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Alfred-Victor, comte de Vigny.
Poète français, né à Loches (Touraine)

le 27 mars 1797, mort à Paris le 17 septembre 1863.

14 - Biographie

Il y a aujourd’hui exactement deux cents ans qu’Alfred de Vigny est né, à Loches, de deux familles, nobles, militaires et ruinées.
Du côté maternel, une lointaine ascendance piémontaise : Emmanuel Baraudini, anobli par le duc de Savoie, puis, après son installation en France, naturalisé et confirmé noble par François Ier, et ainsi devenu de Baraudin, occupe, entre autres fonctions, celle d’élu à Loches. Depuis le début du XVIIIe siècle, certains de ses descendants, cousins des ancêtres directs de Vigny, se succèdent dans la charge de lieutenant de roi (suppléance de celle de gouverneur) du château de Loches, qui joue un rôle de prison. D’autres membres de la famille sont devenus marins, l’un d’eux lié par alliance à Bougainville : « race de tritons », a-t-on écrit.

Les Vigny, d’origine parisienne, se sont, du fait de leurs alliances, installés au XVII e siècle en Beauce, où ils possèdent de vastes domaines. Ils y maintiennent un certain faste féodal. Le grand-père d’Alfred a douze enfants ; les guerres et la Révolution en laissent peu. Quant à la fortune, elle va se trouver fort réduite. Le père de Vigny, Léon-Pierre, cadet voué à la prêtrise, étudie d’abord au séminaire de Saint-Sulpice, puis choisit de servir dans l’infanterie ; il est gravement blessé au siège de Munster.
Pierre Flottes a écrit que, dès avant sa naissance, Alfred de Vigny dut sentir peser sur lui l’ombre d’une prison ; il pensait aux malheurs des Baraudin sous la Terreur : en tant que père d’un émigré (Louis, fusillé à Quiberon en 1795), Didier de Baraudin est incarcéré en cette même citadelle dont sa famille a charge, malgré son âge et ses beaux services dans la marine, et bien qu’il ait généreusement proposé, dès mars 1789, de renoncer aux privilèges de la noblesse. Or, on ignorait jusqu’en 1964 la dramatique découverte que j’ai eu l’occasion de faire : en 1782, pendant la guerre d’Indépendance américaine, un frère de Léon-Pierre de Vigny, Joseph-Pierre, honorable officier de marine, a eu le malheur d’être attaqué sur sa frégate l’Hébé par un vaisseau anglais d’un type nouveau et surarmé, le Rainbow. L’accès à terre étant coupé, la frégate démâtée, l’officier en second blessé à mort, l’équipage peu sûr, le capitaine Joseph-Pierre de Vigny a choisi de se rendre pour, dit-il, « ne pas perdre tout au moins son monde ». Après un long conseil de guerre, il est incarcéré à la forteresse de Loches. Mais, protégé de loin par l’amitié des amiraux de Guichen et d’Orvilliers, il est libéré dès 1785.
Assurément, il a gagné l’estime de son « geôlier », M. de Boislambert, beau-frère d’un Baraudin dont il a pris la succession, puisqu’à la suite des visites affectueuses de Léon-Pierre à Joseph-Pierre de Vigny, on voit en 1790 cet étonnant mariage du frère de l’ancien prisonnier avec une cousine, directe ou par alliance, des lieutenants du château de Loches, Amélie de Baraudin.
De ce mariage, naît Alfred de Vigny, le 27 mars 1797. Avant lui, trois enfants sont morts en bas âge. Son père a soixante ans, sa mère quarante. Il est vraiment le dernier espoir de ce foyer crépusculaire. Et ce bébé survit, baptisé secrètement par un prêtre « non jureur », puis confié à une nourrice au nom doublement prometteur, Angélique Pitancier.

Enfances En 1799, le ménage Vigny quitte Loches et ses sombres souvenirs, et s’installe au ci-devant Élysée-Bourbon, alors divisé en logements privés. Curieux caravansérail : au rez-de-chaussée, des boutiques ; dans les appartements, se côtoient d’anciens jacobins, des valets de chambre du feu roi, des cuisinières enrichies, des filles entretenues hors d’âge, des nobles aussi, parmi lesquels la duchesse de Richelieu.
Les Vigny occupent un entresol sur la cour et le loyer annuel de sept cents francs grève lourdement leur mince budget. Du moins le vaste parc sera-t-il salutaire au frêle blondin. Loin de l’élever dans du coton, sa mère, fort énergique, veut l’aguerrir et le fortifier, selon les préceptes de Rousseau. Vêtements légers, bains froids, exercices physiques ; plus tard, escrime et tir sous la conduite d’un vieux soldat.
Le palais de l' Elysée-Bourbon au XIXe siècle

