![]() Camille Pissarro. Gravure de Félix Vallotton Source imprimée : La Revue blanche, tome 10, 1er semestre 1896, p. 480 |
Camille Pissaro
Paul Signac
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Présentation Extrait
Le néo-impressionniste ne pointille pas, mais divise. Or, diviser c'est: S'assurer tous les bénéfices
de la luminosité, de la coloration et de l'harmonie, par: La méthode formulée en ces quatre paragraphes régira donc la couleur pour les néo-impressionnistes, dont la plupart appliqueront en outre les lois plus mystérieuses qui disciplinent les lignes et les directions, et en assurent l'harmonie et la belle ordonnance. Ainsi renseigné sur la ligne et sur la couleur, le peintre déterminera à coup sûr la disposition linéaire et chromatique de son tableau, dont les dominantes de direction, de ton et de teinte seront appropriées au sujet qu'il veut traiter. 2. Avant d'aller plus loin, invoquons l'autorité du génie haut et clair d'Eugène Delacroix: les règles de couleur, de ligne et de composition que nous venons d'énoncer et qui résument la division, ont été promulguées par le grand peintre. Nous allons reprendre une à une toutes les parties de l'esthétique et de la technique des néo-impressionnistes, puis en les comparant aux lignes écrites sur les mêmes questions par Eugène Delacroix dans ses lettres, ses articles et dans les trois volumes de son Journal (Journal d'Eugène Delacroix, publié par MM. Paul Flat et René Piot, Plon et Nourrit, éditeurs), nous montrerons que ces peintres ne font que suivre l'enseignement du Maître et continuer ses recherches. 3. Le but de la technique des néo-impressionnistes
est d'obtenir, nous l'avons dit, un maximum de couleur et de lumière.
Or, ce but n'est-il pas clairement indiqué par ce beau cri d'Eugène
Delacroix: Pour arriver à cet éclat lumineux
et coloré, les néo-impressionnistes n'usent que de couleurs
pures se rapprochant, autant que la matière peut se rapprocher
de la lumière, des couleurs du prisme. Et n'est-ce pas là
encore obéir au conseil de celui qui écrit: De ces couleurs pures, ils respecteront toujours
la pureté, se gardant bien de les souiller en les mélangeant
sur la palette (sauf évidemment avec du blanc et entre voisines,
pour obtenir toutes les teintes du prisme et tous leurs tons); ils les
juxtaposeront en touches nettes et de petite dimension, et, par le jeu
du mélange optique, obtiendront la résultante cherchée,
avec cet avantage que, tandis que tout mélange pigmentaire tend
non seulement à s'obscurcir, mais aussi à se décolorer,
tout mélange optique tend vers la clarté et l'éclat.
Delacroix se doutait bien des prérogatives de cette méthode:
Et, en effet, ce vert, ce violet, couleurs presque complémentaires, mélangés pigmentairement eussent donné une teinte terne et sale, un de ces gris ennemis de toute peinture, tandis que juxtaposés ils reconstitueront optiquement un gris fin et nacré. Le traitement que Delacroix imposait au vert et au violet les néo-impressionnistes n'ont fait que le généraliser logiquement et l'appliquer aux autres couleurs. Prévenus par les recherches du Maître, renseignés par les travaux de Chevreul, ils ont instauré ce mode unique et certain d'obtenir à la fois lumière et couleur: Remplacer tout mélange pigmentaire de teintes ennemies par leur mélange optique. 4. Toute teinte plate leur paraissant veule et éteinte, ils s'efforcent de faire chatoyer la moindre partie de leurs toiles par le mélange optique de touches de couleurs juxtaposées et dégradées. Or, Delacroix a énoncé nettement
le principe et les avantages de cette méthode: Et plus loin: Cette dernière phrase prouve nettement que la décomposition des teintes en touches dégradées, cette partie si importante de la division, a été pressentie par le grand peintre, que sa passion de couleur devait fatalement amener à constater les bénéfices du mélange optique. Mais, pour assurer le mélange optique, les néo-impressionnistes ont été forcés d'user de touches de petite dimension, afin que les divers éléments puissent, au recul nécessaire, reconstituer la teinte voulue et non être perçus isolément. Delacroix avait songé à employer
ces touches réduites et se doutait des ressources que cette facture
