CHANT DEUXIÈME
LE NAVIRE
Ô terre de Cécrops ! terre où règnent
un souffle divin et des génies amis des hommes ! (Les Martyrs,
CHATEAUBRIAND).
Au cur privé
damour, cest bien peu que la gloire.
Si de quelque bonheur rayonne la victoire,
Soit pour les grands guerriers, soit à ceux dont la voix
Éclaire les mortels ou leur dicte des lois,
Nest-ce point quen secret, chaque pas de leur vie
Retentit dans une âme invisible et ravie
Comme au sein dun écho qui des sons éclatants
Sempare en sa retraite et les redit longtemps ?
Ainsi des chevaliers la race simple et brave
Au servage damour rangeait sa gloire esclave ;
Ainsi de la beauté les secrètes faveurs
Élevèrent aux Cieux les poètes rêveurs ;
Ainsi souvent, dit-on, le bonheur dun empire
Aux peuples, par les rois, descendit dun sourire.
Il sest trouvé parfois,
comme pour faire voir
Que du bonheur en nous est encor le pouvoir,
Deux âmes, sélevant sur les plaines du monde,
Toujours lune pour lautre existence féconde,
Puissantes à sentir avec un feu pareil,
Double et brûlant rayon né dun même soleil,
Vivant comme un seul être, intime et pur mélange,
Semblables dans leur vol aux deux ailes dun ange,
Ou telles que des nuits les jumeaux radieux
Dun fraternel éclat illuminent les cieux.
Si lhomme a séparé leur ardeur mutuelle,
Cest alors que lon voit et rapide et fidèle
Chacune, de la foule écartant lépaisseur,
Traverser lUnivers et voler à sa sur.
Belle Scio, la nuit cache ta
blanche ville,
De tout corsaire Grec mystérieux asile ;
Mais il faut se hâter, de peur que le matin
Ne montre tes apprêts au Musulman lointain.
Tandis quau saint discours de leur vieux Patriarche,
Comme Israël jadis à lapproche de lArche,
Ainsi quun homme seul ce peuple se levait,
Solitaire au rivage un des Grecs se trouvait,
Triste, et cherchant au loin sur cette mer connue,
Si dAthène à ces bords quelque voile est venue
Parmi tous ces vaisseaux qui dun furtif abord
Du flot bleu de la rade avaient touché le bord.
Chaque nef y trouvait ses compagnes fidèles :
Cest ainsi quen hiver, les noires hirondelles
Au bord dun lac choisi par le léger conseil,
Prêtes à sélancer pour suivre leur soleil,
Et saluant de loin la rive hospitalière,
Préparent à grands cris leur aile aventurière.
Mais rien ne paraît plus, que la lune qui dort
Sur des flots mélangés et de saphir et dor :
Il ny voit sélever que les montagnes sombres,
Les colonnes de marbre et les lointaines ombres
Des îles du couchant, dont laspect sérieux
Soppose au doux sourire et des eaux et des cieux.
« Ô faites-moi mourir ou donnez-moi des ailes !
Criait-il ; aux dangers nous serons infidèles :
Le sang versé peut-être accuse ce retard.
Lancre de nos vaisseaux se lèvera trop tard. »
Ainsi disait sa voix ; mais une voix sacrée
Ajoutait dans son cur : « Attends, vierge adorée,
Héléna, mon espoir, avant que le soleil
Des portiques dAthène ait doré le réveil,
Avant quau Minaret, des profanes prières
LIman ait par trois fois annoncé les dernières,
Ma main qui sur ta main ressaisira ses droits,
Sur le seuil de ta porte aura planté la Croix.
Suspends de tes beaux yeux les larmes répandues
Et tes dévotes nuits à prier assidues :
Cest à moi de veiller sur tes jours précieux,
De conquérir ta main et la faveur des Cieux.