Lorsqu’en 1804 Napoléon offre l’Élysée à son beau-frère Murat, les Vigny s’en vont rue du Marché d’Aguesseau (actuellement rue Montalivet). Le petit garçon a sept ans et sa mère s’applique maintenant à son éducation — avec la « mâle sévérité d’un père » , écrira Vigny. Mme de Vigny « s’empare » (le mot est de son fils) de la tête blonde « pour la remplir à son gré » . Elle lui enseigne les mathématiques où elle excelle, la musique et la peinture, et il reste de cette éducation d’intéressants dessins, de la mère et du fils. Face à cette mère qui veut tout, c’est le père qui témoigne une tendresse toute maternelle, une indulgence d’aïeul. Une telle inversion n’est pas sans conséquence, contrairement à ce qu’en dira Vigny lui-même, qui révérera et adorera cette mère impérieuse.
Cependant Léon-Pierre de Vigny, devenu impotent, supporte ses infirmités avec une élégance souriante. Assis près du feu, vêtu à l’ancienne mode, il est un conteur enjoué et charmant. Les récits se succèdent (peut-être embellis) des temps plus heureux : faits d’armes, chasses à travers la Beauce, souvenirs de Versailles. « Je touchais, écrira Vigny, la main qui avait touché celle de Louis XV et cela me donnait un effroi religieux. » Rituellement, le 25 août, son père lui donne à baiser sa croix de Saint-Louis, afin de graver chez l’enfant l’amour de la monarchie.
Regardons-le, cet enfant unique. Des parents trop âgés l’élèvent dans le culte du passé, avec une très grande rigueur morale ; des vieillards l’entourent, aux façons exquises, aux propos fins et spirituels, pleins de grâce désuète, mais aussi d’amertume contre le temps présent et les idées nouvelles. Il est solitaire déjà. Cette éducation qu’il désigne comme « très forte« est, sans doute, dangereusement perfectionniste et génératrice de conflits.
Lorsqu’en 1807 (il a dix ans), on l’envoie au collège Hix, rue Matignon, il va y être très malheureux et s’en souviendra toute sa vie. Ses « trop bonnes manières« lui attirent les moqueries ; ses excellentes notes, l’hostilité de ses camarades. Cette impression ne s’effacera jamais et, paradoxalement, elle aura un effet inattendu. Si, très tôt, Vigny a eut le goût des opprimés, c’est que lui-même, dès l’enfance, s’est cru repoussé parce que différent, rejeté parce que noble. C’est parce qu’aux belles années de l’Empire un petit ci-devant un peu frêle s’est trouvé le dos au mur, dans une cour de récréation, menacé par quelques gaillards qu’agaçaient ses manières, qu’il a senti frémir en lui une conscience de paria : « Les nobles en France, écrira-t-il, sont à présent des parias comme les hommes de couleur en Amériques. » Toute sa vie, il comprendra, il aimera les victimes et il parlera pour elles : le noble sans rôle, Cinq-Mars ; le poète méprisé, Stello ; le soldat méconnu, Servitude et Grandeur militaires.
Vient le temps de la première communion. Avec une ferveur extrême, le petit garçon s’est préparé à cette rencontre avec la Divinité. Il pleure d’émotion et de respect. Mais, levant les yeux, il voit le prêtre, gros homme rouge, qui grommelle : « Allons-donc ! vite ! dépêchons-nous ! » Il se relève, glacé et pensant : « Ils se sont moqués de nous… » Ce n’est rien qu’un choc sur une sensibilité trop vive, mais c’est un jalon sur la route du doute.
Cependant, en ces années, comment résister à la fascination de la gloire de Napoléon ? « La guerre était debout à nos côtés, le tambour étouffait la voix de nos maîtres, les Te Deum et les cris de « Vive l’Empereur » interrompaient Tacite et Platon. » Le voilà partagé, le petit aristocrate, entre les principes légitimistes de ses parents et l’enthousiasme que Napoléon excite en lui. Ce n’est pas rien que d’être élevé pour le roi sous l’Empire, que de grandir entre deux étoiles : celle, éblouissante, de la Légion d’honneur à son zénith et celle, pâlissante, de la croix de Saint-Louis…
Le jeune Alfred a décidé de préparer Polytechnique : il s’adonne à toutes les études, traduit Homère du grec en anglais, se plonge dans la Bible, dévore la bibliothèque paternelle et s’amuse à écrire une histoire de la Fronde


