9 - Lord Littleton
Poème inachevé ? 1847
Si vous me demandiez ce quil
fut, je dirais
Quil était pâle et grand, triste et blond, que ses
traits
Nétaient pas de ceux-là qui font que lon sécrie
:
Je ne croirai jamais quil danse ni quil rie.
Au contraire, il avait un front calme et des yeux
Très doux, très bienveillants, distraits mais gracieux.
Son esprit était grave et simple était sa vie,
Simples ses sentiments ; aucune folle envie ;
Il était de la cour sans y demander rien.
Dédaignant les honneurs, content de peu de bien
Et de beaucoup damour pour une jeune femme
Dont il avait gagné le cur et perdu lâme.
D avait en horreur tout pouvoir excepté
Celui de la pensée et de la vérité,
Incontestable empire, immortelle influence,
Droit populaire et droit divin dintelligence
Quexerce lesprit fort sur lesprit indécis,
Comme la Galigaï dit de la Médicis.
La mâle république était, dit-on, son rêve.
Non celle de Platon ou celle de Genève,
Car il craignait beaucoup le règne des Pédants,
Mais une qui passait dans ses songes ardents
Comme dans le chaos roule, passe et repasse
Un astre nouveau-né qui se perd dans 1espace
Et qui, cherchant sa route et son temps et son lieu,
Tourne encore lentement sous le souffle de Dieu.
Du reste il sennuyait beaucoup et, sur la terre,
Ce quil aimait le moins, cétait son Angleterre
A cause du brouillard et de la liberté
Qui dans ce pays-là rime à captivité.
Cependant il riait de bon cur au théâtre,
Espérant samuser, sans prendre un air folâtre
Et sans dire non plus : Jai vécu trop longtemps
Comme fait à Paris tout homme de quinze ans.
Celui-là résista
ferme à la Destinée.
A chaque instant du jour, chaque jour de lannée
Il lutta fortement et ne lui permit pas
De gagner le terrain contre lui dun seul pas,
Si ce nest une fois ; et certes la victoire
Nest pas franche et loyale. Or, voici son histoire.
Il voyageait. Comment neût-il
pas voyagé,
Puisquil était Anglais ? Chacun sest ménagé
Des logements divers sur le globe. En Afrique,
Des ruches pour de noirs frelons. En Amérique.
Les Peaux-rouges ont tous des hamacs où le vent
A bercé La Fayette et René ; lun rêvant
La souveraineté du Peuple immense et lautre
Le droit divin. (Que Dieu choisisse son apôtre.)
Moi je crois au pouvoir du plus intelligent,
Comme à la Bourse on croit au pouvoir de largent.
Les immobiles Turcs ont des tentes de soie
Quavec tout un harem sur des chameaux on ploie :
Et les Parisiens mobiles sont couchés
pans des réduits les uns sur les autres juchés,
Comme dans les tiroirs dune armoire de pierre
Doù lon prend, quand on veut, une famille entière
Toute joyeuse et prête à se battre en chantant.
Mais le mot seul dAnglais signifie : habitant
Dune maison de bois qui va sur quatre roues,
De londe des ruisseaux à lépaisseur des boues.
Quel est-il donc linstant
qui nous jette en avant ?
Invisible et fougueux comme un souffle du vent,
Il saisit lhomme au fond des retraites quil aime,
Tout au fond du repos, au fond du bonheur même,
Dans lasile choisi quil croyait pour toujours
Suffisant à sa joie, ainsi quà ses amours.
Il lui parle à loreille
et lui dit : Marche. Il rêve
Aussitôt une chose inconnue et se lève.
Il se lève et sen va, comme pour ne plus voir
Ce qu il aimait le mieux et quitte, sans savoir
Pourquoi. Parce quil faut quincessamment il aille,
Comme un brave au canon lointain de la bataille,
Parce quil faut quitter sa pensée aussitôt
Quon jouit delle et fuir sans en savoir le mot.
Parce quil faut chercher, toujours triste et farouche,
Cet aliment divin qui manque à notre bouche,
Ce fruit darbre de vie et de bonheur humain
Qui remonte toujours quand sélève la main.
