, nos enfants sont vengés
:
Troie est morte ! QuHellas meure de sa victoire !
KALLIRHOÈ
O femmes, laissons faire au sort expiatoire :
Gardons-nous dajouter à ces calamités
Par le contentement de nos coeurs irrités.
La bienveillance sied à lesclave lui-même.
ISMÈNA
Nous aimons la divine ELEKTRA qui nous aime.
Innocente des maux que nous avons soufferts,
Toujours ses belles mains ont allégé nos fers.
La voici. Que pour elle un jour meilleur renaisse !
Scène 2 : LES PRÉCÉDENTES, ELEKTRA
ELEKTRA
Femmes de la maison, douces à ma jeunesse,
Conseillez mon cher coeur amèrement troublé.
Sur ce tertre où mes pleurs ont tant de fois coulé,
Où gît sans gloire, hélas ! Celui que je révère,
Que faut-il que je dise à son ombre sévère
?
Que lépouse menvoie à lépoux
? Ah ! Grands Dieux !
Ou faut-il que, muette et détournant les yeux,
Ayant versé trois fois la libation due,
De ce funèbre lieu je menfuie éperdue ?
Ne mabandonnez pas en cet ennui mortel.
KALLIRHOÈ
Approche du tombeau comme dun saint autel,
Et prie, en répandant la coupe funéraire,
Lombre auguste du chef pour Orestès, ton frère.
ISMÈNA
ELEKTRA ! Que mon coeur chérit pour ta bonté,
Vers celui que la haine et la ruse ont dompté
Hausse tes blanches mains de vierge, et le supplie,
Afin que toute chose un jour soit accomplie,
Que la justice éclate, et quil arrive enfin,
Lenfant prédestiné, le jeune homme divin,
Lirréprochable fils dune effrayante mère.
KALLIRHOÈ
Pour tous ceux quil aima dans la vie éphémère,
Prie, ô noble Elektra, ton père vénéré
;
Et les Dieux entendront ton appel éploré.
ELEKTRA prend une coupe
et sapproche du tombeau.
Hermès ! Prompt messager qui montes dun coup daile
De la pâle prairie où germe lasphodèle
Jusques au pavé dor des princes de lAithèr,
A toi dabord, Hermès, le vin pur du Kratèr
!
Elle verse la libation.
Daimones très puissants, rois de la terre antique,
Qui siégez côte à côte en son ombre
mystique,
Toi, dieu terrible, et toi qui fais germer les fleurs,
O déesse ! écoutez le cri de mes douleurs :
Faites que lAtréide, errant dans lHadès
blême,
Exauce le désir de son enfant qui laime !
Elle verse la seconde libation.
Maintenant, ô mon père, entends aussi ma voix,
Et, du fond de la nuit irrévocable, vois !
Je gémis, opprimée, et ton fils est esclave !
Ta demeure est aux mains dun lâche qui te brave,
Qui tient ton lit, ton sceptre, et dévore tes biens.
O vénérable, entends mes prières ! Oh ! Viens,
Viens ! Se glorifiant du meurtre qui la souille,
Celle qui tégorgea nous hait et nous dépouille.
Chère ombre ! Sois terrible à ce couple pervers,
Et dresse le vengeur promis à nos revers !
Elle verse la troisième
libation. - Orestès sort du milieu des rochers.
Scène 3 : LES
PRÉCÉDENTES, ORESTÈS
ORESTÈS
Les Dieux accompliront tes voeux, ô noble fille !
La nuée est déjà moins sombre où laube
brille,
Et la mer est moins haute, et moins rude le vent.
ELEKTRA
Que nous veut létranger ?
ORESTÈS
Orestès est vivant.
Il approche, il est là. - si tu laimes, silence !
Ne crois pas quil recule ou que son coeur balance :
Il vengera dun coup son père avec sa soeur.
ELEKTRA
ô parole sacrée et pleine de douceur !
Orestès est vivant ?
ORESTÈS
Femme, il vit. Je latteste.
ELEKTRA
O dieux, cachez-le bien à ce couple funeste !
Mais, étranger, doù vient que tu parles ainsi
?