L’officier. Les débuts en poésie

Le retour de Louis XVIII change ses projets : il ne prendra pas « la couleur jaune de l’Ecole« . Ses parents obtiennent pour lui un brevet de lieutenant de cavalerie pour servir comme Gendarme de la Garde dans l’une des quatre « Compagnies rouges » de la Maison du Roi. L’équipement sera à leur compte : un sacrifice d’argent ; mais l’adolescent (il a dix-sept ans) arbore un bel habit rouge, un grand manteau blanc, un casque noir et des épaulettes d’or.
Brève satisfaction. Napoléon revient de l’île d’Elbe. Comme son aîné Lamartine, Vigny suit la retraite du vieux roi vers la Belgique, sur la route boueuse et détrempée des Flandres. Il peindra ces heures poignantes dans le premier récit de Servitude et Grandeur militaires.
À la seconde Restauration, il est nommé dans le Garde Royale, qui s’est substituée à la Maison du Roi, mais passe dans l’infanterie. Il va connaître la morne vie de garnison. Mais il découvrira avec sympathie les humbles soldats, les obscurs, ceux qui ne savent pas qu’ils sont des héros. Il préfère leur compagnie à celle de beaucoup d’officiers de son âge.
Bientôt, il publie ses premiers poèmes. Sa lucidité s’est éveillée tôt ! Il a pris conscience du tragique de la condition humaine : déjà il pressent « l’accusation / Qui pèse de partout sur la création » , déjà il esquisse ses grands thèmes :

La mort de l’innocence est pour l’homme un mystère,
Ne t’en étonne pas, n’y porte pas les yeux ;
La pitié du mortel n’est point celle des cieux.
Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine.

De la Bible, lue assidûment, il a retenu surtout l’image d’un Dieu redoutable et toujours il plaidera passionnément pour l’homme contre les forces qui l’écrasent. La première page connue de son « Journal » en dit long sur ce qu’il reste de foi au jeune officier légitimiste et « bien pensant« — quelques lignes saisissantes :

Les prêtres disent que son âme est dans le ciel auprès des anges et qu’ils l’ont vue monter. — Je n’en sais rien ; ce que je sais, c’est que son corps sans chair est resté sur la plage, que l’oiseau de mer repose sur ses côtes transparentes comme sur une branche d’arbre,
Et que le vent du Nord siffle à travers ses os.

Mais il y a les permissions et Vigny, avec ses amis, les frères Deschamps, puis Victor Hugo, fréquente les salons de Paris et les cercles littéraires : chez la princesse de Béthune, la duchesse de Maillé, la princesse de Beauvau-Craon, Mme Ancelot ; chez Nodier, à l’Arsenal. On récite des vers, on se congratule mutuellement, on valse beaucoup, et l’ange Alfred fait battre les cœurs ; entre autres, celui de la très belle Delphine Gay, poétesse blonde, éclatante, malheureusement sans fortune, « poussée » par une mère trop bruyante, ancienne belle du Directoire, que Mme de Vigny n’admet pas.

A la fin de 1822, la France envoie des troupes pour soutenir en Espagne Ferdinand VII dont vacille le trône. Vigny, qui vient de monter en grade, demande à passer comme capitaine dans un régiment de ligne ; il espère une campagne rapide, brillante : « rendre son trône à un petit-fils d’Henri IV ! »

Vue d'Oloron, dessin d'Alfred de Vigny

Déception : en 1823, il ne va pas au-delà de Bordeaux ; mais c’est là qu’il écrit Éloa. En 1824, la guerre finie, son régiment est intégré à la division de réserve des Pyrénées ; il navigue entre Pau et Oloron, admire les Pyrénées, et dans ce cadre écrit Le Cor, qui deviendra son poème le plus populaire.

Le mariage

Voici qu’à Pau il rencontre sur les promenades deux jeunes personnes escortées par un gentleman haut en couleurs : Hugh Mills Bunbury. C’est un riche propriétaire anglais, qui circule à travers l’Europe dans une roulotte somptueusement aménagée. Les deux jeunes femmes à ses côtés sont sa seconde épouse, Alicia, et sa fille d’un premier mariage, Lydia. Celle-ci s’éprend follement du bel officier blond. Vigny s’enflamme à son tour. Il ne sera pas facile d’obtenir le consentement du père de Lydia, ni celui d’Amélie de Vigny.
Ce mariage, parlons-en ! Tout le monde l’a cru d’intérêt : « Un peu d’or au pied de l’albâtre, cela lui sied » , murmurera Sainte-Beuve, le faux ami. — D’or, guère (pour l’heure du moins), et le jeune homme le sait, comme l’atteste une lettre à sa fiancée :

Ne nous affligeons plus, chère Lydia. […] Je vais écrire à ma mère, mais comme elle n’a pas le même cœur que moi pour vous, je ne lui dirai pas la dureté avec laquelle M. votre père a refusé un mot d’écrit qui attestât la part que vous auriez à son héritage. Vous avez vu aussi qu’elle ignore que vous n’avez aucun revenu actuel. — Il faut éviter de le lui faire savoir.


