14 - Biographie
Il y a aujourdhui exactement
deux cents ans quAlfred de Vigny est né, à Loches,
de deux familles, nobles, militaires et ruinées.
Du côté maternel, une lointaine ascendance piémontaise
: Emmanuel Baraudini, anobli par le duc de Savoie, puis, après
son installation en France, naturalisé et confirmé noble
par François Ier, et ainsi devenu de Baraudin, occupe, entre
autres fonctions, celle délu à Loches. Depuis le
début du XVIIIe siècle, certains de ses descendants, cousins
des ancêtres directs de Vigny, se succèdent dans la charge
de lieutenant de roi (suppléance de celle de gouverneur) du château
de Loches, qui joue un rôle de prison. Dautres membres de
la famille sont devenus marins, lun deux lié par
alliance à Bougainville : « race de tritons », a-t-on
écrit.
Les Vigny, dorigine parisienne,
se sont, du fait de leurs alliances, installés au XVII e siècle
en Beauce, où ils possèdent de vastes domaines. Ils y
maintiennent un certain faste féodal. Le grand-père dAlfred
a douze enfants ; les guerres et la Révolution en laissent peu.
Quant à la fortune, elle va se trouver fort réduite. Le
père de Vigny, Léon-Pierre, cadet voué à
la prêtrise, étudie dabord au séminaire de
Saint-Sulpice, puis choisit de servir dans linfanterie ; il est
gravement blessé au siège de Munster.
Pierre Flottes a écrit que, dès avant sa naissance, Alfred
de Vigny dut sentir peser sur lui lombre dune prison ; il
pensait aux malheurs des Baraudin sous la Terreur : en tant que père
dun émigré (Louis, fusillé à Quiberon
en 1795), Didier de Baraudin est incarcéré en cette même
citadelle dont sa famille a charge, malgré son âge et ses
beaux services dans la marine, et bien quil ait généreusement
proposé, dès mars 1789, de renoncer aux privilèges
de la noblesse. Or, on ignorait jusquen 1964 la dramatique découverte
que jai eu loccasion de faire : en 1782, pendant la guerre
dIndépendance américaine, un frère de Léon-Pierre
de Vigny, Joseph-Pierre, honorable officier de marine, a eu le malheur
dêtre attaqué sur sa frégate lHébé
par un vaisseau anglais dun type nouveau et surarmé, le
Rainbow. Laccès à terre étant coupé,
la frégate démâtée, lofficier en second
blessé à mort, léquipage peu sûr, le
capitaine Joseph-Pierre de Vigny a choisi de se rendre pour, dit-il,
« ne pas perdre tout au moins son monde ». Après
un long conseil de guerre, il est incarcéré à la
forteresse de Loches. Mais, protégé de loin par lamitié
des amiraux de Guichen et dOrvilliers, il est libéré
dès 1785.
Assurément, il a gagné lestime de son « geôlier
», M. de Boislambert, beau-frère dun Baraudin dont
il a pris la succession, puisquà la suite des visites affectueuses
de Léon-Pierre à Joseph-Pierre de Vigny, on voit en 1790
cet étonnant mariage du frère de lancien prisonnier
avec une cousine, directe ou par alliance, des lieutenants du château
de Loches, Amélie de Baraudin.
De ce mariage, naît Alfred de Vigny, le 27 mars 1797. Avant lui,
trois enfants sont morts en bas âge. Son père a soixante
ans, sa mère quarante. Il est vraiment le dernier espoir de ce
foyer crépusculaire. Et ce bébé survit, baptisé
secrètement par un prêtre « non jureur », puis
confié à une nourrice au nom doublement prometteur, Angélique
Pitancier.
Enfances En 1799, le ménage
Vigny quitte Loches et ses sombres souvenirs, et sinstalle au
ci-devant Élysée-Bourbon, alors divisé en logements
privés. Curieux caravansérail : au rez-de-chaussée,
des boutiques ; dans les appartements, se côtoient danciens
jacobins, des valets de chambre du feu roi, des cuisinières enrichies,
des filles entretenues hors dâge, des nobles aussi, parmi
lesquels la duchesse de Richelieu.
Les Vigny occupent un entresol sur la cour et le loyer annuel de sept
cents francs grève lourdement leur mince budget. Du moins le
vaste parc sera-t-il salutaire au frêle blondin. Loin de lélever
dans du coton, sa mère, fort énergique, veut laguerrir
et le fortifier, selon les préceptes de Rousseau. Vêtements
légers, bains froids, exercices physiques ; plus tard, escrime
et tir sous la conduite dun vieux soldat.