Bientôt lorsque la paix couronnant notre épée
Rajeunira les champs de la Grèce usurpée,
Quand nos bras affranchis sauront tous appuyer
La sainteté des murs et lhonneur du foyer,
Alors on nous verra tous deux, ma fiancée,
Traverser lentement une foule empressée,
Devant nous les danseurs et le flambeau sacré ;
Puis du voile de feu son front sera paré,
Et les Grecs sécrieront : Voyez, cest la plus
belle,
Cest la belle Héléna qui, pieuse et fidèle,
Pour sa patrie et Dieu, sacrifiant son cur,
Devait périr, ou vivre avec Mora vainqueur !
Et le voici : cest lui dont la main vengeresse
Brisa le premier nud des chaînes de la Grèce,
Et pliant sous sa loi les corsaires domptés,
Apprit à leurs vaisseaux des flots inusités. »
Ainsi loin de la foule émue et turbulente,
Auprès de cette mer à la vague indolente,
Rêvait le jeune Grec, et son front incliné
De cheveux blonds flottants pâlissait couronné.
Tel, loin des pins noircis québranle un sombre orage,
Sur une onde voisine où tremble son image,
Un saule retiré courbant ses longs rameaux,
Pleure et du fleuve ami trouble les belles eaux.
Mais le cri du départ
succède à la prière ;
Dinnombrables flambeaux que voile la poussière,
Retournent aux vaisseaux ; il y marche à grands pas ;
Changeant sa rêverie en lespoir des combats,
Tandis que lancre lourde en criant se retire,
Sur le pont balancé du plus léger navire,
Il sélance joyeux comme le cerf des bois,
Qui de sa blanche biche entend bramer la voix,
Et prompt au cri plaintif de sa timide amante
Saute dun large bond la cascade écumante.
La voile est déployée à recevoir le vent,
Et les regards dadieu vers le mont sélevant,
Ont vu près dun feu blanc dont lîle se décore,
Le vieux moine, et sa Croix qui les bénit encore.
On partait, on voguait, lorsquun
timide esquif,
Comme aux bras de sa mère accourt lenfant craintif,
Au milieu de la flotte en silence se glisse.
« Êtes-vous Grecs ? Venez, que lOttoman périsse
!
On se bat dans Athène. Une femme est ici
Qui vous demande asile, et pleure. La voici. »
On voit deux matelots puis une jeune fille ;
Ils montent sur le bord, une lumière y brille,
Un cri part : « Héléna ! » Mais les yeux dun
amant
Pouvaient seuls le savoir ; pâle détonnement
Lui-même a reculé, croyant voir lui sourire
Le fantôme égaré dune jeune martyre.
Il semblait que la mort eût déjà disposé
De ce teint de seize ans par des pleurs arrosé ;
Sa bouche était bleuâtre, entrouverte et tremblante
;
Son sein, sous une robe en désordre et sanglante,
Se gonflait de soupirs et battait agité
Comme un flot blanc des mers par le vent tourmenté.
Un voile déchiré tombant des tresses blondes
Quentraînait à ses pieds lhumide poids des
ondes,
Ne savait pas cacher dans ses mobiles plis
Le sang qui rougissait ses épaules de lis.
Serrant un crucifix dans ses mains réunies,
Comme un dernier trésor pour les vierges bannies,
Sur ses traits nétait pas la crainte ou lamitié
;
Elle nimplorait point une indigne pitié,
Mais, fière, elle semblait chercher dans sa pensée
Ce qui vengerait mieux une femme offensée,
Et demander au Dieu damour et de douleur
Des forces pour lutter contre elle et le malheur.
Le jeune Grec disait : « Parlez, ma bien-aimée,
Votre voix à ma voix est-elle inanimée ?
Vous repoussez ce bras, ce cur où pour toujours
Se doivent confier et sappuyer vos jours ?
Vous le voulez ? eh bien ! je le veux, que ma bouche
Séloigne de vos mains, et jamais ne les touche ;
Non, ne mapprochez pas, sil le faut ; mais du moins,
Héléna, parlez-moi, nous sommes sans témoins ;
Voyez, tous les soldats ont connu ma pensée,
Ils nont fait que vous voir, la poupe est délaissée.
Ce voyage et la nuit auront un même cours,
Usons dun temps sacré propice à nos discours,
Cest le dernier peut-être. O ! dites, mon amie ?