Domaine du Maine-Giraud

« Chère Lydia » ? Oui, très chère. En 1827, deux ans après son mariage, Vigny se rend au Maine-Giraud, après le décès de sa tante Sophie ; seul dans le manoir, il note dans son carnet intime : « En dormant, j’appelle tout haut ma Lydia chérie, mon ange […] Je pense toujours à ma Lydia chérie et au moment de la revoir. »

Mais très vite, après deux accidents de maternité, Lydia va changer. Des malaises apparaissent : migraines, fluxions de poitrine, mauvaise circulation, couperose, emphysème. Elle doit de plus en plus souvent garder le lit. Et elle grossit, devient énorme. Lydia se déplace avec peine, son esprit aussi s’engourdit. Louis Ratisbonne la décrira ainsi :Massive, hommasse, comme nouée, devenue à demi aveugle, elle avait autant de peine à se mouvoir qu’à parler.

Telle quelle, Vigny l’entoura des soins les plus tendres, des prévenances les plus chevaleresques.

Et une jeune compatriote de Lydia, Henriette Corkran, précisera :

Madame de Vigny, anglaise de naissance, était une étrange vieille dame, bien plus âgée que son mari [elle avait, en réalité, trois ans de plus que Vigny], d’une extrême simplicité et pleine de gentillesse, mais tout à fait à l’opposé de ce que l’on imagine devoir être la femme d’un poète. […] Monsieur de Vigny se montrait toujours prévenant et courtois envers cette épouse bizarre et âgée. Je me rappelle qu’il l’appelait : « Ma chère Lydia » .

Avec le temps, Vigny dira aussi : « Ma chère enfant » , « Ma pauvre enfant » , et innombrables sont les lettres où il se montre garde-malade assidu :

Je ne l’ai pas quittée deux jours depuis notre mariage à cause de la délicatesse de sa santé, si forte en apparence. Ma présence lui est plus nécessaire que jamais ; elle ne peut ni marcher, ni supporter la voiture.

« Frère hospitalier, vertu de femme, écrit-il humblement ; mais si je vaux quelque chose, c’est par là. » C’est une énigme que cet amour inlassable voué par Vigny, en dépit des passions étrangères, à cette épouse qu’il n’a cessé de chérir. Lien mystérieux et indestructible. Il y a tant de façons d’aimer !


Les débuts dans le roman et au théâtre

En 1826, Vigny publie Cinq-Mars qui obtient un immense succès et incite à lire ses Poèmes antiques et modernes. Cinq-Mars demeure le premier grand roman historique de la France ; le pittoresque des situations, les scènes pathétiques ou atroces, la précision des détails ne masquent pas les questions fondamentales : en abaissant la noblesse, Richelieu a-t-il préparé l’isolement du roi face au peuple, et peut-être la Révolution ?
En 1829, Vigny réussit à faire pénétrer Shakespeare au Théâtre-Français, malgré des acteurs rétifs. Le 24 octobre, à la première du More de Venise, classiques et romantiques s’affrontent. Salle comble, public houleux. C’est une grande bataille, c’est une réussite, ce n’est pas tout à fait un triomphe. Mais la brèche est ouverte où s’engouffrera bientôt Hugo avec tout l’éclat d’Hernani.
1831 : La Maréchale d’Ancre. Drame sombre, historique encore, avec toujours une idée à défendre, l’abolition de la peine de mort en matière politique : « Quel coupable politique a-t-on jamais exécuté sans l’avoir regretté un an après ? » Vigny a très vivement blâmé le ministère Polignac et ses sottes ordonnances ; il s’élève maintenant contre les meneurs qui demandent la tête des anciens ministres. On retrouve là l’écho des pages bouleversées de son Journal en 1830 :

Depuis ce matin, on se bat. Les ouvriers sont d’une bravoure de Vendéens ; les soldats, d’un courage de garde impériale : Français partout. […] Pauvre peuple, grand peuple, tout guerrier. — J’ai préparé mon vieil uniforme. Si le Roi appelle tous les officiers, j’irai. — Et sa cause est mauvaise, il est en enfance, ainsi que toute sa famille […]. Ce mot : le roi, qu’est-ce donc ?

