16 - AIMER VIGNY
Titre naïf ou provocant ?
En tout cas, très proche du titre donné par Vigny lui-même
à la partie la plus achevée de ses Mémoires : «
Aimer après la vie »
Oui, aimer luvre,
poésie et prose, dune intelligence aiguë, qui ouvre
à lesprit de longues perspectives. Aimer le poète
de lessentiel qui, plus que dautres, répond au mot
de Goethe : « On ne mérite pas le nom de poète tant
que lon nexprime que ses émotions personnelles. celui-là
seul en est digne qui sait sassimiler le monde. » Aimer
lhomme qui, dans une vie triste, avec dignité, a donné
lexemple dun double courage : le courage intellectuel de
la lucidité, le courage de vivre par la bonté.
On a dit de Vigny quil
fut aussi malheureux après sa mort quil lavait été
durant sa vie
En effet, comme la dit Loïc Chotard,
il eut des « amis maladroits » - et surtout quelques ennemis
féroces.
En un premier temps, ceux qui
laimaient lont idéalisé. Eblouis par le pur
poème dEloa où lange féminin de la
Pitié se perd en voulant sauver un Lucifer bien séduisant,
certains ont « angélisé » son auteur à
lexcès : « frère des anges », écrivait
lun ; « Chantre des Saints Amours, divin et chaste cygne
», disait lautre ; et la charmante Marie Nodier : «
Mais vous, poète, vous qui chantez pour les anges, / Votre harpe
empruntée aux célestes phalanges ».
On raconta même plaisamment
que lample manteau dallure militaire dont Vigny senveloppait
parfois était destiné à cacher ses ailes
Puis on a su que lange
avait un corps et un cur
et ce que cela comporte naturellement.
Plus dure fut la chute, plus perfides les commentaires.
Le pire fut, pour Vigny, de devenir
la cible du Fouquier-Tinville des bibliothèques, du Grand Inquisiteur
des Lettres : Henri Guillemin. Ses attaques, le plus souvent injustes,
ont laissé des traces que nont pas encore tout à
fait effacées les remarquables travaux qui se sont succédés
depuis lors.
Le grand public ne lit pas volontiers
les ouvrages sérieux, mais il est friand darticles à
sensation semés dans la presse, il aime les pamphlets.
* Conférence prononcée dans le salon dhonneur
de la mairie du septième arrondissement de Paris, le 27 mars
1997, et ensuite publiée dans le Bulletin de lAssociation
des Amis dAlfred de Vigny, n°27 (1998). Texte, ici, modifié
sur des points de détail.