Le palais de l' Elysée-Bourbon au XIXe siècle
Lorsquen 1804 Napoléon
offre lÉlysée à son beau-frère Murat,
les Vigny sen vont rue du Marché dAguesseau (actuellement
rue Montalivet). Le petit garçon a sept ans et sa mère
sapplique maintenant à son éducation avec
la « mâle sévérité dun père
» , écrira Vigny. Mme de Vigny « sempare »
(le mot est de son fils) de la tête blonde « pour la remplir
à son gré » . Elle lui enseigne les mathématiques
où elle excelle, la musique et la peinture, et il reste de cette
éducation dintéressants dessins, de la mère
et du fils. Face à cette mère qui veut tout, cest
le père qui témoigne une tendresse toute maternelle, une
indulgence daïeul. Une telle inversion nest pas sans
conséquence, contrairement à ce quen dira Vigny
lui-même, qui révérera et adorera cette mère
impérieuse.
Cependant Léon-Pierre de Vigny, devenu impotent, supporte ses
infirmités avec une élégance souriante. Assis près
du feu, vêtu à lancienne mode, il est un conteur
enjoué et charmant. Les récits se succèdent (peut-être
embellis) des temps plus heureux : faits darmes, chasses à
travers la Beauce, souvenirs de Versailles. « Je touchais, écrira
Vigny, la main qui avait touché celle de Louis XV et cela me
donnait un effroi religieux. » Rituellement, le 25 août,
son père lui donne à baiser sa croix de Saint-Louis, afin
de graver chez lenfant lamour de la monarchie.
Regardons-le, cet enfant unique. Des parents trop âgés
lélèvent dans le culte du passé, avec une
très grande rigueur morale ; des vieillards lentourent,
aux façons exquises, aux propos fins et spirituels, pleins de
grâce désuète, mais aussi damertume contre
le temps présent et les idées nouvelles. Il est solitaire
déjà. Cette éducation quil désigne
comme « très forte« est, sans doute, dangereusement
perfectionniste et génératrice de conflits.
Lorsquen 1807 (il a dix ans), on lenvoie au collège
Hix, rue Matignon, il va y être très malheureux et sen
souviendra toute sa vie. Ses « trop bonnes manières«
lui attirent les moqueries ; ses excellentes notes, lhostilité
de ses camarades. Cette impression ne seffacera jamais et, paradoxalement,
elle aura un effet inattendu. Si, très tôt, Vigny a eut
le goût des opprimés, cest que lui-même, dès
lenfance, sest cru repoussé parce que différent,
rejeté parce que noble. Cest parce quaux belles années
de lEmpire un petit ci-devant un peu frêle sest trouvé
le dos au mur, dans une cour de récréation, menacé
par quelques gaillards quagaçaient ses manières,
quil a senti frémir en lui une conscience de paria : «
Les nobles en France, écrira-t-il, sont à présent
des parias comme les hommes de couleur en Amériques. »
Toute sa vie, il comprendra, il aimera les victimes et il parlera pour
elles : le noble sans rôle, Cinq-Mars ; le poète méprisé,
Stello ; le soldat méconnu, Servitude et Grandeur militaires.
Vient le temps de la première communion. Avec une ferveur extrême,
le petit garçon sest préparé à cette
rencontre avec la Divinité. Il pleure démotion et
de respect. Mais, levant les yeux, il voit le prêtre, gros homme
rouge, qui grommelle : « Allons-donc ! vite ! dépêchons-nous
! » Il se relève, glacé et pensant : « Ils
se sont moqués de nous
» Ce nest rien quun
choc sur une sensibilité trop vive, mais cest un jalon
sur la route du doute.
Cependant, en ces années, comment résister à la
fascination de la gloire de Napoléon ? « La guerre était
debout à nos côtés, le tambour étouffait
la voix de nos maîtres, les Te Deum et les cris de « Vive
lEmpereur » interrompaient Tacite et Platon. » Le
voilà partagé, le petit aristocrate, entre les principes
légitimistes de ses parents et lenthousiasme que Napoléon
excite en lui. Ce nest pas rien que dêtre élevé
pour le roi sous lEmpire, que de grandir entre deux étoiles
: celle, éblouissante, de la Légion dhonneur à
son zénith et celle, pâlissante, de la croix de Saint-Louis
Le jeune Alfred a décidé de préparer Polytechnique
: il sadonne à toutes les études, traduit Homère
du grec en anglais, se plonge dans la Bible, dévore la bibliothèque
paternelle et samuse à écrire une histoire de la
Fronde
Lofficier. Les débuts en poésie
Le retour de Louis XVIII change ses projets : il ne prendra pas «
la couleur jaune de lEcole« . Ses parents obtiennent pour
lui un brevet de lieutenant de cavalerie pour servir comme Gendarme
de la Garde dans lune des quatre « Compagnies rouges »
de la Maison du Roi. Léquipement sera à leur compte
: un sacrifice dargent ; mais ladolescent (il a dix-sept
ans) arbore un bel habit rouge, un grand manteau blanc, un casque noir
et des épaulettes dor.