Dis-tu vrai ? Mon coeur bat, mon oeil est obscurci.
Ne me trompes-tu pas ? As-tu suivi sa trace ?
Orestès ! Lui ! Lespoir unique de sa race !
Il respire ? ô mes yeux, de larmes consumés !
Que je le voie, et meure entre ses bras aimés !
ORESTÈS
Chère Elektra, cest moi ! Je suis ton frère.
écoute !
Quil ny ait dans ton sein ni tremblement ni doute
:
Reconnais-moi, je suis ton frère ! Oui, par les Dieux !
Crois-en les pleurs de joie échappés de mes yeux,
Et le cri de ton coeur. Je suis ton sang lui-même,
Ton souci, ton regret, et ton espoir. Je taime !
O princes, qui siégez dans la hauteur du ciel,
Soyez témoins ! Et toi, sépulcre, saint autel,
Et toi, vieille maison des aïeux ! Rochers sombres,
Feuillages qui mavez abrité de vos ombres,
Terre de la patrie, ô sol trois fois sacré,
Parlez tous ! Soyez tous témoins que je dis vrai,
QuOrestès est vivant, et que je suis cet homme !
ELEKTRA
Oui, cest toi, douce tête ! Oui, tout mon coeur te
nomme !
O rêve de mes nuits, cher désir de mes jours,
Que je nattendais plus, que jespérais toujours
!
Oui, je te reconnais, ô mon unique envie !
Mon âme en te voyant se reprend à la vie,
Ami longtemps pleuré ! Tu dis vrai, je te crois :
Tous mes maux sont finis. Tu seras à la fois
Mon père qui nest plus, ma soeur des Dieux trahie,
Et cette mère, hélas ! De qui je suis haïe.
Viens, et, me consolant de tous ceux que jaimais,
O mon frère, sois-moi fidèle pour jamais !
ORESTÈS
Rien ne brisera plus cet amour qui nous lie :
Que lHadès mengloutisse avant que je toublie
!
ELEKTRA
Mais du fond de lexil, ami, dis-moi, quel dieu,
Quel oracle te pousse en ce sinistre lieu ?
Le sais-tu ? Cest ici quun homme lâche et sombre
Se repaît de nos pleurs et de nos biens sans nombre,
De lépouse perfide et dun peuple opprimé
!
Aigisthe est là, prends garde ! - ô frère
bien aimé,
Sais-tu lenchaînement des noires destinées,
Le meurtre de ton père après les dix années,
Et la femme sanglante, et limpudique amant ?
ORESTÈS
Jai vécu dans lopprobre et lasservissement,
Ployant mon cou rebelle au joug dun maître rude ;
Mais danciens souvenirs hantaient ma solitude,
Mille images : un homme aux yeux fiers, calme et grand
Comme un dieu ; puis, sans cesse, un peuple murmurant
De serviteurs joyeux empressés à me plaire ;
Des femmes, un autel, la maison séculaire,
Et les jeux de lenfance, et laurore, et la nuit ;
Puis, dans lombre, un grand char qui memporte et senfuit
Et linjure, et les coups, et le haillon servile,
Leau de la pluie après la nourriture vile ;
Et toujours ce long rêve en mon coeur indompté,
Que je sortais dun sang fait pour la liberté !
Et jai grandi, jai su les actions célèbres
:
Ilios enflammée au milieu des ténèbres,
La gloire du retour, le meurtre forcené,
Et le nom de mon père, et de qui jétais né
!
Oh ! Quel torrent de joie a coulé dans mes veines !
Comme jai secoué mon joug, brisé mes chaînes,
Et, poussant des clameurs divresse aux cieux profonds,
Vers la divine Argos précipité mes bonds !
ELEKTRA
O fils dun héros mort, crains ta mère inhumaine
!
Pour ses enfants, hélas ! Elle est chaude de haine.
Malgré mes pleurs, mes cris, létreinte de
mes bras,
A peine reconnu, mon frère, tu mourras !
ORESTÈS
Rassure ton cher coeur. Va ! Le dieu qui menvoie
Saura bien aveugler ces deux bêtes de proie.
