À Éva
I
Si ton cur, gémissant du poids de notre vie,
Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
Portant comme le mien, sur son aile asservie,
Tout un monde fatal, écrasant et glacé ;
Sil ne bat quen saignant par sa plaie immortelle,
Sil ne voit plus lamour, son étoile fidèle,
Éclairer pour lui seul lhorizon effacé ;
Si ton âme enchaînée, ainsi
que lest mon âme,
Lasse de son boulet et de son pain amer,
Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame,
Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,
Et, cherchant dans les flots une route inconnue,
Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue
La lettre sociale écrite avec le fer ;
Si ton corps frémissant des passions
secrètes,
Sindigne des regards, timide et palpitant ;
Sil cherche à sa beauté de profondes retraites
Pour la mieux dérober au profane insultant ;
Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges,
Si ton beau front rougit de passer dans les songes
Dun impur inconnu qui te voit et tentend,
Pars courageusement, laisse toutes les villes
;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin
Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de lesclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres îles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.
La Nature tattend dans un silence austère
;
Lherbe élève à tes pieds son nuage des soirs,
Et le soupir dadieu du soleil à la terre
Balance les beaux lys comme des encensoirs.
La forêt a voilé ses colonnes profondes,
La montagne se cache, et sur les pâles ondes
Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.
Le crépuscule ami sendort dans
la vallée,
Sur lherbe démeraude et sur lor du gazon,
Sous les timides joncs de la source isolée
Et sous le bois rêveur qui tremble à lhorizon,
Se balance en fuyant dans les grappes sauvages,
Jette son manteau gris sur le bord des rivages,
Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison.
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère
Où les pas du chasseur ont peine à se plonger,
Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière,
Et garde dans la nuit le pâtre et létranger.
Viens y cacher lamour et ta divine faute ;
Si lherbe est agitée ou nest pas assez haute,
Jy roulerai pour toi la Maison du Berger.
Elle va doucement avec ses quatre roues,
Son toit nest pas plus haut que ton front et tes yeux
La couleur du corail et celle de tes joues
Teignent le char nocturne et ses muets essieux.
Le seuil est parfumé, lalcôve est large et sombre,
Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans lombre,
Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.
Je verrai, si tu veux, les pays de la neige,
Ceux où lastre amoureux dévore et resplendit,
Ceux que heurtent les vents, ceux que la mer assiège,
Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit.
Nous suivrons du hasard la course vagabonde.
Que mimporte le jour ? que mimporte le monde ?
Je dirai quils sont beaux quand tes yeux lauront dit.
Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante
Sur le fer des chemins qui traversent les monts,
Quun Ange soit debout sur sa forge bruyante,
Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts
Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières,
Transperce les cités et saute les rivières,
Plus vite que le cerf dans lardeur de ses bonds
Oui, si lAnge aux yeux bleus ne veille
sur sa route,
Et le glaive à la main ne plane et la défend,
Sil na compté les coups du levier, sil nécoute
Chaque tour de la roue en son cours triomphant,
Sil na lil sur les eaux et la main sur la braise
Pour jeter en éclats la magique fournaise,
Il suffira toujours du caillou dun enfant.
Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle,
Lhomme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor
Quels orages en lui porte ce rude aveugle,
Et le gai voyageur lui livre son trésor,
Son vieux père et ses fils, il les jette en otage
Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage,
Qui les rejette en cendre aux pieds du Dieu de lor.
Mais il faut triompher du temps et de lespace,
Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux.
Lor pleut sous les chardons de la vapeur qui passe,
Le moment et le but sont lunivers pour nous.
Tous se sont dit : « Allons ! » Mais aucun nest le maître
Du dragon mugissant quun savant a fait naître ;
Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.
Eh bien ! que tout circule et que les grandes
causes
Sur des ailes de feu lancent les actions,
Pourvu quouverts toujours aux généreuses choses,
Les chemins du vendeur servent les passions.
Béni soit le Commerce au hardi caducée,
Si lAmour que tourmente une sombre pensée
Peut franchir en un jour deux grandes nations.
Mais, à moins quun ami menacé
dans sa vie
Ne jette, en appelant, le cri du désespoir,
Ou quavec son clairon la France nous convie
Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir ;
À moins quau lit de mort une mère éplorée
Ne veuille encor poser sur sa race adorée
Ces yeux tristes et doux quon ne doit plus revoir,
Évitons ces chemins. Leur voyage
est sans grâces,
Puisquil est aussi prompt, sur ses lignes de fer,
Que la flèche lancée à travers les espaces
Qui va de larc au but en faisant siffler lair.