Brève satisfaction. Napoléon revient de lîle
dElbe. Comme son aîné Lamartine, Vigny suit la retraite
du vieux roi vers la Belgique, sur la route boueuse et détrempée
des Flandres. Il peindra ces heures poignantes dans le premier récit
de Servitude et Grandeur militaires.
À la seconde Restauration, il est nommé dans le Garde
Royale, qui sest substituée à la Maison du Roi,
mais passe dans linfanterie. Il va connaître la morne vie
de garnison. Mais il découvrira avec sympathie les humbles soldats,
les obscurs, ceux qui ne savent pas quils sont des héros.
Il préfère leur compagnie à celle de beaucoup dofficiers
de son âge.
Bientôt, il publie ses premiers poèmes. Sa lucidité
sest éveillée tôt ! Il a pris conscience du
tragique de la condition humaine : déjà il pressent «
laccusation / Qui pèse de partout sur la création
» , déjà il esquisse ses grands thèmes :
La mort de linnocence
est pour lhomme un mystère,
Ne ten étonne pas, ny porte pas les yeux ;
La pitié du mortel nest point celle des cieux.
Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine.
De la Bible, lue assidûment,
il a retenu surtout limage dun Dieu redoutable et toujours
il plaidera passionnément pour lhomme contre les forces
qui lécrasent. La première page connue de son «
Journal » en dit long sur ce quil reste de foi au jeune
officier légitimiste et « bien pensant« quelques
lignes saisissantes :
Les prêtres disent que
son âme est dans le ciel auprès des anges et quils
lont vue monter. Je nen sais rien ; ce que je sais,
cest que son corps sans chair est resté sur la plage, que
loiseau de mer repose sur ses côtes transparentes comme
sur une branche darbre,
Et que le vent du Nord siffle à travers ses os.
Mais il y a les permissions et
Vigny, avec ses amis, les frères Deschamps, puis Victor Hugo,
fréquente les salons de Paris et les cercles littéraires
: chez la princesse de Béthune, la duchesse de Maillé,
la princesse de Beauvau-Craon, Mme Ancelot ; chez Nodier, à lArsenal.
On récite des vers, on se congratule mutuellement, on valse beaucoup,
et lange Alfred fait battre les curs ; entre autres, celui
de la très belle Delphine Gay, poétesse blonde, éclatante,
malheureusement sans fortune, « poussée » par une
mère trop bruyante, ancienne belle du Directoire, que Mme de
Vigny nadmet pas.
| A la fin
de 1822, la France envoie des troupes pour soutenir en Espagne Ferdinand
VII dont vacille le trône. Vigny, qui vient de monter en grade,
demande à passer comme capitaine dans un régiment
de ligne ; il espère une campagne rapide, brillante : «
rendre son trône à un petit-fils dHenri IV !
» |
Vue d'Oloron, dessin d'Alfred de Vigny
|
Déception : en 1823, il
ne va pas au-delà de Bordeaux ; mais cest là quil
écrit Éloa. En 1824, la guerre finie, son régiment
est intégré à la division de réserve des
Pyrénées ; il navigue entre Pau et Oloron, admire les
Pyrénées, et dans ce cadre écrit Le Cor, qui deviendra
son poème le plus populaire.
Le mariage
Voici quà Pau il rencontre sur les promenades deux jeunes
personnes escortées par un gentleman haut en couleurs : Hugh
Mills Bunbury. Cest un riche propriétaire anglais, qui
circule à travers lEurope dans une roulotte somptueusement
aménagée. Les deux jeunes femmes à ses côtés
sont sa seconde épouse, Alicia, et sa fille dun premier
mariage, Lydia. Celle-ci séprend follement du bel officier
blond. Vigny senflamme à son tour. Il ne sera pas facile
dobtenir le consentement du père de Lydia, ni celui dAmélie
de Vigny.
