Antonin Artaud

1896 / 1948

Sa folie, sa maladie,Sa toxicomanie

André Gide, en 1948, écrit d’Antonin Artaud :

« Sa grande silhouette dégingandée, sonVisage consumé par la flamme intérieure, ses mains Qui se noient, soit tendues vers un insaisissable secours,Soit tordues dans l’angoisse, soit le plus souventEnveloppant sa face, la cachant et la révélant tour à tour, tout en lui racontait l’abominable détresseHumaine ». Gide connaît bien Artaud. Cette angoisse,Cette détresse, le suivent effectivement toute sa vie, De son enfance à sa mort, le torture, et rend sonExistence invivable. A lire de près son œuvre, à examiner les diagnosticsmédicaux dressés par de nombreux médecins, il s’avère,qu’au fond, Artaud est incontestablement atteint d’une maladie mentale, qui s’accompagne de délires Et d’une grande souffrance. Il a bien conscience d’être Malade, les médecins en sont persuadés, seuls quelquesIntellectuels en doutent. Et il a rapidement compris Que le seul soulagement à sa souffrance passe par l’usage de drogues, que ce soit l’opium, l’héroïne, La cocaïne ou le produit de substitution, qui était à l’époque le laudanum.Suivons donc le parcours de ce marginal, qui oscilleEntre sa créativité artistique, sa maladie, ses délires Et sa toxicomanie.Antonin Artaud(1896-1948) : Sa folie, sa maladie, Sa toxicomanie.

Jeune, Artaud est déjà malade. Ce petit bourgeois de province, né à Marseille d’un riche père armateur et d’une mère au foyer, révèle avoir eu dès l’âge de six ans « des périodes de bégaiement et d’horribles contractions physiques des nerfs faciaux Et de la langue ». Lors de ses études secondaires chez les pères Maristes du Sacré-Cœur à Marseille, il s’essaie à la poésie, au Dessin, au théâtre et lit avec passion, notamment Edgar AllanPoe. Il doit cependant interrompre ses études à dix neuf ans car Ses troubles nerveux et ses névralgies redoublent de violence. Là Commence sa prise en charge médicale : il est envoyé en 1915 à la maison de santé de La Rougière, près de Marseille, puis lors De la première guerre mondiale, il passe d’une maison de repos à l’autre : Saint-Dizier, Lafoux-Les-Bains, Divonne-les-Bains et Neuchâtel, en Suisse, où il demeure deux ans, soigné par le Docteur Dardel. Au sortir de la guerre, le jeune Artaud se rend à Villejuif, non loin De Paris, chez le docteur Toulouse qui, sous la pression de ses Parents désireux de « le voir guérir, échapper aux graves désordres Mentaux qui le menaçaient depuis l’enfance » se décide à le Soigner. Son diagnostic est alarmant : « Cet homme est sur la Corde raide, prêt à basculer... »

.Maladivement individualiste

Nonobstant sa maladie, Artaud entend bien se mêler aux batailles Intellectuelles qui font rage dans l’entre-deux-guerres. Il faut Changer le monde occidental, qui lui apparaît décadent parce que trop lié au capitalisme, à la bourgeoisie, au conservatisme,à la Raison. Non, il faut combattre, et ce, à travers l’art. Ainsi, par l’entremise de Max Jacob, il s’engage dans la troupe fort Novatrice du jeune théâtre de l’Atelier, créé en 1922 par CharlesDullin, où une vingtaine de rôle lui échoit. Il adore et en profite pour y faire de nombreux décors et dessins. Dullin se souvientnéanmoins qu’Artaud éprouve de grandes difficultés à se plierAux exigences du groupe tant il est maladivement individualiste.Par ailleurs, sa passion pour le théâtre l’amène à fonder le théâtreAlfred-Jarry en 1926 avec Roger Vitrac et Robert Aron, peut-être« le seul théâtre surréaliste qui ait tenté de s’établir à Paris ». Aussi participe-t-il, de 1924 à 1926, à la grande expérience surréaliste. Au vue de son engagement total au sein du mouvement, on lui confie d’importantes responsabilités : il prendla direction du Bureau de Recherches surréalistes du 15 rue de Grenelle à Paris, collabore à la revue surréaliste et devient mêmerédacteur en chef d’un des numéros. Il se réjouit de rencontrer des artistes qui, comme lui, lancent l’anathème sur la sociétéoccidentale et qui exaltent la force et la vérité de l’inconscient,de la folie, du rêve, des états hallucinatoires contre la raison. Breton, au cours d’entretiens radiophoniques, évoque la violencerévolutionnaire d’Artaud et l’influence qu’elle a eu sur le groupe
:« Dans le passé son répondant par excellence - il se fût accordé en cela avec Eluard - était Baudelaire, mais si Eluard cherchait son bien dans ‘Le Beau Navire’, Artaud beaucoup plus sombrement savourait ‘Le vin de l’assassin’. Peut-être était-il en