pouvait lui procurer, puisqu'il écrit ces deux notes: «Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches de Corrège. Je crois qu'elles sont faites à très petites touches.» 5. Pour le néo-impressionniste, les divers éléments qui doivent reconstituer la teinte par leur mélange optique seront distincts les uns des autres: la lumière et la couleur locale seront nettement séparées et le peintre fera dominer tantôt l'une, tantôt l'autre, à son gré. Ce principe de la séparation des éléments
ne se retrouve-t-il point dans ces lignes de Delacroix: L'équilibre de ces éléments
séparés et leur proportion ne sont-ils pas nettement indiqués:
6. Le contraste de ton et de teinte que, seuls
des peintres contemporains, les néo-impressionnistes observent,
n'est-il pas défini et imposé par le Maître: Cette note d'un des carnets du voyage au Maroc
montre quelle importance Delacroix attachait aux lois du contraste et
des couleurs complémentaires, qu'il savait être des sources
inépuisables d'harmonie et de puissance: 7. D'après la technique néo-impressionniste, la lumière jaune, orangée ou rouge, selon l'heure et l'effet, vient s'ajouter à la teinte locale, la réchauffer ou la dorer dans ses parties les plus éclairées. L'ombre, fidèle complémentaire de son régulateur la lumière, est violette, bleue ou vert-bleuâtre, et ces éléments viennent modifier et refroidir les parties sombres de la couleur locale. Ces ombres froides et ces lumières chaudes, dont les luttes et les jeux, entre elles et avec la couleur locale, constituent le contour et le modelé, se répandent, immiscées ou contrastées, sur toute la surface du tableau, l'illuminant ici, l'éteignant là, en place et proportion déterminées par le clair obscur. Or, ces lumières jaunes ou orangées,
ces ombres bleues ou violettes, qui ont excité tant d'hilarité,
les voici prescrites et catégoriquement, par Delacroix: 8. On a souvent reproché aux néo-impressionnistes d'exagérer les colorations, de peindre criard et bariolé. Ils ne tiendront pas compte de ces critiques,
formulées par des gens dont on peut dire avec Delacroix que:
Le peintre vraiment coloriste, c'est-à-dire
celui qui, comme les néo-impressionnistes, soumet la couleur
aux règles de l'harmonie, n'aura jamais à craindre de
paraître criard en étant trop coloré. Il laissera
de plus timorés souhaiter non la couleur, mais la nuance encore,
et ne redoutera pas de rechercher l'éclat et la puissance par
tous les moyens possibles. Car Delacroix l'avertit que: et lui montre le triste effet d'un tableau
terne et décoloré: Il ne craindra donc pas d'employer les teintes
les plus éclatantes, ces teintes Même lorsqu'il voudra obtenir des gris, il usera de teintes pures dont le mélange optique lui donnera la résultante voulue, combien plus avantageuse que celle, non grise, mais sale, obtenue par un mélange pigmentaire. Ces colorations intenses et brillantes, il les exaltera encore, lorsqu'il le jugera utile, par la dégradation et le contraste. S'il connaît les lois d'harmonie, qu'il
ne craigne jamais de dépasser la mesure. Delacroix l'incite à
colorer à outrance, le lui ordonne même: 9. Ce moyen d'expression, le mélange
optique de petites touches colorées, posées méthodiquement
les unes à côté des autres, ne permet guère
l'adresse ni la virtuosité: la main aura bien peu d'importance;
seuls le cerveau et l'il du peintre auront un rôle à
jouer. En ne se laissant pas tenter par les charmes du coup de pinceau,
en choisissant une facture non brillante, mais consciencieuse et précise,
les néo-impressionnistes ont tenu compte de cette objurgation
d'Eugène Delacroix: Puis Delacroix revient encore sur les dangers
d'une exécution trop facile: Afin de défendre ces petites touches
offusquantes à l'excès pour ceux qui, incapables de goûter
le bénéfice harmonique du résultat, sont arrêtés
par la nouveauté du moyen, citons ces lignes de Delacroix sur
la touche. Tout ce qu'il dit de cette facture, dont il usait pour donner
à la couleur plus de splendeur et d'éclat, peut s'appliquer
au procédé employé, dans le même but, par