Je lenvelopperai sûrement du filet
De la ruse, tout lâche et défiant quil est
;
Et, si Zeus justicier mapprouve et me seconde,
Je le tuerai comme on égorge un porc immonde !
Pour ma mère, les Dieux justes minspireront.
Puisque lheure est venue, il convient dêtre
prompt ;
La soif du sang me brûle, et le destin mentraîne.
Femmes, quune de vous se hâte vers la reine,
Et dise : «Un voyageur qui nous est inconnu,
O fille de Léda, dans Argos est venu.
Il annonce - que Zeus fasse mentir sa bouche ! -
QuOrestès est couché sur la funèbre
couche».
Elle viendra joyeuse !
A Elektra.
Et toi, ma soeur, gémis ;
Accuse hautement les destins ennemis ;
Sur le père et le fils, sur notre race éteinte,
Répands toute ton âme en une ardente plainte ;
Lamente-toi, ma soeur ! Lève les bras aux cieux !
Pleure ma mort enfin, et laisse agir les dieux.
Une des femmes rentre dans
le palais. Orestès prend une coupe et sapproche du
tombeau.
Père, père ! Entends-moi
dans largile trempée
De larmes. Tu nas point, par la lance et lépée,
Rendu lâme au milieu des hommes, ô guerrier
!
Comme il sied, le front haut et le coeur tout entier.
Un bûcher glorieux de grands pins et dérables
Na point brûlé ta chair et tes os vénérables
;
Et ta cendre héroïque, aux longs bruits de la mer,
Ne dort point sous un tertre immense et noir dans lair.
Non ! Comme un boeuf inerte et lié par les cornes,
Et qui saigne du mufle en roulant des yeux mornes,
Le porte-sceptre est mort lâchement égorgé
!
Père, console-toi : tu vas être vengé !
Il verse la libation.
KALLIRHOÈ
La clémence est semblable à la neige des cimes :
Immortellement pure en ses blancheurs sublimes,
Elle rayonne au coeur des sages, ses élus ;
Mais quand le sang la touche, il nen disparaît plus
:
La souillure grandit sans cesse, ronge, creuse,
Et la neige sécroule en une fange affreuse.
O jeune homme irrité, laisse aux Dieux de punir !
ISMÈNA
Non ! Cest dans le passé que germe lavenir
;
Cest la loi qui commande à la race perverse
Quun sang nouveau, toujours, paye le sang quon verse
;
Linévitable mal revient à qui la fait,
Et chaque crime engendre un plus sombre forfait.
Quimporte la clémence à la justice auguste
?
Venge ton père, ami ! Car cela seul est juste.
ELEKTRA
Une vague terreur fait trembler mes genoux !
Du fond de ce tombeau, mon père, inspire-nous !
ORESTÈS
Linfaillible a pesé ceux-ci dans sa balance.
Ce qui sera, sera. Tout est dit.
Klytaimnestra paraît sous le portique. Orestès
laperçoit.
Ah ! Silence !
Quelquun vient. Dis-moi, soeur ! Cette femme qui sort
Du palais, grande et blanche, et pareille à la mort,
Quelle est-elle ? Quel est son nom ? Toi qui mes chère,
Réponds-moi. Tout mon coeur a frémi.
ELEKTRA
Cest ta mère !
Scène 4 : LES PRÉCÉDENTS, KLYTAIMNESTRA
KLYTAIMNESTRA à ELEKTRA
Est-ce lhomme ?
ELEKTRA
Cest lui.
KLYTAIMNESTRA
Certes, jai vu ces yeux
Dans mes songes ! Cet homme a le front soucieux.
Cest quelque mendiant vagabond, plein de honte
Ou de frayeur. - Approche, étranger. On raconte
Que tu nous portes un bruit de mort. Est-il vrai ?
Je suis Klytaimnestra. Parle ! Je tentendrai.
ORESTÈS
Noble femme, il est dur, et sans doute peu sage,
Dapporter brusquement un funèbre message,
Et cest répondre mal au bienveillant accueil
Que de parler de mort sur les marches du seuil ;
Mais je pense que, si la nouvelle est mauvaise,
Elle est dun intérêt trop grand pour quon
la taise.