Ainsi jetée au loin, lhumaine créature
Ne respire et ne voit, dans toute la nature,
Quun brouillard étouffant que traverse un éclair.
On nentendra jamais piaffer sur une route
Le pied vif du cheval sur les pavés en feu ;
Adieu, voyages lents, bruits lointains quon écoute,
Le rire du passant, les retards de lessieu,
Les détours imprévus des pentes variées,
Un ami rencontré, les heures oubliées
Lespoir darriver tard dans un sauvage lieu.
La distance et le temps sont vaincus. La science
Trace autour de la terre un chemin triste et droit.
Le Monde est rétréci par notre expérience
Et léquateur nest plus quun anneau trop étroit.
Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne,
Immobile au seul rang que le départ assigne,
Plongé dans un calcul silencieux et froid.
Jamais la Rêverie amoureuse et paisible
Ny verra sans horreur son pied blanc attaché ;
Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible
Versent un long regard, comme un fleuve épanché ;
Quelle interroge tout avec inquiétude,
Et, des secrets divins se faisant une étude,
Marche, sarrête et marche avec le col penché.
II
Poésie ! ô trésor ! perle
de la pensée !
Les tumultes du cur, comme ceux de la mer,
Ne sauraient empêcher ta robe nuancée
Damasser les couleurs qui doivent te former.
Mais sitôt quil te voit briller sur un front mâle,
Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,
Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.
Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes
Qui ne sauraient porter son ardeur ni son poids.
Pourquoi le fuir ? La vie est double dans les flammes.
Dautres flambeaux divins nous brûlent quelquefois :
Cest le Soleil du ciel, cest lamour, cest la Vie
;
Mais qui de les éteindre a jamais eu lenvie ?
Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.
La Muse a mérité les insolents
sourires
Et les soupçons moqueurs quéveille son aspect.
Dès que son il chercha le regard des Satyres,
Sa parole trembla, son serment fut suspect,
Il lui fut interdit denseigner la Sagesse.
Au passant du chemin elle criait : Largesse !
Le passant lui donna sans crainte et sans respect.
Ah ! Fille sans pudeur ! Fille du Saint Orphée,
Que nas-tu conservé ta belle gravité !
Tu nirais pas ainsi, dune voix étouffée,
Chanter aux carrefours impurs de la cité,
Tu naurais pas collé sur le coin de ta bouche
Le coquet madrigal, piquant comme une mouche,
Et, près de ton il bleu, léquivoque effronté.
Tu tombas dès lenfance, et, dans
la folle Grèce,
Un vieillard, tenivrant de son baiser jaloux,
Releva le premier ta robe de prêtresse,
Et, parmi les garçons, tassit sur ses genoux.
De ce baiser mordant ton front porte la trace ;
Tu chantas en buvant dans les banquets dHorace,
Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.
Vestale aux feux éteints ! les hommes
les plus graves
Ne posent quà demi ta couronne à leur front ;
Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves,
Et nêtre que poète est pour eux un affront.
Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune,
Et ces vents, aveuglés comme lest la Fortune,
Les rouleront comme elle et les emporteront.
Ils sont fiers et hautains dans leur fausse
attitude ;
Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains.
Leurs discours passagers flattent avec étude
La foule qui les presse et qui leur bat des mains
Toujours renouvelé sous ses étroits portiques,
Ce parterre ne jette aux acteurs politiques
Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.
Ils ont pour horizon leur salle de spectacle
;
La chambre où ces élus donnent leurs faux combats
Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle,
Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats
Mais il regarde encor le jeu des assemblées
De lil dont ses enfants et ses femmes troublées
Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.
Lombrageux paysan gronde à voir
quon dételle,
Et que pour le scrutin on quitte le labour.
Cependant le dédain de la chose immortelle
Tient jusquau fond du cur quelque avocat dun jour.
Lui qui doute de lâme, il croit à ses paroles.
Poésie, il se rit de tes graves symboles.
Ô toi des vrais penseurs impérissable amour !
Comment se garderaient les profondes pensées
Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur
Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées ?
Ce fin miroir solide, étincelant et dur ;
Reste des nations mortes, durable pierre ;
Quon trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière
On cherche les cités sans en voir un seul mur.
Diamant sans rival, que tes feux illuminent
Les pas lents et tardifs de lhumaine raison !