Ce mariage, parlons-en ! Tout le monde la cru dintérêt
: « Un peu dor au pied de lalbâtre, cela lui
sied » , murmurera Sainte-Beuve, le faux ami. Dor,
guère (pour lheure du moins), et le jeune homme le sait,
comme latteste une lettre à sa fiancée :
Ne nous affligeons plus,
chère Lydia. [
] Je vais écrire à ma mère,
mais comme elle na pas le même cur que moi pour vous,
je ne lui dirai pas la dureté avec laquelle M. votre père
a refusé un mot décrit qui attestât la part
que vous auriez à son héritage. Vous avez vu aussi quelle
ignore que vous navez aucun revenu actuel. Il faut éviter
de le lui faire savoir.
Domaine du Maine-Giraud
|
« Chère Lydia » ? Oui, très
chère. En 1827, deux ans après son mariage, Vigny se rend
au Maine-Giraud, après le décès de sa tante Sophie
; seul dans le manoir, il note dans son carnet intime : « En dormant,
jappelle tout haut ma Lydia chérie, mon ange [
] Je
pense toujours à ma Lydia chérie et au moment de la revoir.
»
Mais très vite, après deux
accidents de maternité, Lydia va changer. Des malaises apparaissent
: migraines, fluxions de poitrine, mauvaise circulation, couperose,
emphysème. Elle doit de plus en plus souvent garder le lit.
Et elle grossit, devient énorme. Lydia se déplace avec
peine, son esprit aussi sengourdit. Louis Ratisbonne la décrira
ainsi :Massive, hommasse, comme nouée, devenue à demi
aveugle, elle avait autant de peine à se mouvoir quà
parler.
Telle quelle, Vigny lentoura des soins
les plus tendres, des prévenances les plus chevaleresques.
Et une jeune compatriote de Lydia, Henriette
Corkran, précisera :
Madame de Vigny, anglaise
de naissance, était une étrange vieille dame, bien plus
âgée que son mari [elle avait, en réalité,
trois ans de plus que Vigny], dune extrême simplicité
et pleine de gentillesse, mais tout à fait à lopposé
de ce que lon imagine devoir être la femme dun poète.
[
] Monsieur de Vigny se montrait toujours prévenant et
courtois envers cette épouse bizarre et âgée.
Je me rappelle quil lappelait : « Ma chère
Lydia » .
Avec le temps, Vigny dira aussi : «
Ma chère enfant » , « Ma pauvre enfant »
, et innombrables sont les lettres où il se montre garde-malade
assidu :
Je ne lai pas quittée
deux jours depuis notre mariage à cause de la délicatesse
de sa santé, si forte en apparence. Ma présence lui
est plus nécessaire que jamais ; elle ne peut ni marcher, ni
supporter la voiture.
« Frère hospitalier, vertu
de femme, écrit-il humblement ; mais si je vaux quelque chose,
cest par là. » Cest une énigme que
cet amour inlassable voué par Vigny, en dépit des passions
étrangères, à cette épouse quil
na cessé de chérir. Lien mystérieux et
indestructible. Il y a tant de façons daimer !
Les débuts dans le roman et au théâtre
En 1826, Vigny publie Cinq-Mars qui obtient un immense succès
et incite à lire ses Poèmes antiques et modernes. Cinq-Mars
demeure le premier grand roman historique de la France ; le pittoresque
des situations, les scènes pathétiques ou atroces, la
précision des détails ne masquent pas les questions
fondamentales : en abaissant la noblesse, Richelieu a-t-il préparé
lisolement du roi face au peuple, et peut-être la Révolution
?
En 1829, Vigny réussit à faire pénétrer
Shakespeare au Théâtre-Français, malgré
des acteurs rétifs. Le 24 octobre, à la première
du More de Venise, classiques et romantiques saffrontent. Salle
comble, public houleux. Cest une grande bataille, cest
une réussite, ce nest pas tout à fait un triomphe.
Mais la brèche est ouverte où sengouffrera bientôt
Hugo avec tout léclat dHernani.
1831 : La Maréchale dAncre. Drame sombre, historique
encore, avec toujours une idée à défendre, labolition
de la peine de mort en matière politique : « Quel coupable
politique a-t-on jamais exécuté sans lavoir regretté
un an après ? » Vigny a très vivement blâmé
le ministère Polignac et ses sottes ordonnances ; il sélève
maintenant contre les meneurs qui demandent la tête des anciens
ministres. On retrouve là lécho des pages bouleversées
de son Journal en 1830 :
Depuis ce matin, on se
bat. Les ouvriers sont dune bravoure de Vendéens ; les
soldats, dun courage de garde impériale : Français
partout. [
] Pauvre peuple, grand peuple, tout guerrier.
Jai préparé mon vieil uniforme. Si le Roi appelle
tous les officiers, jirai. Et sa cause est mauvaise,
il est en enfance, ainsi que toute sa famille [
]. Ce mot : le
roi, quest-ce donc ?