Drogues illicites plus grand conflit
que nous tous avec la vie.

Très beau, commeil était alors, en se déplaçant il entraînait avec lui un paysagede roman noir, tout transpercé d’éclairs. Il était possédé par une sorte de fureur qui n’épargnait pour ainsi dire aucune des institutions humaines. (...) N’empêche que cette fureur, pa rl’étonnante contagion dont elle disposait, a profondément influencé la démarche surréaliste. Elle nous a enjoints, autant que nous étions, de prendre véritablement tous nos risques, d’attaquer nous-même sans retenu ce que nous pouvions souffrir ».
L’expérience s’achève pour lui le 10 décembre 1926, à 21 h, au café parisien du Prophète. Breton, Aragon, Péret sou-haitent rattacher le mouvement surréaliste au Parti communiste. Il n’en pas question, clame Artaud, la révolutiondoit être spirituelle et non politique. Il claque la porte. Et surtout sa pathologie le suit encore et toujours.Cette activité artistique incessante ne doit pourtant pas cacherun quotidien très difficile. A cette époque, il connaît la bohème,dort souvent dans les coulisses des théâtres qu’il fréquente et vitsans le sous.

Et surtout sa pathologie le suit encore et toujours.

Il décrit son malaise et son instabilité permanente à la femmequ’il aime alors, Génica Athanasiou : « ...je souffre, je gémis, je sens que je ne peux plus me porter, je me mets à marcher, je me couche, je me lève, je suis excité, je ne suis plus excité, je veille, je dors, je crains le repos, je crains la fatigue, je crains lebruit, je crains le silence, mes membres s’en vont, mes membresreviennent, je demeure ainsi dans une instabilité effroyable,dépouillé de moi-même, dépouillé de la vie, désespérant d’ensortir... » Il fait même avec une extrême lucidité l’analyse de sapathologie dans un échange épistolaire qu’il a avec Jacques Riviè-re, directeur de la N.R.F de 1919 à 1925. Le 5 juin 1923, il luiconfesse : « Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pen-sée, réaction simple de l’esprit, je suis à la poursuite constantede mon être intellectuel. » Le 25 juin, Rivière lui répond : « Il y a dans vos poèmes (...) des maladresses et des étrangetés déconcertantes. Mais elle me paraissent correspondre à une certaine recherche de votre part plutôt qu’à un manque de commandement sur vos pensées ». Rivière n’a visiblement pascompris l’état réel de son correspondant. Artaud, le 29 janvier1924, lui donne de nouveau une explication de sa maladie :« Cet éparpillement de mes poèmes, ces vices de formes, ce fléchissement constant de ma pensée, il faut l’attribuer non pasà un manque d’exercice, de possession de l’instrument que jemaniais, de développement intellectuel ; mais à un effondrement central de l’âme, à une espèce d’érosion, essentielleà la fois et fugace, de la pensée.(...) Il y a donc quelque chosequi détruit ma pensée,(...) qui diminue ma tension mentale,(...)qui m’enlève jusqu’à la mémoire ». On apprend par ailleurs queces crises peuvent de temps en temps paralyser Artaud, commel’atteste cette lettre envoyée au docteur ...Toulouse le 11 janvier1930. Il vient de « passer tout l’été dans l’état d’un homme presque paralysé », confie-t-il au début de sa lettre. Et il ajoute :« Je suis retombé dans une absence de pensée, une difficultéde parole qui me rendait incapable de formuler les choses lesplus simples. Je ne parlais plus qu’avec un bégaiement, un bredouillement affreux. Et je suis tombé dans des angoisses COLOSSALES qui me tenaient des jours entiers et la nuit jusqu’à l’aurore sous le coup d’une véritable suffocation ».