Pourquoi pas dans Athène à cette heure endormie ?
Et pourquoi dans ces lieux ? et comment ? et pourquoi
Ce désordre et vos yeux qui séloignent de moi ?
»
Ainsi disait Mora ; mais la jeune
exilée
À des propos damour nétait point rappelée
;
Même de chaque mot semblait naître un chagrin ;
Car, appuyant alors sa tête dans sa main,
Elle pleura long-temps. On lentendait dans lombre
Comme on entend, le soir, dans le fond dun bois sombre
Murmurer une source en un lit inconnu.
Cherchant quelque discours de son cur bien venu,
Son ami, qui croyait dissiper sa tristesse,
Regarda vers la mer, et parla de la Grèce,
Lorsque tombe la feuille et sabrège le jour,
Et quun jeune homme éteint se meurt, et meurt damour,
Il ne goûte plus rien des choses de la terre :
Son il découragé, que la faiblesse altère,
Se tourne lentement vers le Ciel déjà gris,
Et sur la feuille jaune et les gazons flétris ;
Il rit dun rire amer au deuil de la nature,
Et sous chaque arbrisseau place sa sépulture ;
Sa mère alors toujours sur le lit douloureux
Courbée, et sefforçant à des regards heureux,
Lui dit sa santé belle, et vante lespérance
Qui nest pas dans son cur, lui dit les jeux denfance,
Et la gloire, et létude, et les fleurs du beau temps,
Et ce soleil ami qui revient au printemps.
Les navires penchés volaient
sur leau dorée
Comme de cygnes blancs une troupe égarée
Qui cherche lair natal et le lac paternel.
Le spectacle des mers est grand et solennel ;
Ce mobile désert, bruyant et monotone,
Attriste la pensée encor plus quil nétonne
;
Et lhomme, entre le Ciel et les ondes jeté,
Se plaint dêtre si peu devant limmensité.
Ce fut surtout alors que cette mer antique
Aux Grecs silencieux apparut magnifique.
La nuit, cachant les bords, ne montrait à leurs yeux
Que les tombeaux épars et les temples des dieux,
Qui brillant tour à tour au sein des îles sombres,
Escortaient les vaisseaux, comme de blanches ombres,
En leur parlant toujours et de la liberté,
Et damour et de gloire, et dimmortalité.
Alors Mora, semblable aux antiques Rapsodes
Qui chantaient sur les flots dharmonieuses odes,
Enflamma ses discours de ce feu précieux
Que conservent aux Grecs lamour et leurs beaux cieux :
« Ô regarde, Héléna ! que ta tête affligée
Se soulève un moment pour voir la mer Égée ;
Ô respirons cet air ! cest lair de nos aïeux,
Lair de la liberté qui fait les demi-dieux ;
La rose et le laurier qui lembaument sans cesse,
De victoire et de paix lui portent la promesse,
Et ses beaux champs captifs qui nous sont destinés
Ont encor dans leur sein des germes fortunés ;
Le soleil affranchi va tous les faire éclore.
Vois ces îles : cétaient les corbeilles de Flore
;
Rien ny fut sérieux, pas même les malheurs ;
Les villes de ces bords avaient des noms de fleurs ;
Et, comme le parfum qui survit à la rose,
Autour des murs tombés leur souvenir repose.
Là, sous ces oliviers au feuillage tremblant,
Un autel de Vénus lavait son marbre blanc ;
Vois cet astre si pur dont la nuit se décore
Dans ce ciel amoureux, cest Cythérée encore :
Par nos riants aïeux ce ciel est enchanté,
Son plus beau feu reçut le nom de la beauté,
La beauté leur déesse. Âme de la nature,
Disaient-ils, lunivers roule dans sa ceinture :
Elle vient, le vent tombe et la terre fleurit ;
La mer sous ses pieds blancs sapaise et lui sourit.