Toujours cette horreur viscérale
de la violence et de la cruauté que rien ne justifie ; cette
horreur que Stello proclame avec tant de force. Cest avec colère
quil sélève contre les théories de
Joseph de Maistre :
Venez en haillons, venez en soutane, venez
en cuirasse, venez, tueurs dun homme et tueurs de cent mille ; depuis
la Saint-Barthélémy jusquau septembrisades, de Jacques
Clément et de Ravaillac à Louvel, de des Adrets et Montluc
à Marat et Schneider, vous trouverez ici des amis, mais je nen
serai pas !
Marie Dorval
Dramaturge, Vigny va rencontrer son destin. Très loin du monde
aristocratique où il évolue, une actrice triomphe sur le
boulevard du Crime : Marie Dorval. Fille de comédiens ambulants,
elle a débuté à quatre ans. Brune, mince, flexible,
un front bombé, de grands yeux bleus expressifs : « Je ne
suis pas belle, je suis pire. »
Insaisissable, déroutante, fascinante Marie Dorval ! « Reine
des passions ! qui deux fois savez vivre
» Dès 1830,
Vigny la pressenti : « Riant, chaque matin, des larmes [de]
la veille » , elle réunit tous les contraires : bruyante
gaîté, mélancolie, colères folles, sensualité,
mysticisme, larmes déchirantes ; elle est coquette, provocante,
bonne camarade, généreuse jusquau dépouillement,
frôlant la vulgarité, atteignant au sublime, toujours endettée,
jamais vénale. « Ceux qui lécoutaient une heure
en étaient éblouis, écrira George Sand ; ceux qui
lécoutaient des jours entiers la quittaient brisés,
mais attachés à cette destinée fatale par un invincible
attrait. »
Vigny est fasciné. Il va la voir et la revoir. Il lidéalise,
en fait une créature de rêve et de passion : « Triste,
simple et terrible ainsi que vous passez, / Le dédain sur
la bouche et vos grands yeux baissés. » Il lui fait une cour
respectueuse : « Il me traite comme une duchesse » , dit-elle.
Ce sera un bonheur extasié, une passion
dévorante qui durera sept ans, qui peu à peu deviendra,
selon Vigny, une « passion couronnée dépines
» . Jalousie mutuelle, extrême nervosité de Marie,
soupçons dAlfred. Lactrice qui a de lourdes charges
familiales, multiplie les tournées et Vigny craint les familiarités
de cette vie de bohème, les tables de hasard et la promiscuité
des chambres.
Soudain, en mars 1833, Mme de Vigny mère est victime dune
attaque dapoplexie, elle perd la mémoire et sombre dans
la démence. Voir le naufrage de cette haute raison quil
admirait tant est un supplice pour Vigny, bientôt obligé
de faire prononcer linterdiction civile de sa mère. Il
linstalle dans son appartement de la rue dArtois ; la
vieille dame a des accès de colère, sirrite contre
sa belle-fille, qui, maladroite, essoufflée, va pleurer en
cachette.
Tel est larrière-plan quotidien
de lexistence de Vigny, peu propice à la méditation
ou à la poésie ! Il ne faudra pas loublier quand
exploseront les orages et les folies de la passion, puis les joies
des échappées compensatrices.
Cependant Marie Dorval voudrait entrer à la Comédie
Française. De son côté, Vigny désire prouver
à ce théâtre qui la boude quelle peut jouer
les personnages les plus fins, les plus distingués. Il écrit
pour elle le gracieux proverbe Quitte pour la peur où, toujours
fidèle à lui-même, il exprime sous une forme légère
une question sérieuse : concilier honneur et bonté chez
un couple du temps de Louis XVI où mari et femme, jamais réunis,
ont chacun leur vie.
|
Puis les tournées reprennent,
les aventures aussi. Marie le harcèle, lui reproche de
ne pas la servir assez au théâtre. Alors, en quelques
nuits fiévreuses, il écrit Chatterton, daprès
le deuxième épisode de Stello. Le 12 février
1835, à la Comédie-Française, cest
un triomphe indescriptible. On pleure, on crie
Sand, Musset,
Sainte-Beuve même sont en larmes. Maxime Du Camp sévanouit.
Le jeune et bon Labiche « a le cur qui saigne, broyé
dans un étau » dira-t-il. Berlioz sanglote.
On pourrait croire que cette incomparable
victoire en commun scellera à jamais leur passion, mais
Marie quitte encore le Théâtre-Français
pour dautres tournées, tandis que Vigny se rend
pour deux mois en Angleterre avec Lydia. Au retour, la liaison
reprend, mais la joie des retrouvailles nest pas ce que
lon aurait pu espérer, et ils se trouvent changés.
