« Aux armes, fils dOttman, car de sa voix roulante
Le tambour vous rappelle à la tâche sanglante.
Le canon gronde encor sur le fort de Phylé.
Le cur des Giaours à ce bruit a tremblé,
Sous leurs tombeaux détruits ils ont caché leur tête
;
Mais le sabre courbé va sortir, et sapprête
A confondre bientôt leurs crânes révoltés
Aux cendres des aïeux qui les ont exaltés.
Poursuivons des vils Grecs le misérable reste,
Abandonnez ces vins que Mahomet déteste,
Et ces femmes en pleurs qui meurent dans les cris,
Indignes des guerriers quattendent les houris ! »
Ainsi criait lÉmir, et dans sa main sanglante
Sagitait de Damas la lame étincelante ;
Son cheval bondissant écumait sous le mords,
Et ses fers indignés glissaient au sang des morts,
Quand le maître animait sa hennissante bouche,
Et dun large étrier pressait le flanc farouche.
Éveillés à ses cris, ses soldats basanés
Savancent dun pas ivre et les yeux étonnés.
Quand le tigre indolent sorti
de sa mollesse,
De ses flancs tachetés déployant la souplesse,
A saisi dans ses bonds le chevreuil innocent,
Long-temps après sa mort il lèche encor son sang,
Il disperse sa chair dun ongle plein de joie,
Roule en broyant les os et sendort sur sa proie.
Non moins lâche et cruel, le Musulman trompeur
Se venge sur les morts davoir senti la peur ;
Il demande la paix, il lobtient par la feinte ;
Puis, la tête ennemie, offerte à lui sans crainte,
Tombe, et lui sert de coupe à ce même festin
Quavait, pour le traité, préparé le matin.
En de telles horreurs Athène était plongée,
Et tant de cris sortaient dune foule égorgée,
Que, si josais conter dune imprudente voix
Ces attentats, un jour le repentir des rois,
Le guerrier briserait son impuissante épée
Dans son élan vengeur par le devoir trompée,
La mère, des chrétiens accusant la lenteur,
Regardant vers le seuil, sur un sein protecteur
Presserait son enfant ; et la vierge innocente
Cacherait dans ses mains sa tête rougissante.
Au bruit de la timbale et des clairons dairain
Les coursiers se cabrant font résonner le frein ;
Leurs fronts jettent lécume et leurs pieds la poussière,
Du sultan de Stamboul élevant la bannière
Le Pacha vient, on part. Les Spahis en marchant
Règlent leur pas sonore aux mots sacrés du chant ;
Allah prépare leur défaite
;
Priez, chantez : Dieu seul est Dieu,
Et Mahomet est son Prophète.
Le Koran gouverne ce lieu :
Que le Giaour tombe et meure.
Dans la flamboyante demeure
Par Monkir[1] il sera jeté,
La terre brûlera limpie,
Car sa tombe sera sans pluie
Sous les dards plombés de lété.
Le Croyant superbe savance
;
Il est brave ; il sait que son sort
Avec lui marche, écrit davance
Sur linvisible collier dor[2]
Son front sous le dernier génie,
Dont le vol a de lharmonie,
Se courbe sans être irrité.
La prévoyance est inhabile
À reculer lheure immobile
Que marque la fatalité.
Si la mort frappe le fidèle
Quittant son paradis vermeil
Et déployant lor de son aile,
La Péri[3] viendra du soleil.
Ses chants le berceront de joie,
Ses doigts ont travaillé la soie
Où le brave doit reposer ;
Lentourant dune écharpe verte,
Sa bouche de rose entrouverte
Laccueillera par un baiser.
Qui puisera les eaux sacrées
Dans la fontaine de Cafour,[4]
Où les houris désaltérées
Chancellent et tombent damour ?
Leurs yeux doux, quun cil noir protège,
Vous regardent : leurs bras de neige
Applaudiront au combattant ;
Et dans des coupes démeraude
Une liqueur vermeille et chaude
Coule de leurs doigts et lattend.
