Héléna
CHANT PREMIER L'AUTEL
Ils ont, Seigneur, affligé votre peuple, ils ont opprimé
votre héritage. Ils ont mis à mort la veuve et létranger,
ils ont tué les orphelins. (Psaumes)
Le téorbe et le luth, fils de lantique
lyre,
Ne font plus palpiter lArchipel en délire ;
Son flot, triste et rêveur, lui seul émeut les airs,
Et la blanche Cyclade a fini ses concerts.
On nentend plus le soir les vierges de Morée,
Sur le frêle caïque à la poupe dorée,
Unir en double chur des sons mélodieux.
Elles savaient chanter, non les profanes dieux,
Apollon, ou Latone à Délos enfermée,
Minerve aux yeux dazur, Flore ou Vénus armée,
Alliés de la Grèce et de la Liberté,
Mais la Vierge et son fils entre ses bras porté,
Qui calment la tempête et donnent du courage
À ceux que les méchants tiennent en esclavage :
Ainsi lhymne nocturne à létoile des mers
Couronnait de repos le soir des jours amers.
Sitôt que de Zea, de Corinthe et dAlcime,
La lune large et blanche avait touché la cime,
Et douce aux yeux mortels, de ce ciel tiède et pur
Comme une lampe pâle illuminait lazur,
Il sélevait souvent une brise embaumée,
Qui, telle quun soupir de londe ranimée,
Aux rives de chaque île apportait à la fois
Et lencens de ses surs et leurs lointaines voix.
Tout séveillait alors : on eût dit que la Grèce
Venait de retrouver son antique allégresse,
Mais que la belle esclave, inquiète du bruit,
Nosait plus confier ses fêtes quà la nuit.
Les barques abordaient en des rades secrètes,
Puis, des vallons fleuris choisissant les retraites,
Des danseurs, agitant le triangle dairain,
Oubliaient le sommeil au son du tambourin,
Oubliaient lesclavage auprès de leurs maîtresses
Qui de leurs blonds cheveux nouaient les longues tresses
Avec le laurier-rose, et de moelleux filets,
Et des médailles dor, et de saints chapelets.
On voyait, dans leurs jeux, Ariane abusée,
Conduire en des détours quelque jeune Thésée,
Un Grec, ainsi que lautre, en ce joyeux moment,
Tendre, et bientôt peut-être aussi perfide amant.
Ainsi de lArchipel souriait
lesclavage ;
Tel sous un pâle front que la fièvre ravage,
Dune Vierge qui meurt, lamour vient ranimer
Les lèvres que bientôt la mort doit refermer.
Mais depuis peu de jours, loin des fêtes nocturnes,
On a vu sécarter, graves et taciturnes,
Sous les verts oliviers qui ceignent les vallons,
Des Grecs dont les discours étaient secrets et longs.
Ils regrettaient, dit-on, la liberté chérie,
Car on surprit souvent le mot seul de patrie
Sortir avec éclat du sein de leurs propos,
Comme un beau son des nuits enchante le repos.
On a dit que surtout un de ces jeunes hommes,
Voyageant dîle en île, allant voir sous les chaumes,
Dans les antres des monts, sous labri des vieux bois,
Quels Grecs il trouverait à ranger sous ses lois,
Leur faisait entrevoir une nouvelle vie
Libre et fière ; il parlait dAthènes asservie,
DAthènes, son berceau quil voulait secourir ;
Quil y fut fiancé, quil y voulait mourir ;
Quil fallait y traîner tout, la faiblesse et lâge,
Armer leurs bras chrétiens du glaive de Pélage,
Et, faisant un faisceau des haines de leurs curs,
Aux yeux des nations ressusciter vainqueurs.
Écoutez, écoutez
cette cloche isolée,
Elle tinte au sommet de Scio désolée ;
À ses bourdonnemens, pleins dun sombre transport,
Des montagnards armés descendent vers le port,
Car les vents sont levés enfin pour la vengeance,
Et la nuit, avec eux, monte dintelligence.
Lécarlate des Grecs sur leur front sarrondit :
Tels, quand la sainte messe à nos autels se dit,
Tous les enfants du chur, dune pourpre innocente
Ont coutume dorner leur tête adolescente.
Mais à des fronts guerriers ce signe est attaché.
Lequel osera fuir ou demeurer caché ?
Une cire enflammée en leurs mains brille et fume ;
Comme dun incendie au loin lair sen allume ;
Le sable de la mer montre son flanc doré,
Et sur le haut des monts le cèdre est éclairé,
Le flot rougit lui-même, et ses glissantes lames
Ont répété de lîle et balancé
les flammes.
La foule est sur les bords, son espoir curieux
Sur la vague agitée en vain jetait les yeux,
Quand, sous un souffle ami poursuivant son vol sombre
Un navire insurgé tout à coup sort de lombre.
Un étendard de sang claque à ses légers mâts.
Darmes et de guerriers un éclatant amas
Surcharge ses trois ponts ; lairain quemplit la poudre
Par les sabords béants fait retentir sa foudre.
Des cris lont accueilli, des cris ont répondu ;
De Riga, massacré, lhymne sest entendu,
Et le tocsin hâtif, dune corde rebelle,
Sonne la liberté du haut de la chapelle ;
On sassemble, on sexcite, on sarme, on est armé,
Et des rocs, à ce bruit, laigle part alarmé.