les néo-impressionnistes: Que dirait-on des maîtres qui prononcent sèchement les contours, tout en s'abstenant de la touche? Il n'y a pas plus de contours qu'il n'y a de touches dans la nature. Il faut toujours en revenir aux moyens convenus dans chaque art, qui sont le langage de cet art. Beaucoup de ces peintres qui évitent la touche avec le plus grand soin, sous prétexte qu'elle n'est pas dans la nature, exagèrent le contour qui ne s'y trouve pas davantage. Beaucoup de maîtres ont évité de faire sentir la touche, pensant sans doute se rapprocher de la nature, qui effectivement n'en présente pas La touche est un moyen comme un autre de contribuer à rendre la pensée dans la peinture. Sans doute une peinture peut être très belle sans montrer la touche, mais il est puéril de penser qu'on se rapproche de l'effet de la nature en ceci; autant vaudrait-il faire sur son tableau de véritables reliefs colorés, sous prétexte que les corps sont saillants.» Au recul commandé par les dimensions du tableau, la facture des néo-impressionnistes ne sera pas choquante: à cette distance, les touches disparaîtront et, seuls seront perçus les bénéfices lumineux et harmoniques qu'elles procurent. Peut-être cette note de Delacroix engagera-t-elle quelques-uns à prendre la peine de faire les pas nécessaires pour comprendre et juger un tableau divisé: «Tout dépend, au reste, de la distance commandée pour regarder un tableau. À une certaine distance la touche se fond dans l'ensemble, mais elle donne à la peinture un accent que le fondu des teintes ne peut produire.» Delacroix essaye à plusieurs reprises
de persuader ceux qui, n'aimant au fond que les tableaux bien ternes
et bien lisses, sont déconcertés par toute peinture vibrante
et colorée, et les prévient que: 10. Ne les dirait-on pas écrites par un adepte de la division, pour la défense de ses idées, toutes ces notes de Delacroix sur la couleur? Et, sur combien d'autres points les néo-impressionnistes peuvent-ils encore en appeler au témoignage du maître! Les notes répétées de
celui dont ils s'efforcent de suivre les préceptes, leur montrent
trop clairement l'importance qu'il attachait au rôle de la ligne,
pour qu'ils aient négligé d'assurer à l'harmonie
de leurs couleurs le bénéfice d'un arrangement rythmique
et d'un balancement mesuré: 11. Sa composition linéaire une fois déterminée, le néo-impressionniste songera à la compléter par une combinaison de directions et de couleurs appropriées au sujet, à sa conception, dont les dominantes varieront selon qu'il veut exprimer, la joie, le calme, la tristesse, ou les sensations intermédiaires. Se préoccupant ainsi de l'effet moral des ligues et des couleurs, il ne fera que suivre une fois de plus l'enseignement de Delacroix. Voici ce que le maître pensait de cet
élément considérable de beauté, si négligé
par tant de peintres d'aujourd'hui: La couleur n'est rien si elle n'est pas convenable au sujet et si elle n'augmente pas l'effet du tableau par l'imagination. Si, à une composition intéressante par le choix du sujet, vous ajoutez une disposition de lignes qui augmente l'impression, un clair obscur saisissant pour l'imagination, une couleur adaptée aux caractères, c'est l'harmonie et ses combinaisons adaptées à un chant unique. Une conception, devenue composition, a besoin de se mouvoir dans un milieu coloré qui lui soit particulier. Il y a évidemment un ton particulier attribué à une partie quelconque du tableau qui devient clef et qui gouverne les autres. Tout le monde sait que le jaune, l'orangé et le rouge inspirent et représentent des idées de joie, de richesse. Je vois dans les peintres des prosateurs et des poètes. La rime les entrave, le tour indispensable aux vers et qui leur donne tant de vigueur est l'analogie de la symétrie cachée, du balancement, en même temps savant et inspiré, qui règle les rencontres on l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur... Seulement, il faut des organes plus actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs.» 12. Si les néo-impressionnistes s'efforcent d'exprimer les splendeurs de lumière et de couleur qu'offre la nature, et puisent à cette source de toute beauté les éléments de leurs uvres, ils pensent que l'artiste doit choisir et disposer ces éléments, et qu'un tableau composé linéairement et chromatiquement sera d'une ordonnance supérieure à celle qu'offrira le hasard d'une copie directe de la nature. Pour la défense de ce principe ils
citeraient ces lignes de Delacroix: 13. Un grand reproche qu'on leur fait, c'est
d'être trop savants pour des artistes. Or, nous verrons qu'il
s'agit tout simplement de quatre ou cinq préceptes énoncés
par Chevreul et que devrait connaître tout élève
des écoles primaires. Mais montrons, dès à présent,
que Delacroix réclamait pour l'artiste, le droit de n'être