La drogue, plus qu’un plaisir ou
un jeu, une nécessité pour Artaud

Artaud garde pourtant l’espoir de vaincre sa pathologie. Dans lesannées 1920, il essaie toutes sortes de thérapies : l’acupuncture,l’homéopathie, la voyance. Mais la seule thérapie qui le marque vraiment est la psychanalyse, dont il suit dix séances, même s’i lreste fort sceptique à son égard. Il écrit à son psychanalyste,René Allendy : « Vous ai-je dit que les séances de psychanalyseauxquelles j’avais fini par me prêter ont laissé en moi une emprunte inoubliable. Vous savez assez quelles répugnances surtout instinctives et nerveuses je manifestais quand je vous aiconnu par ce mode de traitement. Vous êtes parvenu à me fair changer d’avis » car « j’ai pu constater les bienfaits que j’en avais retirés et au besoin je me prêterai de nouveau à une tentative analogue mais du plus profond de ma vie je persiste à fuir lapsychanalyse, je la fuirai toujours comme je fuirai toute tentati-ve pour enserrer ma conscience dans des préceptes ou des formules, une organisation verbale quelconque ».En revanche, Artaud ne fuit pas la drogue, loin s’en faut. Dès1919, à Neuchâtel, il prend sur prescription du laudanum, médicament à base d’opium, qui le soulage de ses angoisses :« Ma première injection de laudanum doit remonter au mois demai 1919. Elle m’a été donnée sur ma demande expresse etaprès plusieurs semaines d’insistance de ma part, pour lutter contre les états de douleurs errantes et d’angoisses dont je souffrais depuis l’âge de 19 ans ». Contre ceux qui pensent qu’i l s’a donne au plaisir de la drogue par divertissement, Artaud explique que ce n’est pas un jeu mais bien une nécessité pou rlui. Ainsi il écrit le 7 octobre 1930 au directeur de la N.R.F JeanPaulhan : « Ce que l’on n’a pas le droit de croire c’est que lavolupté, le vice, le mal m’ont conduit sur cette route. Je suis une victime : j’ai été POUSSE LÀ, REDUIT à cela. (...) On ne peut pas considérer en moi l’opium sans la douleur affreuse, culminante, qui en a été la condition ». Contre les savants qui ne daignent pas comprendre que la drogue peut être un médi-cament incontournable, Artaud s’insurge dans son texte de L’om-bilic des limbes : « Messieurs les dictateurs de l’écolepharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer : c’est que l’opium est cette imprescriptible substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont le malheur de l’avoir perdue. Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse.(...) L’Angoisse qui fait les fous. L’Angoisse qui fait les suicidés. L’Angoisse qui fait les damnés. L’Angoisse que la médecine ne connaît pas. L’Angoisse que votre docteu rn’entend pas. L’Angoisse qui lèse la vie. L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie ». Artaud, qui a donc besoin de drogue pour « repénétrer dans la vie », autrement dit pour se normaliser, va jusqu’à revendiquer la légalisation de l’opium pour les malades comme lui : « Je comprends qu’on l’interdise aux maniaques, pas à un pauvre type comme moi qui en a besoin pour ne pas souffrir ». Bien entendu, sa dépendance puis son accoutumance lui pèsent ; il fait par conséquent sept cures de désintoxication durant ces années 20 et 30. Il boit alors la coupe de l’amertume : « Ma vie depuis quelques années n’est qu’une longue désintoxication ratée ».