KLYTAIMNESTRA
Tu penses prudemment. Rassure tes esprits :
Par quelque autre, plus tard, nous aurions tout appris.
Notre hospitalité ne ten est pas moins due.
ORESTÈS
Reine, je cheminais dans la montagne ardue,
En Phocide, et non loin de Daulis. Vers le soir,
Près de moi, sur la route, un homme vint sasseoir,
Déjà vieux, et courbé sur un bâton
dérable.
Nous causions. Il me dit : « Un dieu mest favorable,
Ami, puisque tu vas au pays argien.
Mon nom est Strophios, de Daulis. Garde bien
Ce nom dans ton oreille, afin que lon te croie ;
Car, souvent, qui se fie en aveugle est la proie
De la ruse, et les soins tardifs sont superflus.
Va donc. Dis aux parents dOrestès quil nest
plus,
Que dans lurne dairain sa cendre est enfermée
;
Et sache de sa mère auguste et bien aimée
Sil faut que je la rende, ou la garde en ces lieux.
Ce quelle ordonnera serait fait pour le mieux ».
Reine, ainsi ma parlé le vieil homme. Jignore
Le reste. Mais, demain, dès la première aurore,
Je retourne à Daulis. Que dirai-je en ton nom ?
Veux-tu quil rende lurne où sont les cendres
?
KLYTAIMNESTRA
Non.
Tu diras quil la garde, et quil lensevelisse.
ELEKTRA
O race misérable et vouée au supplice !
Mon frère, ma dernière espérance ! Je meurs.
KLYTAIMNESTRA
A quoi sert de pleurer ? à quoi bon ces clameurs ?
Les cris néveillent point les morts.
ELEKTRA
O chère tête !
Les Dieux ont englouti dans la même tempête
le père plein de gloire et le fils malheureux.
Tu nes plus, frère !
KLYTAIMNESTRA
Assez tant larmoyer sur eux !
Crains plutôt de gémir sur toi-même, insensée
!
ELEKTRA
Sombre exécration, sur nos fronts amassée,
Est-ce ton dernier coup ?
KLYTAIMNESTRA
Non, si tu nobéis.
ELEKTRA
Vivant ou mort, toujours chassé de ton pays,
Frère, tu dormiras dans la terre éloignée
:
Ta cendre de mes pleurs ne sera point baignée !
KLYTAIMNESTRA
Les ordres que je tai donnés, médite-les.
Tu feras sagement. - Suis-moi dans le palais,
Etranger. Il convient que tu parles au maître,
Lavis étant de ceux quon ne peut pas remettre.
A Elektra et aux Khoèphores.
Pour toi, pour vous aussi, femmes, sur ce tombeau
Versez le vin funèbre, apaisez de nouveau
Par les chants consacrés lombre irritée encore,
Et rendez à mes nuits le sommeil que jimplore !
Elle rentre dans le palais,
suivie dOrestès.
Scène 5 : ELEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA,
LE CHOEUR DES KHOÈPHORES
KALLIRHOÈ
Cette femme na point reconnu son enfant !
ISMÈNA
Sans doute il est aimé dun dieu qui le défend.
Aussi bien, il est doux, après les nuits sans nombre,
De nentendre plus rien dinvisible dans lombre,
En arrière, et de voir avec des yeux hardis
Laube croître et le jour tomber. Je vous le dis :
Elle croit quil est mort, et lembûche est certaine
!
ELEKTRA
Hélas ! Toujours lattente, et langoisse, et
la haine !
Après la sombre veille un sombre lendemain,
Et jusques au tombeau toujours lâpre chemin !
Quavons-nous fait, ô Zeus, pour cette destinée
?
Quel crime ai-je commis depuis que je suis née ?
Et mon cher Orestès, où donc est son forfait ?
Nos pères ont failli ; mais nous, quavons-nous fait
?
Si pour dautres il faut que linnocent pâtisse,
Quest-ce que ta puissance, ô Zeus, et ta justice ?