Mensonges gracieux, religion charmante
Que rêve encor lamant auprès de son amante ! »
Quand un lis parfumé quarrose
lIlissus
De son beau vêtement courbe les blancs tissus,
Sous linjure des vents et de la lourde pluie,
Sil advient quun rayon pour un moment lessuie.
Son front alors sélève, et, fier dans son réveil,
Entrouvre un sein humide et cherche son soleil ;
Mais leau qui la flétri, prolongeant son supplice,
Tombe encor lentement des bords de son calice.
Héléna releva son front et ses beaux yeux,
Les égara long-temps sur la mer et les cieux :
Ses pleurs avaient cessé, mais non pas sa tristesse.
Dun rire dédaigneux : « Cest donc une autre
Grèce,
Dit-elle, où vous voyez des temples et des fleurs ?
Moi, je vois des tombeaux brisés par des malheurs.
Eh quoi ! derrière nous, vois-tu pas, mon amie,
Telle quune Sirène en ses flots endormie,
Lesbos au blanc rivage, où lon dit quautrefois
Les premiers chants humains mesurèrent les voix ?
Une vague y jeta comme un divin trophée
La tête harmonieuse et la lyre dOrphée ;
Avec le même flot, la Mélodie alors
Aborda : tous les sons connurent les accords ;
Philomèle en ces lieux gémissait plus savante.
Fière de ses enfants, cette île encor se vante
Des pleurs mélodieux et des tristes concerts
Quà leur mort soupiraient les Muses dans les airs. »
Mais Héléna disait, en secouant sa tête
Et ses cheveux flottants : « Votre bouche sarrête
;
Vous craignez ma tristesse et ne me dites pas
Sapho, son abandon, sa lyre et son trépas.
Elle était comme moi, jeune, faible, amoureuse ;
Je vais mourir aussi, mais bien plus malheureuse !
Tu ne peux pas mourir, puisque je combattrai.
Oui, vous serez vainqueur, et pourtant je mourrai !
Que les vents sont tardifs ! Quel est donc ce rivage ?
Héléna, détournons un lugubre présage.
Bientôt nous abordons : ne vois-tu pas déjà
La flottante Délos, quApollon protégea ?
Paros au marbre pur, sous le ciseau docile ?
Scyros ou bel enfant se travestit Achille ?
Vers le nord cest Zéa qui sélève à
nos yeux,
Vois lAttique : à présent reconnais-tu tes cieux
? »
Héléna se leva
: « Lune mélancolique,
Dit-elle, ô montre-moi les rives de lAttique !
Que tes chastes rayons dorant ses bois anciens,
Léclairent à mes yeux sans méclairer
aux siens !
Ô Grèce, je taimais comme on aime sa mère
!
Que ce vent conducteur qui rase londe amère,
Emporte mon adieu que tu nentendras pas,
Jusquaux lauriers amis de mes plus jeunes pas,
De mes pas curieux. Lorsque seule, égarée,
Sous un pudique voile, aux rives du Pirée
Jallais, de Thémistocle invoquant le tombeau,
Rêver un jeune époux, fidèle, illustre et beau,
Couple fier et joyeux, de nos temples antiques
Nous aurions dun pas libre admiré les portiques ;
Mes destins bienheureux ne seraient plus rêvés,
Et sur les murs deux noms auraient été gravés ;
Mon sein aurait connu les douceurs maternelles,
Et, comme sur loiseau sa mère étend ses ailes,
Jeusse élevé les jours dun jeune Athénien,
Libre dès le berceau, dès le berceau chrétien.
Mais doù me vient encor ce regret de la vie ?
Ma part dans ces trésors mest à jamais ravie :
Comment autour de moi se viennent-ils offrir ?
Devrait-elle y penser, celle qui va mourir ?
Hélas ! je suis semblable à la jeune novice
Qui change en voile noir et les fleurs, son délice,
Et les bijoux du monde, et, prête à les quitter,
Les touche et les admire avant de les jeter.
