I
Un jour je vis sasseoir au pied de
ce grand arbre
Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre
Son sac et son chapeau, sempressa dachever
Un morceau de pain noir, puis se mit à rêver.
Il paraissait chercher dans les longues allées
Quelquun pour écouter ses chansons désolées
;
Il suivait à regret la trace des passants
Rares et qui, pressés, sen allaient en tous sens.
Avec eux senfuyait laumône disparue,
Prix douteux dun lit dur en quelque étroite rue
Et dun amer souper dans un logis malsain.
Cependant il tirait lentement de son sein,
Comme se préparait au martyre un apôtre,
Les trois parts dune Flûte et liait lune à
lautre
Essayait lembouchure à son menton tremblant,
Faisait mouvoir la clef, lépurait en soufflant,
Sur ses genoux ployés frottait le bois débène,
Puis jouait. Mais son front en vain gonflait sa veine,
Personne autour de lui pour entendre et juger
Lhumble acteur dun public ingrat et passager.
Japprochais une main du vieux chapeau dartiste
Sans attendre un regard de son il doux et triste
En ce temps, de révolte et dorgueil si rempli ;
Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.
II
Il me fit un tableau de sa pénible
vie.
Poussé par ce démon qui toujours nous convie,
Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,
Et le chaos entier roulait dans son récit.
Ce nétait quélan brusque et quambitions
folles,
Quentreprise avortée et grandeur en paroles.
Dabord, à son départ,
orgueil démesuré,
Gigantesque écriteau sur un front assuré,
Promené dans Paris dune façon hautaine :
Bonaparte et Byron, poète et capitaine,
Législateur aussi, chef de religion
(De tous les écoliers cest la contagion),
Père dun panthéisme orné de plusieurs choses,
De quelques âges dor et des métempsycoses
De Bouddha, quen son cur il croyait inventer ;
Il lappliquait à tout, espérant importer
Sa révolution dans sa philosophie ;
Mais des contrebandiers notre âge se défie ;
Bientôt par nos fleurets le défaut est trouvé
;
Dun seul argument fin son ballon fut crevé.
Pour hisser sa nacelle il en gonfla bien
dautres
Que le vent dispersa. Fatigué des apôtres,
Il dépouilla leur froc. (Lui-même le premier
Souriait tristement de cet air cavalier
Dont sa marche, au début, avait été fardée
Et, pour dobscurs combats, si pesamment bardée ;
Car, plus grave à présent, dune double lueur
Semblait se réchauffer et séclairer son cur
;
Le Bon Sens qui se voit, la Candeur qui lavoue,
Coloraient en parlant les pâleurs de sa joue.)
Laissant donc les couvents, Panthéistes ou non,
Sur la poupe dun drame il inscrivit son nom
Et vogua sur ces mers aux trompeuses étoiles ;
Mais, faute de savoir, il sombra sous ses voiles
Avant davoir montré son pavillon aux airs.
Alors rien devant lui que flots noirs et déserts,
Locéan du travail si chargé de tempêtes
Où chaque vague emporte et brise mille têtes.
Là, flottant quelques jours sans force et sans fanal,
Son esprit surnagea dans les plis dun journal,
Radeau désespéré que trop souvent déploie
Léquipage affamé qui se perd et se noie.
Il sy noya de même, et de même, ayant faim,
Fit ce que fait tout homme invalide et sans pain.
« Je gémis, disait-il, davoir
une pauvre âme
Faible autant que serait lâme de quelque femme,
Qui ne peut accomplir ce quelle a commencé
Et sabat au départ sur tout chemin tracé.
Lidée à lhorizon est à peine entrevue,
Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue.
Je vois grossir lobstacle en invincible amas,
Je tombe ainsi que Paul en marchant vers Damas.
Pourquoi, me dit la voix quil faut aimer et craindre,
Pourquoi me poursuis-tu, toi qui ne peux métreindre ?
Et le rayon me trouble et la voix métourdit,
Et je demeure aveugle et je me sens maudit. »
III
« Non, criai-je en prenant
ses deux mains dans les miennes,
Ni dans les grandes lois des croyances anciennes,
Ni dans nos dogmes froids, forgés à latelier,
Entre le banc du maître et ceux de lécolier,
Ces faux Athéniens dépourvus dAtticisme,
Qui nous soufflent aux yeux des bulles de Sophisme,
Nont découvert un mot par qui fût condamné
Lhomme aveuglé desprit plus que laveugle-né.
Cest assez de souffrir sans se juger
coupable
Pour avoir entrepris et pour être incapable ;
Jaime, autant que le fort, le faible courageux
Qui lance un bras débile en des flots orageux,
De la glace dun lac plonge dans la fournaise
Et dun volcan profond va tourmenter la braise.
Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri,
Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri,
Et navouant jamais quil saigne et quil succombe
A toujours ramasser son rocher qui retombe.
Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits
Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris
;
Car ce sommet de tout, dominant toute gloire,
Ils ny sont pas, ainsi que lil pourrait le croire.
On nest jamais en haut. Les forts, devant leurs pas,
Trouvent un nouveau mont inaperçu den bas.
Tel que lon croit complet et maître en toute chose
Ne dit pas les savoirs quà tort on lui suppose,
Et quil est tel grand but quen vain il entreprit.
Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Du corps et non de lâme accusons
lindigence.
Des organes mauvais servent lintelligence
Et touchent, en tordant et tourmentant leur nud,
Ce quils peuvent atteindre et non ce quelle veut.
En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste
Ils parlent... Elle chante et désire le reste.
Et, pour vous faire ici quelque comparaison,
Regardez votre Flûte, écoutez-en le son.
Est-ce bien celui-là que voulait faire entendre
La lèvre ? Était-il pas ou moins rude ou moins tendre
?
Eh bien, cest au bois lourd que sont tous les défauts,
Votre souffle était juste et votre chant est faux.
Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,
Je crois quaprès la mort, quand lunion sachève,
Lâme retrouve alors la vue et la clarté,
Et que, jugeant son uvre avec sérénité,
Comprenant sans obstacle et sexpliquant sans peine,
Comme ses surs du ciel elle est puissante et reine,
Se mesure au vrai poids, connaît visiblement
Que son souffle était faux par le faux instrument,
Nétait ni glorieux ni vil, nétant pas libre
;
Que le corps seulement empêchait léquilibre ;
Et, calme, elle reprend, dans lidéal bonheur,
La sainte égalité des esprits du Seigneur. »
IV
Le Pauvre alors rougit dune joie imprévue,
Et contempla sa Flûte avec une autre vue ;
Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon aspect,
Il la baisa deux fois en signe de respect,
Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes,
Ce Salve Regina que chantent les Trappistes.
Son regard attendri paraissait inspiré,
La note était plus juste et le souffle assuré.