KALLIRHOÈ
Fille dAgamemnôn, toi qui parles ainsi,
Dans la sainte Ilios quavions-nous fait aussi,
Quand, sur les flots battus par laviron rapide,
La fatale Héléna suivit le Priamide ?
Hélas ! Lenfant, la mère, et le père
et laïeul,
Tout un peuple a payé pour le crime dun seul !
ELEKTRA
O femmes, il est vrai, grandes sont vos misères.
ISMÈNA
Exaucez nos désirs et nos larmes sincères :
Sur le seuil qui jadis nous fut hospitalier
Couvrez ces deux enfants de votre bouclier !
ELEKTRA
Ah ! Puisque la justice auguste est son partage,
Rendez à lhéritier son antique héritage,
Chers Dieux !
KALLIRHOÈ
Le maître est mort, que nous avons aimé.
Dieux ! Gardez-nous son fils.
ELEKTRA
Inconnu, désarmé,
Il est seul contre tous !
ISMÈNA
Non ! Dans ce noir repaire
Il entre accompagné du spectre de son père !
ELEKTRA
O roi des hommes, viens, grande ombre ! Cest linstant.
Précède au bon combat le jeune combattant ;
Habite dans son coeur, roidis sa main virile,
Père ! Et ne laisse pas la vengeance stérile
Epargner le voleur du sceptre et du foyer,
Trop impur pour que Zeus songe à le foudroyer !
KALLIRHOÈ
Et ta mère, enfant ?
ELEKTRA
Dieux ! Eh bien ! Que dis-tu delle ?
ISMÈNA
Rien, sinon que lHadès est un gardien fidèle
!
On entend des cris dans
le palais. Un serviteur traverse la scène en courant.
Scène 6 : LES PRÉCÉDENTES, LE SERVITEUR
LE SERVITEUR
Au meurtre ! On a tué le maître ! Accourez tous !
Malheur ! Gardez la reine, et tirez les verrous !
Hélas ! Pour celui-ci la chose est sans remède...
Le fils de Thyestès est mort ! au meurtre ! à laide
!
Il sort à droite.
Scène 7 : ELEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA, LE
CHOEUR DES KHOÈPHORES
KALLIRHOÈ
Ton frère irréprochable a frappé lhomme
!
ISMÈNA
Bien !
Que le jeune héros frappe, et népargne rien
!
ELEKTRA
O Zeus ! Sauve mon frère en ce combat suprême !
Moi, je mourrai, sil meurt.
KALLIRHOÈ
Zeus ! Conduis-le toi-même.
ISMÈNA
Dans son sentier sanglant quil aille jusquau bout
!
Il est mort sil recule et sil nachève
tout.
On entend de nouveaux cris.
ELEKTRA
Dieux ! La rumeur redouble.
KALLIRHOÈ
On crie, on se lamente
Lugubrement.
ISMÈNA
Ah ! Ah ! Linconsolable amante
Avec de longs sanglots pleure lamant.
Klytaimnestra, pâle
et agitée, paraît sous le portique.
ELEKTRA
Grands Dieux !
Ma mère !
KALLIRHOÈ
Lépouvante a dilaté ses yeux.
ISMÈNA
Cest quelle sent venir les heures éternelles,
et lhorreur de la mort jaillit de ses prunelles !
Elektra et les Khoèphores
senfuient.
Scène 8 : KLYTAIMNESTRA
KLYTAIMNESTRA. Elle marche, égarée,
çà et là.
Cest vrai, jai fui ! Quel est ce mendiant, tueur
De rois ? Je ne sais pas. Ma face est en sueur.
Laudace de cet homme est un sombre prodige !
Jentre, il me suit : « Voici le roi dArgos »,
lui dis-je.
Le voyant sur le seuil humblement arrêté,
Le fils de Thyestès laccueille avec bonté
:
« Etranger, ne crains rien. Quun dieu te soit propice
!
Car tu franchis mon seuil sous un heureux auspice ».
Lhomme approche, et raconte au chef ce quil ma
dit.