Toujours cette horreur viscérale de la violence et de la cruauté que rien ne justifie ; cette horreur que Stello proclame avec tant de force. C’est avec colère qu’il s’élève contre les théories de Joseph de Maistre :

Venez en haillons, venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d’un homme et tueurs de cent mille ; depuis la Saint-Barthélémy jusqu’au septembrisades, de Jacques Clément et de Ravaillac à Louvel, de des Adrets et Montluc à Marat et Schneider, vous trouverez ici des amis, mais je n’en serai pas !

Marie Dorval

Dramaturge, Vigny va rencontrer son destin. Très loin du monde aristocratique où il évolue, une actrice triomphe sur le boulevard du Crime : Marie Dorval. Fille de comédiens ambulants, elle a débuté à quatre ans. Brune, mince, flexible, un front bombé, de grands yeux bleus expressifs : « Je ne suis pas belle, je suis pire. »
Insaisissable, déroutante, fascinante Marie Dorval ! « Reine des passions ! qui deux fois savez vivre… » Dès 1830, Vigny l’a pressenti : « Riant, chaque matin, des larmes [de] la veille » , elle réunit tous les contraires : bruyante gaîté, mélancolie, colères folles, sensualité, mysticisme, larmes déchirantes ; elle est coquette, provocante, bonne camarade, généreuse jusqu’au dépouillement, frôlant la vulgarité, atteignant au sublime, toujours endettée, jamais vénale. « Ceux qui l’écoutaient une heure en étaient éblouis, écrira George Sand ; ceux qui l’écoutaient des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés à cette destinée fatale par un invincible attrait. »
Vigny est fasciné. Il va la voir et la revoir. Il l’idéalise, en fait une créature de rêve et de passion : « Triste, simple et terrible — ainsi que vous passez, / Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés. » Il lui fait une cour respectueuse : « Il me traite comme une duchesse » , dit-elle.

Ce sera un bonheur extasié, une passion dévorante qui durera sept ans, qui peu à peu deviendra, selon Vigny, une « passion couronnée d’épines » . Jalousie mutuelle, extrême nervosité de Marie, soupçons d’Alfred. L’actrice qui a de lourdes charges familiales, multiplie les tournées et Vigny craint les familiarités de cette vie de bohème, les tables de hasard et la promiscuité des chambres.
Soudain, en mars 1833, Mme de Vigny mère est victime d’une attaque d’apoplexie, elle perd la mémoire et sombre dans la démence. Voir le naufrage de cette haute raison qu’il admirait tant est un supplice pour Vigny, bientôt obligé de faire prononcer l’interdiction civile de sa mère. Il l’installe dans son appartement de la rue d’Artois ; la vieille dame a des accès de colère, s’irrite contre sa belle-fille, qui, maladroite, essoufflée, va pleurer en cachette.

Tel est l’arrière-plan quotidien de l’existence de Vigny, peu propice à la méditation ou à la poésie ! Il ne faudra pas l’oublier quand exploseront les orages et les folies de la passion, puis les joies des échappées compensatrices.
Cependant Marie Dorval voudrait entrer à la Comédie Française. De son côté, Vigny désire prouver à ce théâtre qui la boude qu’elle peut jouer les personnages les plus fins, les plus distingués. Il écrit pour elle le gracieux proverbe Quitte pour la peur où, toujours fidèle à lui-même, il exprime sous une forme légère une question sérieuse : concilier honneur et bonté chez un couple du temps de Louis XVI où mari et femme, jamais réunis, ont chacun leur vie.

 

Puis les tournées reprennent, les aventures aussi. Marie le harcèle, lui reproche de ne pas la servir assez au théâtre. Alors, en quelques nuits fiévreuses, il écrit Chatterton, d’après le deuxième épisode de Stello. Le 12 février 1835, à la Comédie-Française, c’est un triomphe indescriptible. On pleure, on crie…Sand, Musset, Sainte-Beuve même sont en larmes. Maxime Du Camp s’évanouit. Le jeune et bon Labiche « a le cœur qui saigne, broyé dans un étau » dira-t-il. Berlioz sanglote.

On pourrait croire que cette incomparable victoire en commun scellera à jamais leur passion, mais Marie quitte encore le Théâtre-Français pour d’autres tournées, tandis que Vigny se rend pour deux mois en Angleterre avec Lydia. Au retour, la liaison reprend, mais la joie des retrouvailles n’est pas ce que l’on aurait pu espérer, et ils se trouvent changés.


