3 - Les Oracles
DESTINÉE D'UN ROI
I
Ainsi je tappelais au port et
sur la terre,
Fille de lOcéan, je te montrais mes bois.
J'y roulais la maison errante et solitaire.
Des dogues révoltés jentendais les abois.
Je voyais, au sommet des longues galeries
L'anonyme drapeau des vieilles Tuileries
Déchiré sur le front du dernier des vieux rois.
II
L'oracle est à présent
dans lair et dans la rue.
Le passant au passant montre au ciel tout point noir.
Nous-même en mon désert nous lisions dans la nue,
Quatre ans avant l'éclair fatal. Mais le pouvoir
S'enferme en sa doctrine, et, dans lombre, il calcule
Les problèmes sournois du jeu de sa bascule,
Nentend rien, ne sait rien et ne veut pas savoir.
III
Cétait lan du Seigneur
où les songes livides
Écrivaient sur les murs les trois mots flamboyants;
Et lheure où les sultans, seuls sur leurs trônes vides,
Disent au ciel muet : « Où sont mes vrais croyants ? »
Le temps était venu des sept maigres génisses.
Mais en vain tous les yeux lisaient dans les auspices,
Laveugle Pharaon dédaignait les voyants.
IV
Ulysse avait connu les hommes et les
villes.
Sondé le lac de sang des révolutions,
Des saints et des héros les curs faux et serviles.
Et le sable mouvant des constitutions.
Et pourtant, un matin, des royales demeures,
Comme un autre en trois jours, il tombait en trois heures,
Sous le vent empesté des déclamations.
V
Les parlements jouaient aux tréteaux
populaires,
A lassaut du pouvoir par lapplaudissement.
Leur tribune savait, par de feintes colères,
Terrasser la raison sous le raisonnement.
Mais leurs coups secouaient la poutre et le cordage.
Et le frêle tréteau de leur échafaudage
Un jour vint à crier et croula lourdement.
VI
Les doctrines croisaient leurs glaives
de Chimères
Devant des spectateurs gravement assoupis.
Quand les lambris tombaient sur eux, ces gens austères
Ferraillaient comme Hamlet, sous la table accroupis;
Poursuivant, comme un rat, largument en détresse,
Ces fous, qui distillaient et vendaient la sagesse,
Tuaient Polonius à travers le tapis.
VII
Ô de tous les grands curs
déesses souveraines.
Quavez-vous dit alors, ô Justice, ô Raison !
Quand, par ce long travail des ruses souterraines.
Sur le maître étonné seffondra la maison,
Sous le trône écrasa le divan doctrinaire
Et lécu dOrléans, quon croyait populaire
Parce quil navait plus fleur de lis ni blason ?
VIII
Reines de mes pensers, ô Raison
! ô Justice !
Vous avez déployé vos balances dacier
Pour peser ces esprits daudace et dartifice
Que le Destin venait, enfin dhumilier,
Quand son glaive, en coupant le faisceau des intrigues
Trancha le nud gordien des tortueuses ligues
Que leurs ongles savaient lier et délier.
IX
Vous avez dit alors, de votre voix
sévère :
« Malheur à vos amis, comme à vos alliés,
Sophistes qui parlez dun ton de sermonnaire !
Il a croulé, ce sol qui tremblait sous vos pieds.
Mais tomber est trop doux pour lhomme à tous funeste;
De la punition vous subirez le reste,
Corrupteurs ! vos délits furent mal expiés.
X
« Maîtres en longs discours
à flots intarissables !
Vous qui tout enseignez, naviez-vous rien appris ?
Toute démocratie est un désert de sables;
Il y fallait bâtir, si vous leussiez compris.
Ce nétait pas assez dy dresser quelques tentes
Pour un tournoi dintrigue et de manuvres lentes
Que le souffle de flamme un matin a surpris.
XI
« Vous avez conservé vos
vanités, vos haines,
Au fond du grand abîme où vous êtes couchés,
Comme les corps trouvés sous les cendres romaines
Debout, sous les caveaux de Pompéia cachés,
Lil fixe, lèvre ouverte et la main étendue,
Cherchant encor dans lair leur parole perdue,
Et sévanouissant sitôt quils sont touchés.
XII
« Partout où vous irez,
froids, importants et fourbes,
Vous porterez le trouble. En des sentiers étroits
Des coalitions suivant les lignes courbes,
Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits,
Gonflés dorgueil mondain et dambitions folles,
Imposant par le poids de vos âpres paroles
A lhumble courageux la plus lourde des croix.
XIII
« Peuple et rois ont connu quels
conseillers vous êtes,
Quand, sous votre ombre, en vain votre prince abrité,
Aux murs du grand banquet et des funestes fêtes,
Cherchant quelque lumière en votre obscurité,
Lut ces mots que nos mains gravèrent sur la pierre,
Comme autrefois Cromwell sur sa rouge bannière :
Et nunc, reges mundi, nunc intelligite. »
24 février 1862.
POST-SCRIPTUM
I
Mais pourquoi de leur cendre évoquer ces journées
Que les dédains publics effacent en passant ?
Entre elles et ce jour ont marché douze années;
Oublions et la faute et la fuite et le sang,
Et les corruptions des pâles adversaires.
Non. Dans lhistoire il est de noirs anniversaires
Dont le spectre revient pour troubler le présent.
II
Il revient quand lorgueil des
obstinés coupables
Sort du limon confus des révolutions
Ou pêle-mêle on voit tomber les incapables.
Pour nous montrer encor ses vieilles passions
Et hurler à grands cris quelque sombre horoscope.
En observant la vase aux feux dun microscope,
On voit dans les serpents ces agitations.
III
Sagiter et blesser
est linstinct des vipères.
Lhomme ainsi contre lhomme a son instinct fatal,
Il retourne ses dards et nourrit ses colères
Au réservoir caché de son poison natal.
Dans quelque cercle obscur quon les ait vus descendre,
Homme ou serpent blottis sous le verre ou la cendre
Mordront le diamant ou mordront le cristal.
IV
Le cristal, cest la vue et la
clarté du JUSTE.
Du principe éternel de toute vérité,
Lexamen de soi-même au tribunal auguste
Où la raison, lhonneur, la bonté, léquité,
La prévoyance à lil rapide et la science
Délibèrent en paix devant la conscience
Qui, jugeant laction, régit la liberté.
V
Toujours, sur ce cristal, rempart des
grandes âmes,
La langue du sophiste ira heurter son dard.
Quil se morde lui-même en ses détours infâmes,
Quil rampe, aveugle et sourd, dans léternel brouillard.
Oublié, méprisé, quil conspire et se torde,
Ignorant le vrai beau, quil le souille et quil morde
Ce diamant que cherche en vain son faux regard.
VI
Le DIAMANT ! cest lart
des choses idéales,
Et ses rayons dargent, dor, de pourpre et dazur,
Ne cessent de lancer les deux lueurs égales
Des pensers les plus beaux, de lamour le plus pur.
Il porte du génie et transmet les empreintes.
Oui, de ce qui survit aux nations éteintes,
Cest lui le plus brillant trésor et le plus dur.
28 mars 1862.
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