Il avance en parlant, puis, brusquement, bondit,
Et plonge un long couteau dans la gorge du maître !
Je crie. Un serviteur accourt, pour disparaître
En hurlant... et tandis que lhomme furieux
Redouble, je menfuis, les deux mains sur les yeux !
Pourquoi donc ai-je fui ? Pourquoi me suis-je tue ?
Elle retourne vers le portique en criant.
Hommes, gardes, à moi ! Quon saisisse, quon
tue
Létranger ! Oh ! Malheur ! Au meurtre ! Au meurtre
! Holà !
Tuez le vagabond tout sanglant !
Orestès sort du portique,
le couteau à la main.
Scène 9 : KLYTAIMNESTRA,
ORESTÈS
ORESTÈS
Reste là !
Pas un cri, pas un souffle ! Ah ! Ah ! Je te tiens, femme !
Lheure est venue : il faut que je te parle.
KLYTAIMNESTRA
Infâme
Vagabond, que veux-tu ? Je ne te connais point.
Lâche ! Que tai-je fait ?
ORESTÈS
Ne serre pas le poing :
Serre les dents plutôt, femme ! Ouvre toutes grandes
Tes oreilles. Je vais te dire. Tu demandes
Qui je suis ! Tu ne sais, et tu ne pressens rien,
Et ton coeur est toujours de fer, toujours ? Cest bien.
Je suis ton fils !
KLYTAIMNESTRA
Mon fils est mort, tais-toi ! Tu railles
Affreusement.
ORESTÈS
Tu mas porté dans tes entrailles.
Tel que les Dieux et toi lavez fait, tel quil est,
Reconnais ton enfant. Cest moi. Jai bu ton lait,
Jai dormi sur ton sein, et je tai dit : « Ma
mère ! »
O souvenirs, ô jours de ma joie éphémère
!
Et toi, tu souriais, mappelant par mon nom !
KLYTAIMNESTRA
Dirais-tu vrai, grands Dieux !
ORESTÈS
Napproche pas, sinon
Je te tuerai, sans plus parler ni plus attendre.
Ecoute ton fils, mère irréprochable et tendre !
Sans respect pour le sang des héros dont je sors,
Tu mas tout pris, mon nom, mon peuple, mes trésors,
La liberté qui fait la moitié de notre âme
!
Oui, pour mieux accomplir labominable trame,
Tu mas vendu, tu mas, loin du royal berceau,
Dans la fange, ô fureur ! Jeté comme un pourceau
!
Jai ployé sous les coups, jai sué sous
loutrage,
Jai troublé lair du ciel de mes longs cris
de rage,
Jai maudit la lumière, et lombre, et les dieux
sourds,
Et jai cent ans, nayant vécu que peu de jours
!
Mais quimporte ! Ceci nest rien. Mes pleurs, ma honte,
Et ta haine, et mes maux dont jignore le compte,
Et lendurcissement à ton coeur familier,
Je te pardonne tout, et veux tout oublier.
Ta tête mest sacrée en ma propre querelle ;
Mais lexpiation dun grand crime est sur elle !
Tu mourras pour cela. Les temps sont révolus.
KLYTAIMNESTRA
On ne peut pas tuer sa mère !
ORESTÈS
Tu nes plus
Ma mère. Cest un spectre effrayant qui taccuse
Et qui te juge. Toi, tu te nommes la ruse,
La trahison, le meurtre et ladultère. Il faut
Que tu meures ! Un dieu me fait signe den haut,
Et mon père, du fond de lHadès, me regarde
Fixement, irrité que la vengeance tarde.
Mais, avant de tomber sanglante sous ma main,
Parle, apaise lépoux égorgé dans le
bain ;
Car, sur le sable blême où roule le noir fleuve,
Il attend à laffût son odieuse veuve !
KLYTAIMNESTRA
Respecte, mon enfant, le sein qui ta nourri !
ORESTÈS
Ne parle pas au fils, femme ! Parle au mari.
Moi je te frapperai, mais lui ta condamnée.
KLYTAIMNESTRA
Cest lErinnys, enfant, sur ta race acharnée,
Cest elle, le Daimôn ineffable et sans frein,
Par qui ton père est mort sous la hache dairain.