Quand Artaud passe de « l’autre côté »

De 1935 à 1945, la vie d’Antonin Artaud prend un nouveautournant. Sa folie, ses délires vont croissants. De plus en plus accablé par la société occidentale jugée décadente, il plie bagageset part au Mexique en 1935, pour y faire une expérience mystique : « La culture rationaliste de l’Europe a fait faillite et jesuis venu sur la terre du Mexique chercher les bases d’une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien ».C’est pourquoi il va fréquenter pour un temps les Indiens Tarahumaras du Nord du Mexique. Il semble trouver dans leurs rites une grande satisfaction, d’autant plus qu’ils se fondent en partie sur l’usage du Peyotl, drogue hallucinogène. Il raconte son expérience dans son livre Les Tarahumaras : « On ne sent plus le corps que l’on vient de quitter et qui vous assurez dans ses limites, en revanche on se sent beaucoup plus heureux d’appartenir à l’illimité qu’à soi-même, (...) beaucoup plus libre que lorsque sur la terre j’étais seul. On a vu d’où l’on vient et qui l’on est, et on ne doute plus de ce que l’on est. (...) Maintenant de jour en jour un sentiment de sécurité, de certitude interne s’établit lentement mais sûrement en moi ». Il quitte ensuite le Mexique, et après une courte escale à Paris,s’évade en 1937 en Irlande. Là, Artaud passe de « l’autre côté »,observe Breton. Il y annonce la fin du monde occidentale : « Un egrande partie de Paris va disparaître sous peu dans le feu. Ni les tremblements de terre, ni la peste, ni l’émeute et les fusillades dans les rues ne seront épargnés à cette ville et à ce pays. »Aussi déclare-t-il le 14 août 1937 dans une lettre adressée à Anne Manson : « Je dois maintenant vous révéler, Anne, que dans quelques jours (20 environ) je parlerai publiquement Au Nom de Dieu lui-même ». Artaud n’a visiblement plus aucun sens des réalités. Ce qui se confirme à Dublin. Un soir, il souhaite dormir au Jesuit College. Les moines lui assurent que les chambres sont toutes occupées. Il devient alors violent et frappe sur la porte en hurlant...La police irlandaise l’arrête, l’incarcère du 23 au 29 septembre 1937, et devant sa folie, le livre à la police française qui décide de l’interner. Le premier certificat médical, daté du 13 octobre 1937, est sans équivoquesur son état de santé mental : « ...est atteint de troubles mentaux caractérisés par des idées de persécution avec hallucinations, dit qu’on lui présente des mets empoissonnés,qu’on lui envoie des gaz dans sa cellule, qu’on lui met des chatssur la figure, voit des hommes près de lui. (...) Dangereux pour lui-même et pour les autres ». Quelque temps après, le 12 avril1938 , il est transféré à Saint-Anne. Le certificat médical ne note pas d’améliorations : « ...idées de persécution assez actives, de la part de sa mère, des policiers et des vichnouïtes (...) Toxicomanie depuis 5 ans (héroïne, cocaïne, laudanum). Prétentions littéraires peut-être justifiées dans la limite où le délire peut servir d’inspiration. A maintenir ».Un seul remède contre ces mauvais esprits : la drogue Le 27 février 1939, il quitte Saint-Anne pour un hôpital psychiatrique aux méthodes encore plus rigides : Ville-Evrard. L epsychiatre André Roumieux le décrira plus tard comme une espèce de camp de concentration allemand. Du matin au soir,les malades sont totalement inactifs. Pas de travail, pas de livres,Drogues illicites Pas de sport...Les jours s’y écoulent sans heures...Artaud est au plus mal, il ne peut même plus créer, et c’est pourtant sa seule raison