Allah prépare leur défaite,
Il a pris le glaive de feu ;
Priez, chantez : Dieu seul est Dieu,
Et Mahomet est son Prophète.
Si de grands bufs errans
sur les bords dun marais
Combattent le loup noir sorti de ses forêts,
Longtemps en cercle étroit leur foule ramassée
Présente à ses assauts une corne abaissée,
Et, reculant ainsi jusque dans les roseaux,
Cherche un abri fangeux sous les dormantes eaux.
Le loup rôde en hurlant autour du marécage :
Il arrache les joncs, seule proie à sa rage,
Car, au lieu du poil jaune et des flancs impuissans,
Il voit nager des fronts armés et mugissans.
Mais que les aboiements dune meute lointaine
Rendent sûrs ses dangers et sa fuite incertaine,
Il séloigne à regret ; son il menace et luit
Sur lennemi sauvé que lui rendra la nuit :
Tandis que, rassuré dans sa retraite humide,
Le troupeau laboureur, devenu moins timide,
Sortant des eaux ses pieds fourchus et limoneux,
Contemple le combat des limiers généreux.
Tels les Athéniens, du haut de leurs murailles,
Écoutaient, regardaient les poudreuses batailles.
« Quels pas ont soulevé ce nuage lointain ?
Ces sables volent-ils sous le vent du matin ?
Se disaient-ils : quittant lAfrique dévorée,
Le Semoun flamboyant souffle-t-il du Pyrée ?
Il accourt vers Athène, et renverse en courant
LOttoman qui résiste, et le laisse mourant.
Ce sont des Grecs ; voyez, voyez notre bannière !
Elle est resplendissante à travers la poussière. »
Mora la soutenait, et ses exploits errans
Bien loin derrière lui laissaient les premiers rangs.
Tenant sa main, paraît la belle et jeune fille.
Pâle ; un crucifix dor au-dessus delle brille.
Elle osait lélever dun bras ferme et pieux,
Sans craindre dappeler la mort avec les yeux,
Marchait, et dun il sûr comme sachant leurs crimes,
Au Grec avec sa croix désignait ses victimes.
Lui, suspendait ses pas, et sa froide fureur
Frappait, en souriant de dédain et dhorreur.
Alors on entendit, du haut des édifices,
Des femmes applaudir ces sanglans sacrifices ;
Elles criaient : « Ô Grèce ! ô Grèce
! lève-toi !
Lange exterminateur vient, guidé par la foi ! »
Et, la joie et les pleurs se mêlant aux prières,
De leurs murs démolis précipitaient les pierres,
Et lhuile bouillonnante, et le plomb ruisselant
Jetés avec fracas en fleuve étincelant,
Répandaient aux turbans que choisissaient leurs haines,
Des maux avant-coureurs des éternelles peines ;
Tandis que, soulevant les pierres des tombeaux,
Leurs pères, leurs enfans, leurs époux en lambeaux,
Sortaient, pour le combat, de leurs retraites sombres,
Et de leurs grands aïeux représentaient les ombres.
Les Turcs tombent alors vaincus
; les deux amans
Dun pied triomphateur foulaient ces corps fumans.
Comme on voit dun volcan le feu long-temps esclave
Tonner, couler, descendre en une ardente lave,
Et, confondant les rocs et les toits arrachés,
Aux cadavres brûlants des chênes desséchés,
Renouveler le Styx pour les tremblantes plaines,
Tels marchaient après eux les rapides Hellènes.
Leurs bras rassasiés, désuvrés de martyrs,
Arrachaient en passant quelques derniers soupirs ;
Mais leurs yeux et leurs pas tendaient vers la fumée
Qui roulait en flots noirs sur léglise enflammée.