Elle a troublé mon coeur, hélas ! Longtemps austère,
Et ma précipitée aux bras de ladultère.
Ce nest pas moi, cest elle ! Enfant, quai-je
gagné
Au meurtre ? Nuit et jour nen ai-je pas saigné ?
Répondez, murs témoins de mes veilles affreuses
!
Et toi, toujours debout dans mes yeux que tu creuses,
Fantôme du héros, image de lépoux,
Réponds ! -ô mon enfant, jembrasse tes genoux
!
Ne verse pas mon sang !
ORESTÈS
As-tu tout dit ?
KLYTAIMNESTRA
Arrière !
Prends garde à toi, si tu nécoutes ma prière.
Crains dentendre aboyer le troupeau haletant
Des spectres de lHadès ! Mon cher fils, un instant
!
Non ! Non ! Tu ne veux pas sans doute que je meure...
Oh ! Je voudrais vieillir dans lantique demeure !
ORESTÈS
Toi ! Tu vivrais ici, toi ! Quen diraient les dieux,
Les hommes, la maison, nos enfants, nos aïeux ?
Il faut mourir, il faut que le sort saccomplisse.
Viens ! Je vais te coucher auprès de ton complice
Qui gît là, dans son sang immonde, tel quun
chien.
Désormais, comme hier, son lit sera le tien.
Puisque tu las aimé, rejoins qui te réclame,
Et rentre dans ses bras, afin dy rendre lâme
!
Hâte-toi, hâte-toi, femme ! Si tu ne veux
Que je te traîne par les pieds ou les cheveux !
KLYTAIMNESTRA
Dieux ! Elektra, ma fille ! Encore une fois, grâce,
Mon fils !
ORESTÈS
Je suis aveugle et sourd.
KLYTAIMNESTRA
O monstre ! ô race
Horrible ! Je le vois, rien ne le peut toucher,
Ce coeur inexorable et dur comme un rocher.
Mes supplications, sois content, sont finies...
Malheureux ! Je te voue aux blêmes Erinnyes,
Aux chiennes de ta mère ! à léternel
tourment
De boire, dans tes nuits dhorreur, mon sang fumant ;
Partout, de laube au soir, dentendre sans relâche
Le râle de ta mère, et de fuir comme un lâche,
Farouche, pourchassé, misérable et maudit !
Arrête ! Attends encor. Jaurai bientôt tout
dit.
Enfin, oui, sache-le. Que cela tépouvante
Et redouble ta rage... oui, monstre ! Je men vante :
Le héros qui gît là dans son sang métait
cher !
Jai tué lAtréide, et jai coupé
sa chair
Par morceaux ! Seulement ceci me désespère,
Davoir manqué le fils en égorgeant le père
!
ORESTÈS
se jette sur elle et la tue.
Tiens ! Tiens ! Meurs donc ! Assez de hideuses clameurs !
KLYTAIMNESTRA,
recule en chancelant.
Cest fait... tu mas tuée... ah !
Elle tombe. - Se relevant à demi :
sois maudit !
Elle retombe morte.
ORESTÈS
Va ! Meurs !
Tu souillais lair sacré que tout homme respire.
Scène 10 : ORESTÈS, LE CADAVRE DE
KLYTAIMNESTRA, ELEKTRA
ELEKTRA
Mon frère, quas-tu fait ? Horreur ! Ton crime est
pire
Que tous les siens... cétait ta mère !
ORESTÈS
Grands Dieux ! Quoi ?
Tu pleures cette femme ?
ELEKTRA
Hélas ! Malheur à toi,
Qui mes horrible et cher ! Quel dieu te la livrée,
Cette tête effrayante, odieuse et sacrée ?
O meurtre inexpiable ! ô lamentables coups !
Que ne pardonnais-tu, frère ? Malheur à nous !
Malheur à toi, cétait ta mère !
Elektra se couvre la tête
et senfuit.
Scène 11 : ORESTÈS, LE CADAVRE DE
KLYTAIMNESTRA, PUIS LES ÉRINNYES
ORESTÈS
Eh bien ! Quimporte ?