d’être. D’ailleurs son certificat médical demeure préoccupant : « Ancien toxicomane, présente un état d’excitation psychique richement coloré, par un puissant débordement imaginatif ayant déterminé de sévères troubles dela personnalité. A maintenir ». Dans le bruit et la fureur de la deuxième guerre mondiale, Artaud n’a qu’une idée en tête : se fournir des toxiques, d’autant plus que le laudanum se fait alors de plus en plus rare. En 1940, il écrit non sans violence et sans folie : « Si je n’ai pas d’héroïne, (...) si je n’en ai pas, ce sera le chaos et la torture pour tout le monde. Car seul l’héroïne peut me permettre d’éviter l’explosion hagarde des force que je détiens ».Et sa détresse se lit encore le 24 novembre 1940, dans une lettre envoyée à Génica Athanasiou : « Ma bien chère Génica, il faut trouver de l’HEROÏNE à tout prix et il faut se faire tuer pour me l’apporter ici ». Sa mère, effrayée par l’état toujours aussi catastrophique de son fils, aimerait qu’il change d’hôpital psychiatrique. Elle demande alors à Robert Desnos de faire jouer ses relations.Il accepte et réussit à obtenir son transfert le 22 janvier 1943 pour Rodez. Mais rien n’y fait, Artaud continue de délirer, cependant sousde nouvelles formes : la question sexuelle est maintenant au cœur de sa folie. Au rebours dela majorité des hommes et des femmes, il n’a jamais eu de rapports sexuels. Le 15 février1943, au docteur Jacques Latrémolière qu iobserve chez Artaud une affection syphilitique, il répond : « Je méprise comme avilissants pour l’homme tous rapports sexuels quels qu’ils soient et que c’est m’offenser gravement que de croire que le corps je porte a pu s’y livrer à aucun moment de sa vie».Il rappelle par ailleurs dans le même sens qu’il est « en réalité une incarnation actuelle terrestre de Saint Hippolyte, Et que de Pirée au IIIe siècle après J-C ». Ainsi l’humanité entière ne suivant pas cette voie-là,commettant ce pêché de chair, est naturellement en proie au malheur : « Le pêché, c’est le sexe et la chair et il n’y en a jamais eu d’autres, car tous les crimes au monde neviennent que de l’existence de la chair. »Artaud a le sentiment d’être attaqué de toute part par des démons, incarnés par les juifs qui le poussent à la tentation : « Il y a de mauvaise esprit de par le monde, Docteur Latrémolière, mais ces esprits ne sont pas des démons, ce sont des hommes et ces hommes sont juifs et ne saviez-vous pas qu’il y a dans l’âme juive un pacte avec Satan ».Un seul remède contre ces mauvais esprits :la drogue, dont il est à peu près privé depuisquelques années. Il écrit : « Toute sexualité et tout érotisme, Docteur Latrémolière, sont un pêché et un crime pour Jésus-Christ et l’antidote de l’érotisme et des envoûtements occultes du démon est l’opium». Plus crûment, il confie : « ....je suis intoxiqué du sperme et des excréments qui me viennent d etous vos pêchés à tous, (...) c’est de l’opium, de l’héroïne et de lamorphine qu’il me faudrait pour m’en guérir ».En revanche, pour le docteur Ferdière, la folie d’Artaud doit être soignée aux électro-chocs. Ainsi il subit entre juin 1943 et janvier1945 pas moins de cinquante-huit électro-chocs. Selon Ferdière, le bilan est plutôt positif : «...les électro-chocs l’ont tou-jours tiré de sa torpeur et de son accablement, car il se remettait à écrire et à dessiner. Que les mêmes électrochocs n’aient pas atteint son être profond, c’est une autre affaire, et du reste je n’y prétendais bien sûr pas ». Pour Artaud, les électrochocs ont été une expérience terrifiante