Là tombaient des chrétiens au pied de leur autel ;
On entendait le cri sans voir le coup mortel,
Car lincendie en vain éclairait tant de crimes ;
Les portes dérobaient et bourreaux et victimes.
On les frappe à grand bruit. Calme comme un vainqueur,
Mora pressait alors Héléna sur son cur.
« Viens, disait-il, viens voir la maison paternelle,
Puisque ses murs quittés te font si criminelle ;
Cest là ta seule peine. Allons, viens avec moi,
Le vainqueur amoureux va supplier pour toi ;
Jy vais trouver ensemble et ta main et ta grâce :
Quas-tu fait que la gloire et notre amour nefface ? »
Mais elle savançait : « Ne parlez pas ainsi,
Vous allez maffaiblir ; Dieu ma conduite ici ! »
Et le délire alors semblait troubler sa vue
Vers le temple brûlant toujours, toujours tendue.
« Cest Dieu qui me fait voir quel doit être mon sort
!
Silence ! taisons-nous ; jentends venir ma mort ! »
On entendait, au fond de léglise en tumulte,
Des hurlements, des cris de femmes, et linsulte,
Et le bruit de la poudre et du fer. Cependant
Un nuage de feu sortait du toit ardent.
« Mon ami, disait-elle, ô soutenez mon âme !
Rendez-moi forte : hélas ! je ne suis quune femme ;
Quand je vous vois, je sens que jaime encor le jour ;
Il ne me reste plus à vaincre que lamour ;
Pour lautre sacrifice, il est fait. » Et ses larmes
Quelle voulait cacher, lornaient de nouveaux charmes.
Lui, la priait de vivre, et ne comprenait pas
Quels chagrins lappelaient à vouloir le trépas.
Elle était sur son cur ; sa tête était penchée.
On croyait-quà ses cris elle serait touchée ;
Mais la porte du temple est ouverte, et lon voit
Tous ceux que menaçait le poids brûlant du toit :
Tous les Turcs étaient là ; mais, chacun deux sarrête,
Croise ses bras, jetant son fer, lève la tête,
Et sur la mort qui tombe ose fixer les yeux.
Un seul cri de terreur sélève jusquaux Cieux
;
Le dôme embrasé craque, et dans lair se balance.
« Je les reconnais tous ! » dit-elle. Elle sélance.
Et sur le seuil fumant monte. « Je meurs ici !
« Sans ton époux, dit-il. Mes époux
? les voici !
Je meurs vengée ! Adieu, tombez, murs que jimplore ;
Les Cieux me sont ouverts, mon âme est vierge encore ! »
Et le clocher, les murs, les marbres renversés,
Les vitraux en éclats, les lambris dispersés,
Et les portes de fer, et les châsses antiques,
Et les lampes dont lor surchargeait les portiques,
Tombent ; et dans sa chute ardente, leur grand poids
De cette foule écrase et la vie et la voix.
Long-temps les flots épais dune rouge poussière
Du soleil et du ciel étouffent la lumière ;
On espère quenfin ses voiles dissipés
Montreront quelques Grecs au désastre échappés
;
Mais la flamme bientôt, pure et belle, sélance
Et sur les morts cachés brille et monte en silence.
Cependant, vers le soir, les
combats apaisés
Livrèrent toute Athène aux vainqueurs reposés.
Après leffroi dun jour que la flamme et les armes
Avaient rempli de sang et de bruit et dalarmes,
Sur les murs dévastés, sur les toits endormis,
Le lune promenait lor de ses feux amis.
Athène sommeillait ; mais des clartés errantes,
Puis, dans lombre, des cris soudains, des voix mourantes
De quelques fugitifs venaient glacer les curs ;
Ils craignaient les vaincus non moins que les vainqueurs.
Ils étaient Juifs. Surtout en haut de la colline
Que du vieux Parthenon couronne la ruine,
Dans ses piliers moussus, ses anguleux débris,
Ils avaient cru trouver de plus secrets abris.