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Marie Dorval dans le rôle de Kitty Bell,
par Jacques Arago,1835
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Le 20 décembre 1837, lorsque Vigny
rentre à minuit de chez Marie, sa mère vient de subir
une nouvelle attaque. Heureusement son fils arrive à temps
pour quelle le reconnaisse avant de mourir dans ses bras. La
douleur dAlfred est indescriptible, aggravée par la culpabilité
: revient comme une brûlure le conseil, écrit jadis par
sa mère, « de fuir surtout les comédiennes, ces
espèces aussi dangereuses que les filles publiques, et de ne
les voir jamais quau bout dune lorgnette« . Vigny
se terre chez lui, se jette à genoux, sanglotant, dans une
douleur sans borne. Il prie très belle prière
: « Donnez-moi seulement, ô mon Dieu, la certitude quelle
mentend, quelle sait ma douleur, quelle est dans
le repos bienheureux des anges et quà sa prière
je puis être pardonné de mes fautes ! » Jours de
mysticisme et retombée inévitable : « Je ne lai
plus ! je ne lai plus ! » Après vingt jours, il
cède aux appels de Marie, désolée et inquiète.
Sa première sortie sera pour elle, le 8 janvier 1838, mais
lamour est rongé désormais.
Dès le 1er mars, les querelles éclatent
entre Alfred et Marie. Elle ébauche une liaison avec Jules
Sandeau ; Vigny la voit entrer chez lui, rue du Bac. Scènes,
reprises, colères : cela est usant. Or, quelques mois auparavant,
le ménage Vigny a accueilli des parentes de Lydia, Mme Dupré
et ses deux filles, Maria et Julia, Américaines de Charleston,
venues perfectionner leurs talents pour la peinture et la musique.
Alfred saperçoit que Julia est bien attirante, et peut-être
attirée. Selon lexpression dAndré Jarry,
il va, quelques mois, vivre parallèlement : le 3 avril 1838,
il devient lamant de la jeune Américaine, joyeuse et
câline. Quel contraste avec la liaison avec Dorval devenue guerre
plus quamour ! Les scènes se multiplient, horribles,
violentes. Le 17 août, cest la rupture définitive,
douloureuse, mais libératrice. Avec Julia, cest tout
autre chose : vie légère, joyeuse, insouciante ; «
rires et folies » ; on va au spectacle (même avec Lydia
parfois), on dévore quantité de glaces, pâtisseries
et bonbons. Cela durera six mois. Mais, le lendemain de la rupture
avec Marie, malgré une visite à Julia au cours de la
matinée, Vigny, le soir, note pour lui-même : «
Sentiment du vide de ma vie »
Et il va fuir vers le refuge
obscurément maternel du Maine-Giraud.
Les sommets de la prose
Au milieu de ces violentes émotions, Vigny a écrit les
trois récits qui composent Servitude et Grandeur militaires,
le plus beau de ses ouvrages en prose. Avec une admirable hauteur
de vue, il évoque la guerre, lobéissance passive
et la condition du soldat. On sent frémir une passion contenue,
une fureur contre labsurdité de devoirs contradictoires,
une admiration, et même une tendresse, pour ses trois héros.
Citons au hasard :
Quand larmée tourne sa poitrine
de fer du côté de létranger, quelle
marche et agisse comme un seul homme, cela doit être. Mais lorsquelle
sest retournée et quelle na plus devant elle
que la mère-patrie, il est bon qualors, du moins, elle
trouve des lois prévoyantes qui lui permettent davoir
des entrailles filiales. [
] Quil ne soit jamais possible
à quelques aventuriers parvenus à la Dictature de transformer
en assassins quatre cent mille hommes dhonneur, par une loi
dun jour comme leur règne !
A propos de Servitude, en février
1916, Guillaume Apollinaire écrira : « Vigny, quel merveilleux
enseignement en chaque ligne de ce livre admirable ! » Et Albert
Camus, en 1942 : « Admirable livre quil faut relire à
lâge dhomme. »
Autour de 1837, Vigny a également entrepris une « Deuxième
Consultation du Docteur noir » , dont il rédige un épisode
situé aux débuts du christianisme, au temps de Julien.
Lidée centrale de Daphné est que les religions
sont des enveloppes de cristal protégeant le trésor
de la morale. Mais Vigny redoutera que sa thèse mène
à des conclusions dangereuses et choisira de ne pas publier
son uvre (ce qui sera fait seulement en 1913 par Fernand Gregh).