Marie Dorval dans le rôle de Kitty Bell,
par Jacques Arago,1835

Le 20 décembre 1837, lorsque Vigny rentre à minuit de chez Marie, sa mère vient de subir une nouvelle attaque. Heureusement son fils arrive à temps pour qu’elle le reconnaisse avant de mourir dans ses bras. La douleur d’Alfred est indescriptible, aggravée par la culpabilité : revient comme une brûlure le conseil, écrit jadis par sa mère, « de fuir surtout les comédiennes, ces espèces aussi dangereuses que les filles publiques, et de ne les voir jamais qu’au bout d’une lorgnette« . Vigny se terre chez lui, se jette à genoux, sanglotant, dans une douleur sans borne. Il prie — très belle prière : « Donnez-moi seulement, ô mon Dieu, la certitude qu’elle m’entend, qu’elle sait ma douleur, qu’elle est dans le repos bienheureux des anges et qu’à sa prière je puis être pardonné de mes fautes ! » Jours de mysticisme et retombée inévitable : « Je ne l’ai plus ! je ne l’ai plus ! » Après vingt jours, il cède aux appels de Marie, désolée et inquiète. Sa première sortie sera pour elle, le 8 janvier 1838, mais l’amour est rongé désormais.

Dès le 1er mars, les querelles éclatent entre Alfred et Marie. Elle ébauche une liaison avec Jules Sandeau ; Vigny la voit entrer chez lui, rue du Bac. Scènes, reprises, colères : cela est usant. Or, quelques mois auparavant, le ménage Vigny a accueilli des parentes de Lydia, Mme Dupré et ses deux filles, Maria et Julia, Américaines de Charleston, venues perfectionner leurs talents pour la peinture et la musique. Alfred s’aperçoit que Julia est bien attirante, et peut-être attirée. Selon l’expression d’André Jarry, il va, quelques mois, vivre parallèlement : le 3 avril 1838, il devient l’amant de la jeune Américaine, joyeuse et câline. Quel contraste avec la liaison avec Dorval devenue guerre plus qu’amour ! Les scènes se multiplient, horribles, violentes. Le 17 août, c’est la rupture définitive, douloureuse, mais libératrice. Avec Julia, c’est tout autre chose : vie légère, joyeuse, insouciante ; « rires et folies » ; on va au spectacle (même avec Lydia parfois), on dévore quantité de glaces, pâtisseries et bonbons. Cela durera six mois. Mais, le lendemain de la rupture avec Marie, malgré une visite à Julia au cours de la matinée, Vigny, le soir, note pour lui-même : « Sentiment du vide de ma vie » … Et il va fuir vers le refuge obscurément maternel du Maine-Giraud.

Les sommets de la prose

Au milieu de ces violentes émotions, Vigny a écrit les trois récits qui composent Servitude et Grandeur militaires, le plus beau de ses ouvrages en prose. Avec une admirable hauteur de vue, il évoque la guerre, l’obéissance passive et la condition du soldat. On sent frémir une passion contenue, une fureur contre l’absurdité de devoirs contradictoires, une admiration, et même une tendresse, pour ses trois héros. Citons au hasard :

Quand l’armée tourne sa poitrine de fer du côté de l’étranger, qu’elle marche et agisse comme un seul homme, cela doit être. Mais lorsqu’elle s’est retournée et qu’elle n’a plus devant elle que la mère-patrie, il est bon qu’alors, du moins, elle trouve des lois prévoyantes qui lui permettent d’avoir des entrailles filiales. […] Qu’il ne soit jamais possible à quelques aventuriers parvenus à la Dictature de transformer en assassins quatre cent mille hommes d’honneur, par une loi d’un jour comme leur règne !

A propos de Servitude, en février 1916, Guillaume Apollinaire écrira : « Vigny, quel merveilleux enseignement en chaque ligne de ce livre admirable ! » Et Albert Camus, en 1942 : « Admirable livre qu’il faut relire à l’âge d’homme. »
Autour de 1837, Vigny a également entrepris une « Deuxième Consultation du Docteur noir » , dont il rédige un épisode situé aux débuts du christianisme, au temps de Julien. L’idée centrale de Daphné est que les religions sont des enveloppes de cristal protégeant le trésor de la morale. Mais Vigny redoutera que sa thèse mène à des conclusions dangereuses et choisira de ne pas publier son œuvre (ce qui sera fait seulement en 1913 par Fernand Gregh).
Il se passionne aussi pour la défense des « Français du Canada » . A Londres, en 1839, il s’indigne des propos de Durham proclamant devant les Lords la nécessité d’étouffer une nation française au Canada. De retour à Paris, il interroge l’insurgé Papineau, puis rédige ce beau texte peu connu : « Comme un vaisseau qui laisse derrière lui toute une famille dans une île déserte, la France a jeté au Canada une population malheureuse qui parle la langue que j’écris… » Il est le seul alors à parler ainsi.