Il faut, pour voir de loin les Peuples qui cheminent,
Que le Berger tenchâsse au toit de sa Maison.
Le jour nest pas levé. Nous en sommes encore
Au premier rayon blanc qui précède laurore
Et dessine la terre aux bords de lhorizon.
Les peuples tout enfants à peine se découvrent
Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,
Et leur main, à travers les ronces quils entrouvrent,
Met aux coups mutuels le premier appareil.
La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaîne.
Le marbre des vieux temps jusquaux reins nous enchaîne,
Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.
Mais notre esprit rapide en mouvements abonde,
Ouvrons tout larsenal de ses puissants ressorts.
Linvisible est réel. Les âmes ont leur monde
Où sont accumulés dimpalpables trésors.
Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,
Son Verbe est le séjour de nos intelligences,
Comme ici-bas lespace est celui de nos corps.
III
Éva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta
nature ?
Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?
Sais-tu que, pour punir lhomme, sa créature,
Davoir porté la main sur larbre du savoir,
Dieu permit quavant tout, de lamour de soi-même
En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême,
Tourmenté de saimer, tourmenté de se voir ?
Mais si Dieu près de lui ta voulu
mettre, ô femme !
Compagne délicate ! Éva ! Sais-tu pourquoi ?
Cest pour quil se regarde au miroir dune autre âme,
Quil entende ce chant qui ne vient que de toi
Lenthousiasme pur dans une voix suave.
Cest afin que tu sois son juge et son esclave
Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
Ta parole joyeuse a des mots despotiques ;
Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort,
Que les rois dOrient ont dit dans leurs cantiques
Ton regard redoutable à légal de la mort ;
Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides
Mais ton cur, qui dément tes formes intrépides,
Cède sans coup férir aux rudesses du sort.
Ta Pensée a des bonds comme ceux des
gazelles,
Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui.
Le sol meurtrit ses pieds, lair fatigue ses ailes,
Son il se ferme au jour dès que le jour a lui ;
Parfois sur les hauts lieux dun seul élan posée,
Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée
Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.
Mais aussi tu nas rien de nos lâches
prudences,
Ton cur vibre et résonne au cri de lopprimé,
Comme dans une église aux austères silences
Lorgue entend un soupir et soupire alarmé.
Tes paroles de feu meuvent les multitudes,
Tes pleurs lavent linjure et les ingratitudes,
Tu pousses par le bras lhomme ; il se lève armé.
Cest à toi quil convient
douïr les grandes plaintes
Que lhumanité triste exhale sourdement.
Quand le cur est gonflé dindignations saintes,
Lair des cités létouffe à chaque battement.
Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles,
Sunissant au-dessus du charbon noir des villes,
Ne forment quun grand mot quon entend clairement.
Viens donc, le ciel pour moi nest plus
quune auréole
Qui tentoure dazur, téclaire et te défend
;
La montagne est ton temple et le bois sa coupole ;
Loiseau nest sur la fleur balancé par le vent,
Et la fleur ne parfume et loiseau ne soupire
Que pour mieux enchanter lair que ton sein respire ;
La terre est le tapis de tes beaux pieds denfant.
Éva, jaimerai tout dans les choses
créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur :
Sur mon cur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;
Car je la connais trop pour nen pas avoir peur.
Elle me dit : « Je suis limpassible
théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches démeraude et mes parvis dalbâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je nentends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
« Je roule avec dédain, sans voir
et sans entendre,
À côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
Jignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
« Avant vous jétais belle
et toujours parfumée,
Jabandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
Sur laxe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant lespace où tout sélance,
Jirai seule et sereine, en un chaste silence
Je fendrai lair du front et de mes seins altiers. »
Cest là ce que me dit sa voix triste
et superbe,
Et dans mon cur alors je la hais, et je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :
Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta
tendresse,
Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ?
Qui naîtra comme toi portant une caresse
Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant,
Dans les balancements de ta tête penchée,
Dans ta taille indolente et mollement couchée,
Et dans ton pur sourire amoureux, et souffrant ?
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque cest votre loi
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,
Lhomme, humble passager, qui dut vous être un roi
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
Jaime la majesté des souffrances humaines,
Vous ne recevrez pas un cri damour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains quun Esprit pur mapporte
Sanimeront pour toi, quand, devant notre porte,
Les grands pays muets longuement sétendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre
ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;
Nous nous parlerons deux à lheure où tout est
sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
À rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
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