Il se passionne aussi pour la défense des « Français
du Canada » . A Londres, en 1839, il sindigne des propos
de Durham proclamant devant les Lords la nécessité détouffer
une nation française au Canada. De retour à Paris, il
interroge linsurgé Papineau, puis rédige ce beau
texte peu connu : « Comme un vaisseau qui laisse derrière
lui toute une famille dans une île déserte, la France
a jeté au Canada une population malheureuse qui parle la langue
que jécris
» Il est le seul alors à
parler ainsi.
Le renouveau poétique
On dirait quavec la rupture Dorval, un ressort sest cassé,
mais une source rejaillit des plus intimes profondeurs : la Poésie.
Cest dabord La Mort du Loup, écrite en majeure
partie au Maine-Giraud : « une saignée pour moi »
, dira-t-il. Il sagit dabord de maîtriser les larmes
; refuser la faiblesse, ce peut être un point de départ.
Vient plus tard Le Mont des Oliviers, bouleversant dangoisse
avec ses « pourquoi » haletants :
« Comment tout se
détruit et tout se renouvelle [
]
Si les astres des cieux, tour à tour éprouvés,
Sont comme celui-ci coupables et sauvés ;
Si la Terre est pour eux ou sils sont pour la Terre [
]
Et pourquoi pend la mort comme une sombre épée [
]
Et pourquoi les Esprits du mal sont triomhants
Des maux immérités, de la mort des enfants.« [
]
Mais le ciel reste noir et Dieu ne répond pas.
Peu à peu, non sans fluctuations
ni sans rechutes « au fond des noirs abîmes » ,
intégrant léchec dans une tentative despoir,
Vigny affirme la force de lêtre, de Soi, contre les forces
doppression : cest La Bouteille à la mer et son
capitaine calme et méprisant.
Dans lintervalle, La Maison du Berger, « insurmontable
beauté » , selon René Char, crée une vision
de tendresse, douverture à lEsprit, dans une Nature
à qui lon ne demande plus que dêtre un cadre
harmonieux :
La Nature tattend
dans un silence austère,
Lherbe élève à tes pieds son nuage des
soirs,
Et le soupir dadieu de soleil à la terre
Balance les beaux lys comme des encensoirs. [
]
Tous les tableaux humains quun Esprit pur mapporte
Sanimeront pour toi quand devant notre porte
Les grands pays muets longuement sétendront.
La vie quotidienne demeure cependant éprouvante.
À la mort de son père, Lydia doit sengager dans
un épouvantable procès de plusieurs années pour
faire valoir ses droits ; Vigny usera beaucoup de force nerveuse et
perdra beaucoup de temps pour obtenir justice. En 1846, sa réception
à lAcadémie française est marquée
par un indigne camouflet public de la part de Molé, humiliation
quadoucit un peu laccueil privé du roi et de sa
famille. Puis, de 1848 à 1853, Vigny connaît les douceurs
paisibles de lenracinement en cette Charente où il est,
semble-t-il, presque heureux.
Son inlassable dévouement en faveur des poètes inconnus
continue de tenir une place considérable dans sa vie. Certains
ont même déploré que, déjà entravé
par les soins dus à son éternelle malade et par maints
soucis domestiques, il ait sacrifié tant dheures à
lire et corriger dinnombrables essais. La liste est longue,
de ceux, à jamais obscurs, ou peu connus, ou illustres parfois,
quil aide. Vigny lit consciencieusement, crayon en main. Avec
un sens précis de lefficacité, il cherche une
solution pour aider réellement et parfois « sauver »
les plus démunis. Secours matériels à des malheureux
comme Hégésyppe Moreau et Charles Lassailly ; surtout,
recherches demplois honorables laissant libre cours à
linspiration. Bien loin dêtre retranché dans
cette mythique Tour divoire dont parle Sainte-Beuve, Vigny se
montre attentif à tout : entretien des sourds-muets, implantation
décoles dans les campagnes, conditions carcérales,
etc.
Lentente des Églises, léducation des masses
et la paix civile sont les questions qui le préoccupent le
plus, comme en témoignent les sentences quil jette sur
ses carnets :
Le christianisme est un caméléon
perpétuel, il se transforme toujours.
Rien de plus sot que la routine du grec et du latin pour tous : la
majorité a besoin denseignement pratique et concret.
Viendra un temps où lon dira : quand il y avait des nations.
Ainsi Vigny finit par concevoir une nouvelle
patrie autour de la France : lEurope.
Les dernières années
Sa vie intime, en ces années ?