Donc il voyageait. Où
? Cétait en Italie.
Ainsi me la conté cette Anglaise jolie
De qui les sourcils noirs forment un double arceau
Dessiné sur le front comme avec un pinceau
Et quà son parler pur, quà ses yeux de Sultane
Loreille croit française et le regard persane.
Clarinda, sa maîtresse, était seule avec lui
Dans un palais vivant jadis, mort aujourdhui.
Mort ? Oui, tout monument bâti pour la famille
Est vivant seulement alors quelle y fourmille,
Que la présence humaine est là qui le défend
Et que chaque fenêtre a des regards denfants,
Chaque porte une voix qui parle, qui commande,
Qui chante, qui soupire, ou murmure ou demande,
Alors que les rideaux ont a voiler des feux,
Comme fait la paupière en tombant sur les yeux,
Que les grilles de fer ouvrent leurs doubles ailes,
Vont et viennent sans fin comme deux sentinelles,
Quand le toit lentement fume et quen tournoyant
Sallume par degrés lescalier flamboyant
Et que la nuit on voit la lumière agrandie
Eclater sur la vitre ainsi quun incendie.
La vie est là. Mais moi je vois avec douleur
Tout seuil désert. Toujours jy lis inscrit : Malheur.
La fenêtre sans flamme avec son lambris frêle
Ressemble à lil éteint dun cadavre au
corps grêle,
Dentelé comme lest une scie et mouvant
Sur tes côtes sans chair où vient siffler le vent.
O douce Clarinda ! vous aimiez
ces ruines
Et ces marbres chargés de pendantes racines ;
Ces longs appartements pleins déchos où vos pieds
Formaient trois pas lorsque dun pas vous les frappiez ;
Les sièges de Romains ou sassirent trois Doges
Dont le porphyre usa manteau ducal et toges ;
La colonnade immense et triste où le Zéphyr
Passe timidement avec un doux soupir
Et vous a, maintes fois, dans la nuit rencontrée
Tenant, comme Psyché, la lampe timorée
Et seul vous entendit un soir que le soleil
Tremblait dans le flot bleu quil teignait de vermeil.
Vous aviez sur sa lèvre et sur sa tête blonde
Passé votre main blanche en jouant et, dans londe,
Vous regardiez ses traits et les vôtres, flottant
A vos pieds et par lair troublés de temps en temps,
Car le large balcon se prolonge et domine
Leau qui baigne les murs et par degrés les mine.
Vous éleviez la voix la plus tendre et parfois
Vous vous parliez ou bien vous taisiez à la fois.
Le jeune Lord cherchait dans vos yeux vos pensées,
Vous, les siennes ; vos mains dans ses doigts enlacées
Dans ses doigts palpitaient et ces reflets accents
Des nerfs avaient pour vous un ineffable sens.
« Je vous aime, ô Mylord, mon Seigneur et mon âme,
Parce que vous savez bien aimer une femme
Et tout abandonner, parce que la fierté
Vous revêt à mes yeux de force et de beauté. »
Littleton raconte ceci à Clarinda : « Un jour jétais
à Londres et je passais devant le Poets Corner à
Westminster. Un pauvre me regarda et me dit : Il y a des gens marqués
davance, vous mourrez tel jour à minuit. » Ce jour
cest aujourdhui. » ? Il dort la sieste et séveille.
Elle lui dit : Vois comme on sest trompé. Minuit est passé.
»
« Il rit.
« Clarinda avance les pendules.
« Il voit passer lheure et il rit. Il fait un long discours
sur la destinée (dans ce long discours doivent se trouver toutes
les vanités de la rhétorique philosophique par laquelle
les hommes se rassurent sur la rigueur du Destin, quils craignent
au fond du cur), rentre dans sa chambre et tire sa montre, une
montre oubliée. Il est minuit ! »
« Il dit : « Cest singulier ! » devint rouge
et mourut. »
Note
Vigny commença en 1847 ce poème, qu'il aurait intégré
aux Destinées mais laissa inachevé. Il esquissa toutefois
en prose un résumé de la conclusion. (Note Wikis