Des maux non mérités je me suis étonnée,
Et je nai pas compris dabord ma destinée :
Car jai des ennemis, je demande le sang,
Je pleure, et cependant mon cur est innocent,
Mon cur est innocent, et je suis criminelle. »
Et puis sa voix séteint, et sa lèvre décèle
Ce murmure sans bruit par le vent emporté ;
« Et junis linfamie avec la pureté ! »
Dabord le jeune Grec, dune
oreille ravie
Écoutait ces accents de bonheur et de vie.
À genoux devant elle, il admirait ses yeux,
Humides, languissants et tournés vers les Cieux ;
Immobile, attentif, il laissait fuir à peine
De sa bouche entrouverte une brûlante haleine ;
Il la voyait renaître : oubliant de souffrir,
Dans son heureuse extase il eût voulu mourir.
Mais lorsquil entendit sa mobile pensée
Redescendre à se plaindre, il la dit insensée :
Prenant ses blanches mains quil arrosait de pleurs,
Habile à détourner le cours de ses douleurs,
Il dit : « Hélas ! ton âme est comme la colombe
Qui monte vers le Ciel, puis gémit et retombe.
Que nas-tu poursuivi tes discours gracieux ?
Je voyais lavenir passer devant mes yeux.
Chasse le repentir, linquiétude amère,
Lépoux fait pardonner davoir quitté la mère,
Quas-tu fait, dis-le-moi, de la noble fierté
Qui soulevait ton cur au nom de liberté ?
Tu tendors aux chagrins de quelque vain scrupule,
Quand mon vaisseau temporte à la terre dHercule !
»
Des longs pleurs dHéléna
par torrents échappés,
Il sentit ses cheveux longtemps encor trempés ;
Mais honteuse, bientôt elle éleva la tête,
Et lon revit briller sur sa bouche muette,
Au travers de ses pleurs, un sourire vermeil,
Comme à travers la pluie un rayon de soleil.
Son regard sallumait comme une double étoile :
Sa main rapide enlève et jette aux flots son voile ;
Elle tremble et rougit : va-t-elle raconter
Les secrets de son cur quelle ne peut dompter ?
« Javais baissé les yeux en implorant le glaive ;
Jai trouvé le vengeur, ma tête se relève,
Dit-elle : ô donnez-moi ce luth ionien,
Nul amour pour les chants ne fut égal au mien.
Se mesurant en chur, que vos voix cadencées
Suivent le mouvement des poupes balancées.
Ô jeunes Grecs ! chantons ; que la nuit et ces bords
Retentissent émus de nos derniers accords :
Les accords précédaient les combats de nos pères
;
Et nous, navons-nous pas nos trois Muses sévères,
La Douleur et la Mort toujours devant nos yeux,
Et la Vengeance aussi, la volupté des Dieux ? »
LE CHUR
DES GRECS
Ô jeune fiancée
! ô belle fugitive !
Les guerriers vont répondre à la Vierge plaintive ;
Le dur marin sourit à la faible beauté,
Et son bras est vainqueur quand sa voix a chanté.
HÉLÉNA
Regardez, cest la Grèce
; ô regardez ! cest elle !
Salut, reine des Arts ! Salut, Grèce immortelle !
Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux,
Et lor des nations sarrache tes tombeaux.
Ô fille du Soleil ! la
Force et le Génie
Ont couronné ton front de gloire et dharmonie.
Les générations avec ton souvenir
Grandissent ; ton passé règle leur avenir.
Les peuples froids du Nord, souvent
pleins de ta gloire,
De leur propres aïeux ont perdu la mémoire ;
Et quand, las dun triomphe, il dort dans son repos,
Le cur des Francs palpite au nom de tes héros.
Ô terre de Pallas ! contrée
au doux langage !
Ton front ouvert sept fois sept fois fit naître un sage.
Leur génie en grands mots dans les temps sest inscrit ;
Et Socrate mourant devina Jésus-Christ.
LE CHUR
Ô vous, de qui la voile
est proche de nos voiles,
Vaisseaux Helléniens, oubliez les étoiles !
Approchez, écoutez la Vierge aux sons touchants :
La Grèce, notre mère, est belle dans ses chants.
HÉLÉNA
O fils des héros dHomère
!
Des temps vous êtes exclus
;
Telle nest plus votre mère,
Et vos pères ne sont plus.