Le renouveau poétique

On dirait qu’avec la rupture Dorval, un ressort s’est cassé, mais une source rejaillit des plus intimes profondeurs : la Poésie. C’est d’abord La Mort du Loup, écrite en majeure partie au Maine-Giraud : « une saignée pour moi » , dira-t-il. Il s’agit d’abord de maîtriser les larmes ; refuser la faiblesse, ce peut être un point de départ.
Vient plus tard Le Mont des Oliviers, bouleversant d’angoisse avec ses « pourquoi » haletants :

« Comment tout se détruit et tout se renouvelle […]
Si les astres des cieux, tour à tour éprouvés,
Sont comme celui-ci coupables et sauvés ;
Si la Terre est pour eux ou s’ils sont pour la Terre […]
Et pourquoi pend la mort comme une sombre épée […]
Et pourquoi les Esprits du mal sont triomhants
Des maux immérités, de la mort des enfants.« […]
Mais le ciel reste noir et Dieu ne répond pas.

Peu à peu, non sans fluctuations ni sans rechutes « au fond des noirs abîmes » , intégrant l’échec dans une tentative d’espoir, Vigny affirme la force de l’être, de Soi, contre les forces d’oppression : c’est La Bouteille à la mer et son capitaine calme et méprisant.
Dans l’intervalle, La Maison du Berger, « insurmontable beauté » , selon René Char, crée une vision de tendresse, d’ouverture à l’Esprit, dans une Nature à qui l’on ne demande plus que d’être un cadre harmonieux :

La Nature t’attend dans un silence austère,
L’herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,
Et le soupir d’adieu de soleil à la terre
Balance les beaux lys comme des encensoirs. […]
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi quand devant notre porte
Les grands pays muets longuement s’étendront.

La vie quotidienne demeure cependant éprouvante. À la mort de son père, Lydia doit s’engager dans un épouvantable procès de plusieurs années pour faire valoir ses droits ; Vigny usera beaucoup de force nerveuse et perdra beaucoup de temps pour obtenir justice. En 1846, sa réception à l’Académie française est marquée par un indigne camouflet public de la part de Molé, humiliation qu’adoucit un peu l’accueil privé du roi et de sa famille. Puis, de 1848 à 1853, Vigny connaît les douceurs paisibles de l’enracinement en cette Charente où il est, semble-t-il, presque heureux.
Son inlassable dévouement en faveur des poètes inconnus continue de tenir une place considérable dans sa vie. Certains ont même déploré que, déjà entravé par les soins dus à son éternelle malade et par maints soucis domestiques, il ait sacrifié tant d’heures à lire et corriger d’innombrables essais. La liste est longue, de ceux, à jamais obscurs, ou peu connus, ou illustres parfois, qu’il aide. Vigny lit consciencieusement, crayon en main. Avec un sens précis de l’efficacité, il cherche une solution pour aider réellement et parfois « sauver » les plus démunis. Secours matériels à des malheureux comme Hégésyppe Moreau et Charles Lassailly ; surtout, recherches d’emplois honorables laissant libre cours à l’inspiration. Bien loin d’être retranché dans cette mythique Tour d’ivoire dont parle Sainte-Beuve, Vigny se montre attentif à tout : entretien des sourds-muets, implantation d’écoles dans les campagnes, conditions carcérales, etc.
L’entente des Églises, l’éducation des masses et la paix civile sont les questions qui le préoccupent le plus, comme en témoignent les sentences qu’il jette sur ses carnets :

Le christianisme est un caméléon perpétuel, il se transforme toujours.
Rien de plus sot que la routine du grec et du latin pour tous : la majorité a besoin d’enseignement pratique et concret.
Viendra un temps où l’on dira : quand il y avait des nations.

Ainsi Vigny finit par concevoir une nouvelle patrie autour de la France : l’Europe.