pas ignorant des lois de la couleur. 14. Il est curieux de noter que, même dans les plus petits détails de leur technique, les néo-impressionnistes mettent en pratique les conseils de Delacroix. Ils ne peignent que sur des subjectiles d'une préparation blanche, dont la lumière traverse les touches de couleur en leur communiquant plus d'éclat et en même temps plus de fraîcheur. Or Delacroix note l'excellent résultat
de ce procédé: Les néo-impressionnistes ont répudié le cadre doré, dont le brillant criard modifie ou détruit l'accord du tableau. Ils usent généralement de cadres blancs, qui offrent un excellent passage entre la peinture et le fond, et qui exaltent la saturation des teintes sans en troubler l'harmonie. Amusons-nous à signaler, en passant, qu'un tableau bordé d'un de ces cadres blancs, discrets et logiques, les seuls qui puissent, hormis le cadre contrasté, ne pas nuire à une peinture lumineuse et colorée, est d'emblée et sans examen, pour ce simple motif, exclu des Salons officiels ou pseudo-officiels. Delacroix, en parfait harmoniste qui redoute
d'introduire dans sa combinaison un élément étranger
et peut-être discordant, pressentait les avantages du cadre blanc,
puisqu'il rêvait d'en orner ses décorations de Saint-Sulpice:
15. Nous arrêterons là ces citations. Cependant, afin d'établir que nous n'avons point torturé les textes, nous reproduirons ces fragments des principaux critiques qui ont étudié Delacroix. Tous signalent sa constante préoccupation de s'assurer une technique savante et sûre, basée sur le contraste et le mélange optique, et reconnaissent la logique et l'excellence de cette méthode, en tant de points semblable, à celle, si critiquée, de la division. De Charles Baudelaire: «Cette couleur est d'une science incomparable:
la couleur, loin de perdre son originalité cruelle dans cette
science nouvelle et plus complète, est toujours sanguinaire et
terrible. Cette pondération du vert et du rouge plaît à
notre âme. De Charles Blanc (Grammaire des arts du dessin)
D'Ernest Chesneau (Introduction à l'uvre
complet d'Eugène Delacroix). Théophile Sylvestre, qui a passé
de longues heures dans l'atelier de Delacroix, nous révèle
(les Artistes français) ces détails précis sur
le mode de travail raisonné et savant auquel le maître,
malgré sa fièvre et son impatience, consentait à
asservir sa fougueuse inspiration: D'Eugène Véron (Eugène Delacroix): «Jusqu'au dernier jour de sa vie, il
a étudié les lois des couleurs complémentaires,
leurs modifications par la lumière et les effets du contraste
des tons. 16. Les injures et les plaisanteries suscitées par les tableaux divisés sont conformes à celles adressées autrefois aux uvres de Delacroix. Cette similitude d'accueil n'implique-t-elle pas une similitude de recherches? Comme les néo-impressionnistes, Delacroix fut traité de fou, de sauvage, de charlatan, et, de même que les puissantes colorations de ses figures lui ont valu d'être appelé peintre de la Morgue, de pestiférés, de choléra morbus, de même, la facture divisée a suscité de trop plaisantes allusions à la petite vérole et aux confetti. Ce genre d'esprit ne varie guère. Ne les dirait-on pas écrits d'aujourd'hui et au sujet des tableaux néo-impressionnistes, ces comptes-rendus des diverses expositions du maître? Salon de 1822 (Dante et Virgile): «Vu d'assez loin pour que la touche n'en soit pas apparente, ce tableau produit un effet remarquable. Vu de près la touche en est si hachée, si incohérente, quoique exempte de timidité, qu'on ne saurait se persuader qu'au point où le talent d'exécution est parvenu dans notre école, aucun artiste ait pu adopter cette singulière façon d'opérer.» C.-P. Landon (Annales du Musée de l'École moderne des Beaux-Arts) Salon de 1827 (Mort de Sardanapale): Sur la Pieta (Église Saint-Denis du
Saint-Sacrement): Si une municipalité avait l'audace
de confier la décoration d'une de ses murailles à un néo-impressionniste
ne lirait-on pas dans les feuilles, immédiatement, des protestations
de ce genre: «Nous ne disons pas: cet homme est un
charlatan; mais nous disons: cet homme est l'équivalent d'un
charlatan! «N'est-il pas à craindre qu'un jour, en voyant les plafonds de nos palais et de nos musées couverts de ces enluminures informes, nos descendants ne soient saisis de l'étonnement que nous éprouvons nous-mêmes quand nous voyons nos ancêtres placer parmi les chefs-d'uvre de la poésie la Pucelle de Chapelain.» Alfred Nettement. (Poètes et artistes contemporains, 1862) |