Comme lhumble araignée et sa frêle tenture
Des lambris dun palais dérobent la sculpture,
Une Mosquée, au coin du temple chancelant,
Suspendait sa coupole et cachait son front blanc :
Cest là quune famille, encor deffroi troublée,
En cercles ténébreux sétait toute assemblée
;
Autour dun candélabre aux autels dérobé,
Ils comptaient lamas dor entre leurs mains tombé.
Les sabres de Damas que le soldat admire,
Et les habits moelleux tissus à Cachemire,
Les calices chrétiens, les colliers, les croissans,
Ces boucles, de loreille ornemens innocens :
Car aux fils de Judas toute chose est permise,
Comme dans leurs trésors toute chose est admise.
Davance épouvantés dimages de trépas,
Tous ces Juifs ont frémi ; lon entendait des pas,
Le pas dun homme seul sous la voûte sonore :
Il marchait, sarrêtait, et puis marchait encore.
Et lécho des degrés, en bruits sourds et confus,
Leur renvoya ces mots vingt fois interrompus :
« Le sang du fer vengeur
sessuiera dans la terre
Je veux quil creuse là ta fosse solitaire ;
Dans lurne inattendue où ne luit aucun nom,
Ta cendre va dormir au pied du Parthenon.
Dans ce vase de mort, teint dune antique rouille,
On ne versa jamais plus lugubre dépouille,
Tant de malheurs dedans, et tant de pleurs dehors,
Nont jamais affligé ses funéraires bords.
Et certes cette gloire au moins nous est bien due,
Davoir de tout malheur dépassé létendue.
Ni lhomme daujourdhui, ni la postérité
Noseront te sonder jusquà la vérité,
Jeune cendre ; et des maux de ce jour de misères
La moitié suffirait aux désespoirs vulgaires.
Quand un passant viendra chercher, en se courbant,
Quelques vieux noms de morts dérobés au turban,
Il trouvera cette urne, et, déterrant sa proie,
Rassasiera de nous sa curieuse joie ;
Il tournera long-temps ce bronze, et, pour jamais,
Dispersera dans lair la beauté que jaimais.
Et si son cur tressaille à laspect de sa cendre,
Si dans des maux passés il consent à descendre,
Que pourra sa pitié ? Ce que toujours on vit,
Plaindre non lêtre mort, mais lêtre qui survit
;
Moi-même jai bien cru que la mort dune amante
Était le plus grand mal dont lenfer nous tourmente.
Ah ! que ne puis-je en paix savourer ce malheur !
Il serait peu de chose auprès de ma douleur.
Dans son temps virginal que ne lai-je perdue ?
À se la rappeler ma tristesse assidue
La pleurerait sans tache, et distillant mon fiel,
Je naurais quà gémir et maudire le Ciel !
Je dirais : Héléna ! que nes-tu sur la terre ?
Tu laisses après toi ton ami solitaire,
Renais ! Que ta beauté, belle de ta vertu,
Vienne au jour, et le rende à mon cur abattu.
Mais de pareils regrets la douceur mest ravie,
Il faut pleurer sa mort sans regretter sa vie ;
Et si ces restes froids cédaient à mon amour,
Jhésiterais peut-être à lui rendre le jour.
Malheur ! je ne puis rien vouloir en assurance,
Et dédaigne le bien qui fut mon espérance !
Héléna ! nous naurions quun amour sans honneur
:
Va, jaime mieux ta cendre encor quun tel bonheur.
Descends, descends en paix ; attends ici ma gloire,
En te la rapportant après notre victoire,
Je la mépriserai pour te pleurer toujours.
Et, ton urne à la main, je compterai mes jours. »
1 Lange des Enfers (Alkoran).
2 Alkoran.
3 Ange féminin chez les Mahométans ; il vit dans le Soleil
et parmi les Astres (Alkoran).
4 Fontaine du Paradis turc : elle roule des pierreries (Alkoran).