Jai racheté mon sang, et la vipère est morte.
Elle empoisonnait tout de sa morsure. Elle a
Tué lhomme et vendu lenfant... mais la voilà
Tranquille maintenant, et pour jamais, je pense.
Des équitables Dieux jattends ma récompense
!
Il regarde le cadavre.
Quelle est grande ! On dirait quelle mécoute...
non !
Je lai frappée au coeur, sûrement. Lacte
est bon.
Justice est faite. Il faut que tout forfait sexpie.
Ils siégeaient, triomphants, dans leur puissance impie,
Les mains chaudes du meurtre ; ils se disaient, contents :
«Nous avons tout, le trône et le sceptre éclatants,
Et la vieille maison du roi Pélops ! Nous sommes
Les dynastes dArgos et les pasteurs des hommes ;
Commandons, aimons-nous, et vivons sans remords».
Et moi, je viens, je frappe ; et les tyrans sont morts !
Maintenant, de ceci jeffacerai les traces :
Lune au bûcher funèbre, et lautre aux
chiens voraces.
Que le peuple sempresse à lAgora ! Demain,
Le sceptre paternel brillera dans ma main ;
Parmi les chefs vaillants je massoirai, semblable
Aux Dieux ; avec le bruit de la mer sur le sable,
Hellas acclamera mon nom, disant : « Cest bien.
Il a vengé son père et reconquis son bien ! »
Il regarde le cadavre.
Pourquoi ne pas fermer ta sanglante paupière,
Cadavre ? Que veux-tu ? Va ! Mon coeur est de pierre :
Je ne crains rien, jai fait pour le mieux. Cest assez
!
Ne me regarde pas de tes yeux convulsés !
Je tensevelirai, toi, mes maux, et le reste,
Dans loubli, comme il sied dun souvenir funeste.
A quoi bon épier mes gestes et mes pas ?
Regarde dans lHadès, ne me regarde pas !
Il lui ramène sur la face un pan du péplos.
Tendant les bras vers le tombeau.
Et toi quils ont couché sous ce tertre sans gloire,
Père ! Monte à travers la nuit immense et noire,
Apparais à ton fils qui te venge aujourdhui !
Il tappelle, ô chère ombre ! Entends-le, viens,
dis-lui
Que devant tous les Dieux du ciel et de labîme
Laction quil a faite est droite et légitime
!
Deux Erinnyes se dressent de chaque côté
du tombeau.
Ah ! Quest-ce que cela ? Doù viennent celles-ci
?
Vieilles femmes, parlez : que faites-vous ici ?
Trois Erinnyes apparaissent autour du cadavre.
Encore ! Par les Dieux ! Ces faces de squelettes
Pour mordre ont retroussé leurs lèvres violettes.
Ah ! Monstres, vous grincez des dents affreusement !
Arrière !
Les Erinnyes apparaissent de tous côtés.
En vérité, cest un fourmillement
De spectres ! Et je suis traqué comme une proie !
Lépouvante me prend à la gorge, et la broie
!
Non, ce nest point un songe, et je suis là, debout,
Eveillé ! Malheureux ! Cest cela, je sais tout :
Ce sont elles, ce sont les chiennes furieuses
De ma mère ! ... pourquoi rester silencieuses ?
A qui me montrez-vous de vos doigts décharnés,
O louves de lHadès ? Je vous attends, venez !
Vous ne vous trompez pas. Cest moi ! Je lai frappée
!
Voyez ce sang. La terre en est toute trempée.
Il minonde les pieds, il me brûle les mains.
Mais, quoi ! Vous le savez, ô monstres inhumains,
Elle a tué mon père. Eh bien ! Jai fait justice
:
La voici morte. Que labîme lengloutisse,
Avec sa trahison, sa haine et sa fureur !
Ah ! Ah ! Vous vous taisez, monstres !
Les Erinnyes se jettent toutes sur lui.
Horreur !
Il senfuit. Dautres Erinnyes lui barrent
le chemin.
Horreur ! 
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