« Mais avant de quitter
vos antiques murailles,
Il convient de prier larbitre des batailles »,
Disaient les Caloyers. « Dieu, qui tient dans ses mains
Les peuples, pourra seul éclairer nos chemins
Et si dans ce grand jour sa faveur nous pardonne,
De Moïse à nos pas rallumer la colonne. »
Ils parlaient, et leur voix, par de sages propos,
Dans cette foule émue amena le repos.
Lun sarrache des bras de son épouse en larmes,
Lautre a quitté les soins du départ et des armes,
Les cris retentissans, le bruit sourd des adieux,
Séteignent et font place au silence pieux ;
Celui de qui les pieds ont déjà fui la rive,
Revenu lentement, près de lautel arrive ;
Lagile matelot aux voiles suspendu
Sarrête, et son regard est vers lîle tendu.
Tous ont pour la prière une oreille docile,
Et de quelques vieillards cétait luvre facile.
Tels, lorsque après neuf ans dinutiles assauts,
Impatiens dArgos, couraient à leurs vaisseaux
Les Grecs, des traits dun dieu redoutant le supplice,
On vit le vieux Nestor et le prudent Ulysse,
Du sceptre et du langage unissant le pouvoir,
Les rattacher soumis au saint joug du devoir.
Cétait sur le débris
dun vieux autel dHomère
Où depuis trois mille ans se brise londe amère,
Quun moine, par des Turcs chassé du saint couvent,
Offrait, au nom des Grecs, lhostie au Dieu vivant.
Désertant de lAthos les cimes profanées,
Et courbé sous le poids de ses blanches années,
Révoltant lîle, au jour par ses desseins marqué
Il avait reparu tel quun siècle évoqué.
Les peuples lécoutaient comme un antique oracle,
De son centième hiver admirant le miracle,
Ils le croyaient béni parmi tous les humains,
Deux prêtres inclinés soutenaient ses deux mains,
Et sa barbe tombante en long fleuve divoire
De sa robe, en parlant, frappait la bure noire.
« Le voici, votre Dieu, Dieu qui vous a sauvés »,
Sécriait en pleurant et les bras élevés
Le Patriarche saint : « Il descend, tout sefface :
Ses ennemis troublés fuiront devant sa face,
Vous les chasserez tous, comme leffort du vent
Chasse la frêle paille et le sable mouvant,
Leurs os, jetés aux mers, quitteront nos campagnes,
Et lombre du Seigneur couvrira nos montagnes.
Le sang Grec répandu, les sueurs de nos fronts,
Les soupirs quont poussés quatre siècles daffronts,
De la sainte vengeance ont formé le nuage ;
Et le souffle de Dieu conduira cet orage.
Quil ne détourne pas son il saint et puissant
Quand nos pieds irrités marcheront dans le sang ;
Hélas ! sil eût permis quun prince ou quune
reine
Rallumant Constantin ou notre grande Irène,
Dun règne légitime eût reposé les droits
Sous les bras protecteurs de léternelle Croix,
Jamais de la Morée et de nos belles îles
Le tocsin neût troublé les rivages tranquilles.
Libres du janissaire, inconnus au bazar,
Notre main eût porté son tribut à César.
Mais quel enfant déchu dune race héroïque
Ne saura pas briser son joug asiatique ?
Qui, sans mourir de honte, eût plus longtemps souffert
De voir ses jours tremblans mesurés par le fer ;
Chez des juges bourreaux lor marchander sa tête
Pour son toit paternel la flamme toujours prête,
De meurtres et de sang son air empoisonné ;
Au geste dédaigneux dun soldat couronné,
Les fils noyés au sang des mères massacrées,
Et, sur les frères morts, les surs déshonorées
?
Oublierez-vous, Seigneur, quils ont tous profané
Votre héritage pur, comme un gazon fané ?
Quils ont porté le fer sur votre image sainte ?
Que des temples bénis ils ont souillé lenceinte,
Placé sur vos enfants leurs prêtres endurcis,
Et que sur votre autel leurs dieux se sont assis ?
Ils ont dit dans leurs curs despotes et serviles :
Exterminons-les tous, et détruisons leurs villes.
Leurs jours nous sont vendus, nous réglerons leur temps
Comme celui des Turcs cesse au gré des sultans ;
Sur les terres du Christ, nations passagères,
Que nous fait lavenir des cités étrangères
?
Passons, mais que nos bras, dans leurs larmes trempés,
Ne laissent rien aux bords où nous étions campés.
Et vous délaisseriez nos îles alarmées ?
Non, partez avec nous. Dieu fort. Dieu des armées ;
Avancez de ce pas qui trouble les tyrans ;
Cherchez dans vos trésors la force de nos rangs ;
Doublez à nos vaisseaux la splendeur des étoiles,
Et que vos chérubins viennent gonfler nos voiles ! »
Il disait, et les Grecs, à
ces accents vainqueurs
Crurent sentir un Dieu senflammer dans leurs curs ;
Tous, les bras étendus vers la patrie antique,
Ils maudirent trois fois la horde asiatique ;
Trois fois la vaste mer à leur voix répondit ;
LAlcyon soupira longuement, et lon dit
Quau-dessus de leur tête un fugitif orage
En grondant, par trois fois, roula son noir nuage,
Où, parmi les feux blancs des rapides éclairs,
La Croix de Constantin reparut dans les airs