Chez nous lAsie indolente
Sendort superbe et sanglante,
Et tranquilles sous ses yeux,
Les esclaves de lesclave
Regardent la mer qui lave
Lurne vide des aïeux.
LE CHUR
Mais la nuit aura vu ces eaux
moins malheureuses
Laver avec amour nos poupes généreuses ;
Et ces tombes sans morts, veuves de nos parents,
Regorgeront demain des os des nos tyrans.
HÉLÉNA
Non, des Ajax et des Achilles
Vous navez gardé que le nom :
Vos vaisseaux se cachent aux îles
Que cachaient ceux dAgamemnon
Mahomet règne dans nos villes,
Se baigne dans les Thermopyles,
Chaudes encor dun sang pieux ;
Son croissant dans lair se balance...
Diomède a brisé sa lance :
On nose plus frapper les dieux.
LE CHUR
Laube de sang viendra,
vous verrez qui nous sommes :
Vos chants noseront plus redemander des hommes.
Compagnon mutilé de la mort de Riga
Et pirate sans fers, fugitif de Parga,
Le marin, rude enfant de lîle,
Loin de ses bords chéris flotte sans loublier ;
Il sait combattre comme Achille,
Et son bras est sans bouclier.
HÉLÉNA
Ô nous pourrions déjà les entendre crier !
Ces filles, ces enfants, innocentes victimes ;
Vos ennemis riants les foulent sous leurs pas,
Et leur dernier soupir sétonne de ces crimes
Que leur âge ne savait pas.
Vous avez évité
ces horribles trépas,
Vous, surs de mon destin, plus heureuses compagnes
Votre pudeur tremblante a fui dans les montagnes ;
Appelant de leurs mains et plaignant Héléna,
Leur troupe poursuivie arrive à Colona ;
Puis sur le cap vengeur, lune à lautre enlacée
Chanta dune voix ferme, exempte de sanglots,
Et leur hymne de mort, sur le mont commencée,
Séteignit dans les flots.
LE CHUR
Ô tardive vengeance ! ô
vengeance sacrée !
Par trois cents ans captifs sans espoir implorée,
As-tu rempli ta coupe avec ces flots de sang ?
Quand la verseras-tu sur eux ?
HÉLÉNA
Elle descend.
Voyez-vous sur les monts ces feux patriotiques
Sagiter aux sommets de leurs croupes antiques ?
Et Colone, et lHymète, et le Poecile altier,
Que lolivier brûlant éclaire tout entier ?
Comme aux fils de Léda la flamme est sur leur tête ;
Les Grecs les ont parés pour quelque grande fête ;
Cest celle de la Grèce et de la liberté ;
Le signal de nos feux à leurs yeux est porté.
Quittez vos trônes dor,
Nations de la terre,
Entourez-vous et dépouillez le deuil ;
Votre sur soulève la pierre
Qui la couvrait dans son cercueil.
À la fois pâle, faible et fière,
Ses deux mains implorent vos mains ;
Ses yeux, que du sépulcre aveugle la poussière,
Vers ses anciens lauriers demandent leurs chemins.
La victoire la rendra belle ;
Tendez-lui de vos bras les secours belliqueux,
Les Dieux combattaient avec elle ;
Êtes-vous donc plus grandes queux ?
Du moins contre la Grèce, ô nayez point de haine
!
Encouragez-la dans larène ;
Par des cris fraternels secondez ses efforts ;
Et, comme autrefois Rome en leur sanglante lutte,
De ses gladiateurs jugeait de loin la chute,
Que vos oisives mains applaudissent nos morts.
Elle disait. Ses bras, sa tête prophétique
Se penchaient sur les eaux et tendaient vers lAttique.
En foule rassemblés, remplis détonnement,
Quand pâle, enveloppée en son blanc vêtement,
Elle sélevait seule au sein de lombre noire,
Les Grecs se rappelaient ces images divoire
Quaux poupes des vaisseaux consacraient leurs aïeux,
Pour les mieux assurer de la faveur des Dieux.