Les dernières années

Sa vie intime, en ces années ?
Quelques liaisons plus apaisées que les flammes dorvaliennes ou les « folies » avec Julia : en 1846, une noble Polonaise, Alexandra Kossakowska, qui deviendra la « Wanda » du poème de ce titre ; de 1854 à 1857, Louise Colet, qui avait été précédemment la maîtresse du sculpteur Pradier, puis de Flaubert.
Et voici qu’en l’été 1858, l’inattendu arrive. Ô démon du soir ! Vigny est amoureux comme il ne l’a pas été depuis plus de vingt ans. Augusta sera la dernière femme de sa vie. C’est une jeune fille de vingt-deux ans, belle, instruite, séduisante et distinguée. Fille adultérine, mais non pas abandonnée, d’un baron belge, elle donne des leçons de français et d’anglais.
Tout commence bien. La jeune femme est séduite par Vigny, par sa douceur et par sa passion. Pour lui, quelle fierté, quelle revanche sur sa triste destinée ! Il veut qu’elle reste près de lui et loue un appartement au n°36 de la rue du Colisée. Vigny rajeunit, Augusta s’épanouit. Ils se voient chaque jour. Bonheur de deux ans…
Cependant de sourdes douleurs d’estomac assaillent Vigny, qui veut croire qu’il s’agit des séquelles d’une typhoïde contractée en Charente. Le 4 septembre 1861, il est terrassé par une crise d’une violence inouïe. A la fin de l’année, le mal devient martyre : le malade ne peut plus ni manger ni boire. On essaie du lait de chèvre, du lait d’ânesse, difficilement supportés. Jeûne, insomnie, petites boules d’opium, seul médicament à l’époque. Œdème des chevilles, vertiges, hémorragies : on peut suivre pas à pas l’évolution inexorable du cancer.
Le 20 décembre 1862, alors que Vigny connaît une rémission, il profite du beau temps pour mener en fiacre Lydia au bois de Boulogne. Au pied de l’escalier, elle s’effondre. Elle meurt en disant : « Mon bon Alfred, je ne souffre pas. »
La douleur réveille le mal. Vigny ne pourra aller ni à l’église ni au cimetière. Il peut encore moins se rendre rue du Colisée. Alors il accepte qu’Augusta vienne le voir, mais il ne quitte plus le lit, affaibli au point de ne plus pouvoir se soulever. Quelque temps après, Augusta lui apprend qu’elle attend un enfant. Cette nouvelle le laisse perplexe ; est-il le père ? Il continue à payer le loyer de la rue du Colisée par l’intermédiaire d’Antoni Deschamps et promet de faire quelque chose pour Augusta. Effectivement, par un codicille ajouté le 3 août 1863 à son testament, accompagné d’un bref commentaire élogieux, il lui léguera vingt mille francs ; mais Antoni Deschamps lui léguera, de son côté, toute sa fortune. Auguste-Antoine naîtra le 28 octobre, « de père et mère inconnus » (il sera reconnu en 1870 par Augusta Froustey, dite Bouvard).
La pensée de Vigny en ses derniers mois demeure active, tourmentée et aiguisée par la douleur. Il esquisse de vagues projets. Surtout, il lit des textes religieux. La polémique avec le père Gratry l’excite et l’épuise. Plus que jamais partagé entre désir et incapacité de croire, le doute ne lui est pas un « mol oreiller », mais plutôt cette « tenaille qui broie le cœur » , évoquée au temps de Chatterton.
Il écrit un ultime chef-d’œuvre, L’Esprit pur, et ajoute au Mont des Oliviers la strophe superbe du « Silence » qui semble clore définitivement la quête religieuse. Il repousse, las et parfois impatient, les pieuses tentatives de « conversion » venues de ses parents et amis. Pourtant, il est difficile de contester la déclaration écrite de l’abbé Vidal, ancien vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui a affirmé que le poète se serait confessé à lui et aurait reçu l’absolution avec une douceur certaine. Vigny n’a-t-il pas écrit : « Je ne suis pas toujours de mon avis ? »
Le jeudi 17 septembre, vers une heure de l’après-midi, il cesse de souffrir.

Vigny juge de Vigny

Dans une page de son « Journal » , Vigny s’est défini comme « une sorte de moraliste épique » , ajoutant : « c’est peu de chose. »
Moraliste épique, sans doute, celui qui prend en charge les « questions sans réponse » : la solitude et l’anxiété de tous. Mais ce n’est pas peu de chose que d’être celui des Romantiques qui jamais ne parle pour ne rien dire, qui ne s’étourdit pas de son propre chant sonore, mais qui, en vers inoubliables, suaves ou fulgurants, invente un cheminement difficile du désespoir au courage, et transfigure l’angoisse en beauté.

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