Le soir glisse
dans l'atmosphère. La rue, peu à peu, se dévêt
de sa lumière. La noirceur enveloppe les rocailles, se colle
aux reflets des fenêtres, ferme le jour et introduit de nouveaux
décors. L'obscurité transporte un silence fragile, brisé
par le murmure des feuilles aux arbres endormis.
Dans cette ombre silencieuse, un rêve s'agite. Je me réveille,
traverse la chambre et monte les marches qui mènent au grenier.
Je m'arrête sur le seuil, tend l'oreille pour être certaine
de ne pas avoir réveillé mon mari, un craquement sous
mon pied comme un complice insoumis. La nuit, indifférente
à ma présence continue de courtiser la lune, accrochée
nonchalamment sur sa toile sombre. Un hibou se tait, gêné.
Je referme la porte derrière moi, des pensées se chamaillent
dans ma tête: - Albert
Un matin d'automne L'anniversaire de ton départ. Je m'étais
pourtant promis d'oublier, il faut continuer la route sans toi...............
Je me dirige vers le bahut, unique souvenir de mon mari , et je cherche
un coffret. À l'intérieur, plusieurs menus articles,
son journal, des photos, des cartes de souhaits, ses manusrits , ses
lettres
C'est difficile, Albert, très difficile murmurai-je, comme
pour dire au silence qu'il me dérange.
Un passeport désormais inutile, sa montre, des documents recueillis
après qu'ils l'eurent amené. Je regarde tout ça,
un peu triste et perturbée, un peu voûtée par
la lourdeur de ces souvenirs. Mes mains parcourent le coffret, perdues
dans le désordre, une voix lointaine, presque inaudible sauf
pour ma mémoire.
Et les lettres se dégagent, surgissent entre mes doigts, mais
je ne les ouvre plus.
Pourquoi ?
Pourquoi m'as-tu fait ça ?
Avec toi je savais, depuis, j'essaie tant bien que mal de ne pas m'égarer.
Pourquoi viens-tu ainsi hanter mes nuits ? Pour que je me souvienne
le plus longtemps possible de la douleur ressentie quand j'ai su ?
Ton souvenir me dévore et me force à souffrir, les remords
m'empoisonnent.
La mort est-elle une trahison ? Une désertion ?
Je ne vais nulle part et toi tu es partout. Quand tu es décédé
c'est moi qui suis morte. J'existe au gré des évènements,
brisée par ton absence. Je refuse que la vie m'offre l'espoir,
je n'ai plus d'attentes je n'aurai donc plus de déceptions
.
Je refuse de penser à toi.
Bien sûr j'entends encore ta voix, ton rire. J'entends tes conseils
prodigués tendrement avec cet air amusé qui se voulait
sévère. J'ai jeté la cassette où tu apparaissais,
je ne voulais plus te regarder bouger toi qui n'es plus mobile.
Mais malgré tout quand mes pensées bifurquent vers toi,
j'ai toujours cette douleur, ce vide...
À tous les jours, à tous les instants, je sais bien
qu'on meurt un peu, on meurt un peu tout le temps pour différentes
raisons et de différentes façons. C'est bien là
d'ailleurs la seule justice universelle ...
Et puis tu es parti. Ainsi, sans me saluer ! La colère m'a
habitée pendant longtemps, la révolte aussi. Je ne comprenais
pas, je ne comprends toujours pas ! Il n'y a aucune raison valable
qui puisse permettre que les gens qu'on aime s'en aillent sans que
l'on puisse leur dire adieu !
Cà n'arrive pas qu'aux autres mais je n'étais pas prête.
L'est-on jamais ?
Au début,
pour calmer ma souffrance, j'ai fait comme si de rien n'était.
J'ai fait tant bien que mal semblant de rien. j'ais élevé
notre fils comme j'ais pu, mais toujours dans le respect, c'est important
, Ton absence était partout, ma douleur aussi, j'ai dû
rebrousser chemin sur le sentier de ma vie qui s'émiettait
doucement. Alors, je me suis imaginé que tu étais parti
en voyage, un long voyage...Ensuite, comme pour m'alourdir davantage,
je suis même allée là où nous allions ensemble
depuis toujours, au bord de la mer. J'ai marché dans ta direction,
à droite, à gauche, dans le sens contraire, mais je
ne t'ai pas vu... Je ne suis plus jamais retournée sur cette
plage où les vagues sont houleuses d'ironie et le sable pareil
à ces endroits mouvants qui engloutissent tout ce qu'ils peuvent.
Maintenant je me suis fixé d'autres buts, attendre inutilement
ne me plaît plus autant. Je te vois toujours sur le quai de
la gare, toujours en partance à braver la prudence. Et je t'embrasse
quand le train siffle, et j'attends sur le quai, enrobée de
silence et de perplexité, jusqu'à ce que le bruit se
soit dissipé et que je ne puisse plus l'apercevoir
Quand tu étais l'amoureux de la mer , je n'ai rien oublié.
Rien, sinon les dernières paroles que nous avons échangées
J'ai connu tous les conflits inachevés que tu as fréquentés.
J'ai vu les larmes dans tes yeux, tes gestes trembler, tes projets
s'envoler . J'ai vu ta peine emmaillotée .. J'ai toujours été
là pour toi...
Les gens autour de moi m'aident à parcourir les jours. Et puis
il y a un secret que tu ignores, il m'apprend à me pardonner..
Ne viens plus te glisser dans mes rêves. J'ai ton souvenir épinglé
sur mon coeur. J'ai ces trous noirs que je ne saurai jamais éclairer.
J'ai cette maladie, mon secret, qui m'a fait perdre le mode d'emploi
du bonheur. Tout cela est très difficile à supporter.
Je ne veux plus être l'ombre dans ton ombre
J'ai traversé ta vie, tu as traversé la mienne, et je
doute que d'ouvrir sans cesse ton coffret puisse m'aider..........
Parfois j'arrive à capter des parcelles de bonheur, des poèmes
vivants, avec des êtres vivants. Des êtres qui traversent
ma vie en ce moment, nous frôlons nos vies réciproquement
et nous aimerions ne plus être dérangés.
Derrière moi, je ne regarderai plus jamais. On appelle ça
continuer tu sais ... mais vieillir sans toi, m'est souvent insupportable
..
Continuer ces
poèmes pour qu'ils prennent un sens, un mot à la fois.
Quand on me parlera de toi, je te verrai passant dans ma vie, parfois
comme une odeur qui nous as plu et qui reste à jamais imprégnée
sur nous, parfois comme un personnage de contes un peu flou dont on
ignore les fins malheureuses, parfois comme un grand voyageur qui
n'a jamais su retrouver le chemin du retour. Mais je ne te verrai
plus comme une nécessité
Je ne veux plus emprunter des chemins qui mènent nulle part
et partout à la fois. Je ne sais pas m'orienter et j'ai besoin
de ces gens que j'aime et qui sont bien vivants.
Le jour aux ombres effacées va se lever. Le courant s'estompe,
la lune bascule l'autre côté de l'univers et moi je veux
marcher, je veux courir vers le bonheur.
A mon défunt mari, décédé depuis 15 ans,
et qui en cette veille de la Toussaint, me manque plus que jamais
© Lys
des Neiges le 28.10.2003