Chaque application Drogues illicites

Drogues illicitesd’électro-choc m’a plongé dans une terreur qui durait chaque fois plusieurs heures. Et je ne voyais pas venir chaque nouvelle application sans désespoir car je savais qu’une fois de plus je perdrais conscience et que je me verrais pendant une journée entière étouffer au milieu de moi sans parvenir à me reconnaître... ».«… ce qui est bon c’est d’être mortet de n’avoir jamais plus peur de vivre »Après ces dix années terribles, il recouvre la liberté après guerre et revient à Paris. Il se claquemure dans un petit pavillon à Ivry, prêté par le docteur Delmas. Il travaille de nouveaux beaucoup, expose en 1947 ses dessins dans la galerie Pierre Loeb et écrit notamment une petite biographie de Van Gogh, qui remporte le très honorable prix Sainte-Beuve. Mais la longue expérience asilaire n’a pas guéri Artaud, loin s’enfaut. S’il lui reste cette obsession du pêché sexuelle, il en est une devenue beaucoup plus forte et exclusive : la drogue. A maints reprises, il l’écrit sans fard : « Seul l’opium m’intéresse». De fait,de retour à Paris, Artaud « tombe dans la drogue ». Il est vraique malade et souffrant, elle lui est d’une extrême nécessité. Il le déplore le 27 avril 1947 : « Si j’ai pris de l’opium, c’est que mon organisme en était privé. Savez-vous que l’opium est la substance la plus importante de la vie. (...) La plupart des hommes ont un organisme qui déborde d’opium, moi j’en suis absolument privé ». Il ajoute par ailleurs : « Pour moi l’opium n’avait jamais été une tentation mais un remède ».Toujours est-il qu’Artaud s’intoxique à outrance, dépassant de loin la mesure. A ce titre, le journal intime de son plus proche ami de ces années d’après guerre, Jacques Prevel, donne des informations précieuses. Ses excès s’y lisent le 3 ou 4 juin 1946 : « Il y a Monsieur Prevel, une chose qu’il faut que je retrouve.(...) I lfaut que toute la quantité d’opium qui se trouve à Paris soit disponible pour qu’Antonin Artaud puisse faire son œuvre ».Pour obtenir un maximum de laudanum, il attend de ses amis qu’ils demandent à leurs médecins respectifs une dose. Le 15septembre 1947, Prevel, devant la quantité astronomique de drogue prise par Artaud, lui conseil de se désintoxiquer. Artaud n’en a cure : « ...je ne sais pas si vous avez COMPRIS à quel point la suggestion que vous me faisiez était PLUS qu’un conseil :MAIS était fondamentalement UNE IDEE GRAVE. C’est tout unordre du monde, Jacques Prevel, UN ORDRE ENTIER DUMONDE que vous me suggériez par le fait de changer. Je suis tombé un certain jour de 1915, et tous mes livres : Le Pèse-Nerfs, L’ombilic des limbes, sont un témoignage de cetteCHUTE.(...) Rendez-moi mon opium, assez d’opium pour me faire un corps d’homme, vous Jacques Prevel, vous me dites désintoxiquez-vous, non. La question est que je dois RETROUVER mon opium, tout l’opium.(...) Trouver de l’opiumou mourir et disparaître ». Après une lente agonie, il meurt d’un cancer du rectum généralisé le 4 mars 1948, peut-être synonyme, pour lui, de soulagement. Artaud d’écrire : « Non, ce n’est pas bon la vie, ce qui est bon c’est d’être mort et de n’avoir jamais plus peur de vivre ».A bien y regarder, la vie noire et douloureuse d’Antonin Artaud ne nous donne pas à espérer que la prophétie de Michel Foucault, écrite en mai 1964, se réalise : « Peut-être un jour, on ne saura plus bien ce qu’à pu être la folie. (...) Artaud appartiendra au sol de notre langage, et non à sa rupture ; les névroses, aux formes constitutives (et pas aux déviations) de notre société. Tout ce que nous éprouvons aujourd’hui sur le mode limite,ou de l’étrangeté, ou de l’insupportable, aura rejoint la sérénité du positif.(...) Ainsi se flétrira la vive image de la raison en feu ».