I
Alors il était nuit et Jésus
marchait seul,
Vêtu de blanc ainsi quun mort de son linceul ;
Les disciples dormaient au pied de la colline.
Parmi les oliviers quun vent sinistre incline
Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux ;
Triste jusquà la mort ; lil sombre et ténébreux,
Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe
Comme un voleur de nuit cachant ce quil dérobe ;
Connaissant les rochers mieux quun sentier uni,
Il sarrête en un lieu nommé Gethsémani :
Il se courbe, à genoux, le front contre la terre,
Puis regarde le ciel en appelant : Mon Père !
Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.
Il se lève étonné, marche encore à grands
pas,
Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente
Découle de sa tête une sueur sanglante.
Il recule, il descend, il crie avec effroi :
Ne pouviez-vous prier et veiller avec moi !
Mais un sommeil de mort accable les apôtres,
Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.
Le fils de lhomme alors remonte lentement.
Comme un pasteur dEgypte il cherche au firmament
Si lAnge ne luit pas au fond de quelque étoile.
Mais un nuage en deuil sétend comme le voile
Dune veuve et ses plis entourent le désert.
Jésus, se rappelant ce quil avait souffert
Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte
Serra son cur mortel dune invincible étreinte.
Il eut froid. Vainement il appela trois fois :
MON PÈRE ! Le vent seul répondit à sa
voix.
Il tomba sur le sable assis et, dans sa peine,
Eut sur le monde et lhomme une pensée humaine.
Et la Terre trembla, sentant la pesanteur
Du Sauveur qui tombait aux pieds du créateur.
II
Jésus disait : « Ô Père, encor laisse-moi
vivre !
Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre !
Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain
Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ?
Cest que la Terre a peur de rester seule et veuve,
Quand meurt celui qui dit une parole neuve ;
Et que tu nas laissé dans son sein desséché
Tomber quun mot du ciel par ma bouche épanché.
Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle,
Quil a comme enivré la famille mortelle
Dune goutte de vie et de Divinité,
Lorsquen ouvrant les bras jai dit : FRATERNITÉ
!
Père, oh ! si jai rempli
mon douloureux message,
Si jai caché le Dieu sous la face du Sage,
Du Sacrifice humain si jai changé le prix,
Pour loffrande des corps recevant les esprits,
Substituant partout aux choses le Symbole,
La parole au combat, comme au trésor lobole,
Aux flots rouges du Sang les flots vermeils du vin,
Aux membres de la chair le pain blanc sans levain ;
Si jai coupé les temps en deux parts, lune esclave
Et lautre libre ; au nom du Passé que je lave
Par le sang de mon corps qui souffre et va finir :
Versons-en la moitié pour laver lavenir !
Père Libérateur ! jette aujourdhui, davance,
La moitié de ce Sang damour et dinnocence
Sur la tête de ceux qui viendront en disant :
« Il est permis pour tous de tuer linnocent. »
Nous savons quil naîtra, dans le lointain des âges,
Des dominateurs durs escortés de faux Sages
Qui troubleront lesprit de chaque nation
En donnant un faux sens à ma rédemption.
Hélas ! je parle encor que déjà ma parole
Est tournée en poison dans chaque parabole ;
Eloigne ce calice impur et plus amer
Que le fiel, ou labsinthe, ou les eaux de la mer.
Les verges qui viendront, la couronne dépine,
Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine,
Enfin toute la croix qui se dresse et mattend,
Nont rien, mon Père, oh ! rien qui mépouvante
autant !
Quand les Dieux veulent bien sabattre
sur les mondes,
Es ny doivent laisser que des traces profondes,
Et si jai mis le pied sur ce globe incomplet
Dont le gémissement sans repos mappelait,
Cétait pour y laisser deux anges à ma place
De qui la race humaine aurait baisé la trace,
La Certitude heureuse et lEspoir confiant
Qui dans le Paradis marchent en souriant.
Mais je vais la quitter, cette indigente terre,
Nayant que soulevé ce manteau de misère
Qui lentoure à grands plis, drap lugubre et fatal,
Que dun bout tient le Doute et de lautre le Mal.
Mal et Doute ! En un mot je puis les mettre
en poudre ;
Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre
De les avoir permis. Cest laccusation
Qui pèse de partout sur la Création !
Sur son tombeau désert faisons monter Lazare.
Du grand secret des morts quil ne soit plus avare
Et de ce quil a vu donnons-lui souvenir,
Quil parle. Ce qui dure et ce qui doit finir ;
Ce qua mis le Seigneur au cur de la Nature,
Ce quelle prend et donne à toute créature ;
Quels sont, avec le Ciel, ses muets entretiens,
Son amour ineffable et ses chastes liens ;
Comment tout sy détruit et tout sy renouvelle
Pourquoi ce qui sy cache et ce qui sy révèle
;
Si les astres des cieux tour à tour éprouvés
Sont comme celui-ci coupables et sauvés ;
Si la Terre est pour eux ou sils sont pour la Terre ;
Ce qua de vrai la fable et de clair le mystère,
Dignorant le savoir et de faux la raison ;
Pourquoi lâme est liée en sa faible prison ;
Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies,
Entre lennui du calme et des paisibles joies
Et la rage sans fin des vagues passions,
Entre la Léthargie et les Convulsions ;
Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée
Attristant la Nature à tout moment frappée ;
Si le Juste et le Bien, si lInjuste et le Mal
Sont de vils accidents en un cercle fatal
Ou si de lunivers ils sont les deux grands pôles,
Soutenant Terre et Cieux sur leurs vastes épaules ;
Et pourquoi les Esprits du Mal sont triomphants
Des maux immérités, de la mort des enfants ;
Et si les Nations sont des femmes guidées
Par les étoiles dor des divines idées
Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit,
Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit ;
Et si, lorsque des temps lhorloge périssable
Aura jusquau dernier versé ses grains de sable,
Un regard de vos yeux, un cri de votre voix,
Un soupir de mon cur, un signe de ma croix,
Pourra faire ouvrir longle aux Peines Eternelles,
Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes ;
Tout sera révélé dés que lhomme
saura
De quels lieux il arrive et dans quels il ira. »
III
Ainsi le divin fils parlait au divin Père.
Il se prosterne encore, il attend, il espère...
Mais il renonce et dit : Que votre Volonté
Soit faite et non la mienne et pour lEternité.
Une terreur profonde, une angoisse infinie
Redoublent sa torture et sa lente agonie.
Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.
Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir.
La Terre sans clartés, sans astre et sans aurore,
Et sans clartés de lâme ainsi quelle est
encore,
Frémissait. Dans le bois il entendit des pas,
Et puis il vit rôder la torche de Judas.
LE SILENCE
Sil est vrai quau Jardin sacré des Ecritures,
Le Fils de lHomme ait dit ce quon voit rapporté
;
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à labsence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.