Quelques liaisons plus apaisées que les flammes dorvaliennes
ou les « folies » avec Julia : en 1846, une noble Polonaise,
Alexandra Kossakowska, qui deviendra la « Wanda » du poème
de ce titre ; de 1854 à 1857, Louise Colet, qui avait été
précédemment la maîtresse du sculpteur Pradier,
puis de Flaubert.
Et voici quen lété 1858, linattendu
arrive. Ô démon du soir ! Vigny est amoureux comme il
ne la pas été depuis plus de vingt ans. Augusta
sera la dernière femme de sa vie. Cest une jeune fille
de vingt-deux ans, belle, instruite, séduisante et distinguée.
Fille adultérine, mais non pas abandonnée, dun
baron belge, elle donne des leçons de français et danglais.
Tout commence bien. La jeune femme est séduite par Vigny, par
sa douceur et par sa passion. Pour lui, quelle fierté, quelle
revanche sur sa triste destinée ! Il veut quelle reste
près de lui et loue un appartement au n°36 de la rue du
Colisée. Vigny rajeunit, Augusta sépanouit. Ils
se voient chaque jour. Bonheur de deux ans
Cependant de sourdes douleurs destomac assaillent Vigny, qui
veut croire quil sagit des séquelles dune
typhoïde contractée en Charente. Le 4 septembre 1861,
il est terrassé par une crise dune violence inouïe.
A la fin de lannée, le mal devient martyre : le malade
ne peut plus ni manger ni boire. On essaie du lait de chèvre,
du lait dânesse, difficilement supportés. Jeûne,
insomnie, petites boules dopium, seul médicament à
lépoque. dème des chevilles, vertiges, hémorragies
: on peut suivre pas à pas lévolution inexorable
du cancer.
Le 20 décembre 1862, alors que Vigny connaît une rémission,
il profite du beau temps pour mener en fiacre Lydia au bois de Boulogne.
Au pied de lescalier, elle seffondre. Elle meurt en disant
: « Mon bon Alfred, je ne souffre pas. »
La douleur réveille le mal. Vigny ne pourra aller ni à
léglise ni au cimetière. Il peut encore moins
se rendre rue du Colisée. Alors il accepte quAugusta
vienne le voir, mais il ne quitte plus le lit, affaibli au point de
ne plus pouvoir se soulever. Quelque temps après, Augusta lui
apprend quelle attend un enfant. Cette nouvelle le laisse perplexe
; est-il le père ? Il continue à payer le loyer de la
rue du Colisée par lintermédiaire dAntoni
Deschamps et promet de faire quelque chose pour Augusta. Effectivement,
par un codicille ajouté le 3 août 1863 à son testament,
accompagné dun bref commentaire élogieux, il lui
léguera vingt mille francs ; mais Antoni Deschamps lui léguera,
de son côté, toute sa fortune. Auguste-Antoine naîtra
le 28 octobre, « de père et mère inconnus »
(il sera reconnu en 1870 par Augusta Froustey, dite Bouvard).
La pensée de Vigny en ses derniers mois demeure active, tourmentée
et aiguisée par la douleur. Il esquisse de vagues projets.
Surtout, il lit des textes religieux. La polémique avec le
père Gratry lexcite et lépuise. Plus que
jamais partagé entre désir et incapacité de croire,
le doute ne lui est pas un « mol oreiller », mais plutôt
cette « tenaille qui broie le cur » , évoquée
au temps de Chatterton.
Il écrit un ultime chef-duvre, LEsprit pur,
et ajoute au Mont des Oliviers la strophe superbe du « Silence
» qui semble clore définitivement la quête religieuse.
Il repousse, las et parfois impatient, les pieuses tentatives de «
conversion » venues de ses parents et amis. Pourtant, il est
difficile de contester la déclaration écrite de labbé
Vidal, ancien vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui a affirmé
que le poète se serait confessé à lui et aurait
reçu labsolution avec une douceur certaine. Vigny na-t-il
pas écrit : « Je ne suis pas toujours de mon avis ? »
Le jeudi 17 septembre, vers une heure de laprès-midi,
il cesse de souffrir.
Vigny juge de Vigny
Dans une page de son « Journal » , Vigny sest défini
comme « une sorte de moraliste épique » , ajoutant
: « cest peu de chose. »
Moraliste épique, sans doute, celui qui prend en charge les
« questions sans réponse » : la solitude et lanxiété
de tous. Mais ce nest pas peu de chose que dêtre
celui des Romantiques qui jamais ne parle pour ne rien dire, qui ne
sétourdit pas de son propre chant sonore, mais qui, en
vers inoubliables, suaves ou fulgurants, invente un cheminement difficile
du désespoir au courage, et transfigure langoisse en
beauté.
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